‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 33 sur 61 · XLII. Des Comparaisons · texte numérisé non relu

XLII. Des Comparaisons

Mais si le style oratoire appelle cans cesse les métaphores, l'éloquence admet aussi les comparaisons plus développées , pourvu qu'elles ne deviennent pas trop fréquentes , et qu'elles ne soient jamais ni prolixes, ni recherchées, ni communes. On les regarde avec raison comme l'un des signes les plus certains d'un esprit distingué. Cette figure répand beaucoup d'éclat sur un discours, quand d'heureuses similitudes , aisées à retenir, y sont à la fois justes , claii'es, courtes , frappantes et tirées du spectacle de la nature. Thomas en présente une grande et sublime dans son éloge de Sully, en nous rappelant les consolations et la seconde conscience que le bon Henri trouvait tous les jours dans ses entretiens intimes avec son ministre. L'idée seule de Sulhj , dit-il, était pour Henri If ce que la pensée de l'Être suprême est pour l'homme juste, vn frein pour le mal , vn encouragement pour le bien. Cet orateur ne fournit, malheureusement pour sa gloire, aucun

autre exemple de ce genre de beautés. Il puise ordinairement ses métaphores et ses comparaisons dans le vocabulaire ou dans les objets, toujours arides pour l'imagination, des sciences exactes et de la physique. Or, ce qu'il faut principalement observer dans les comparaisons ^ selon le grand maître Quintilien , c^est de ne jamais présenter pour similitude une chose qui d'elle-même est obscure ou inconnue ; car il est hors de doute que ce qui est destiné à éclaiixir une idée doit avoir plus de lumière qxjHelle ■.

Les règles instruisent moins que les exemples. Au lieu donc de répéter des leçons didactiques qu'on peut trouver dans tous les livres élémentaires , je vais mieux m'expliquer en rapportant quelques-unes des plus belles comparaisons oratoires que ma mémoire me fournit en ce moment. Jelestire uniquement de nos orateurs sacrés , qui n'ont point de rivaux dans cette partie de l'art , et dont les ouvrages vont nous montrer en action tous les préceptes du goût.

Voici comment Bossuet nous présente Henriette de France, reine d'Angleterre, seule debout au milieu d'une révolution qui avait renversé le monarque et le trône. Je ne connais pas même dans Homère une comparaison plus magnifique.

« O mère, 6 femme, ô reine admirable! et digne d'une « meilleure fortune , si les fortunes de la terre étaient quel- « que chose ! Enfin il faut céder à votre sort. Vous avez assez « soutenu l'État , qui est attaqué par une force invincible et « divine : il ne reste plus désormais, sinon que vous teniez « ferme parmi les ruines. Comme une colonne dont la masse « solide parait le plus fort appui d'un temple ruineux, lors- « que ce grand édifice qu'elle soutenait fond sur elle sans K l'abattre, ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'État, a lorsque, après en avoir porté longtemps le faix , elle n'est " pas même courbée sous sa chute. »

' 0 Quo in génère iil est prrecipue custodienduin , ne id quod similitudinis gracia adsciviinus aut obscurum sit aut ignotiim. Débet enim quod illustranda; alterius ici gratia assumilur, ipsuiii esse clarius eo quod iihiniinat. n Lib. V'Ul, cip. ni.

Quand Bossuet ne veut pas déployer cette pompe de description qui rend ses comparaisons si augustes , sans qu'elles deviennent jamais trop poétiques, il se borne a un seul trait, dont son imagination fa^it un tableau qui suffit au développement de sa pensée. Ainsi, dans son oraison funèbre de la princesse palatine , il n'a besoin que d'une phrase pour peindre toute la misère des rkîhes au lit de la mort. « 11 ne « reste plus alors, dit-il, que la mort et le péché. Tout le reste « échappe : semblable à de l'eau gelée dont le vil cristal se <i fond entre les mains qui le serrent, et ne fait que les salir. »

Je ne me borne pas sans regret à ces deux citations de Bossuet. Ses similitudes brillent par des rapprochements imprévus, pittoresques et sublimes : il nous offre en chaque genre des modèles de perfection dans toutes les parties de l'art.

Sans avoir la même originalité , la même verve , le même éclat, la même énergie que l'évêque de Meaux, Massillon, qui est après lui le plus riche de nos orateurs sous le rapport des comparaisons, y déploie aussi \m très-beau talent. Il tire toujours, comme Bossuet, ses comparaisons du spectacle de la nature. « La mort , dit-il dans son oraison funèbre du « Dauphin, la mort nous paraît comme l'horizon qui borne « notre vue , qui s'éloigne de nous à mesure que nous en ap- « prochons, et que nous ne voyons jamais qu'au plus loin, « en croyant toujours ne pouvoir y atteindre >■

Il est si doux de louer ce qu'on admire, qu'on ne saurait trop exalter, dans son Discours sin' la soumission à la volonté de Dieu, pour la fête de la Purification , cette sublime image par laquelle il compare les pécheurs qui ont fait le plus de fracas dans le monde , et desquels il ne reste rien après leur mort, « au tonnerre, dit-il , qui donne aussi un grand spec- « tacle à la terre , et fait sentir aux hommes la grandeur et « la puissance de Dieu , mais qui n'est lui-même qu'un vain a bruit d'un moment , et ne laisse après lui, que l'infection de » la matière dont il était l'ouvrage. »

Quand Massillon veut donner plus de détails et d'étendue à ses similitudes, on y retrouve la justesse de sa logique et la

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lécondité de sou imagination. La première sous-division du premier point de son second sermon pour une profession religieuse lui fournit l'occasiou de peindre sous cette intéressante allégorie les tentations que doit redouter une vertu consommée en s'approchantdu terme de sa carrière : « Le dé- « mon, dit-il en parlant à la novice qui va se consacrer à « Dieu , le démon vous laissera plus paisible dans ces com- « mencements de votre ferveur; semblable à un pirate qui «1 laisse passer tranquillement les navires quand ils partent " pour un long voyage, et pour aller chercher au loin des " marchandises précieuses : il ne les attaque qu'au retour et « presque sur la lin de leur course, parce qu'il les trouve alors « chargés de richesses qu'il s'efforce de leur ravir, eu leur « rendant inutiles les travaux et les périls au prix desquels ils « les avaient acquises. »

Je me proposais de ne citer pour modèles que les seules comparaisons tirées de Bossuet et de Massillon , nos deux orateurs les plus féconds et les plus parfaits dans l'emploi de cette figure. IMais je ne puis résister au dé^ir de tirer de l'oubli une autre comparaison, dont la nouveauté, l'exactitude, la couleur et la mesure ont orné très-heureusement, de nos jours, l'éloquence de la chaire. Les orateurs et même les poètes n'ont jamais rien imaginé de plus brillant dans les rapprochements de ce genre. C'est un religieux, c'est le père Elisée, carme déchaussé, prédicateur d'une grande vogue dans ces derniers temps , qui a eu la gloire d'exprimer par une belle et touchante image une idée tres-délicate et très-vraie. Il veut dire, dans son oraison funèbre du Dauphin, que l'infante d'Espagne , première épouse de ce prince , était morte en couche à la naissance de son premier enfant ; et voici avec quelle pudeur il rappelle un événement qui semblait embarrassant à exposer en chaire avec convenance : « Hélas! dit il, ces « liens, que l'innocence des penchants fortifiait encore, u'eu- " rent que la durée d'un instant. Semblable à la (leur qui ■i tombe dès qu'elle montre son fruit, le premier gage de sa « fécondité devint le signal de sa mort. >>

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Je m'exagère peut-être en ce moment le charme d'une si heureuse et si attendrissante similitude; mais il me semble qu'en l'admirant Anacréon lui-même aurait pu envier l'esprit, le goût et la grâce de notre orateur.

XLUI. Des Expressions techniques.

IVe confondons jamais avec ce beau langage de l'imagination les mots techniques , qui ne sauraient appartenir qu'à la nomenclature des sciences Malheur à un orateur quand il faut être savant pour l'entendre ! Ce n'est point pour étonner par l'étalage de son érudition qu'il parle à une multitude assemblée; c'est pour l'émouvoir, c'est pour l'attendrir. Il s'écarte par conséquent de son but s'il préfère ces expressions abstraites et intellectuelles , que le vulgaire ne comprend point , aux paroles sensibles et animées qui produisent une impression générale.

Un orateur chrétien est encore plus redevable à ses auditeurs de cette sim(ilicité d'élocution sans laquelle il n'y aura jamais de véritable éloquence. Tous les hommes sont obligés de pratiquer les lois de la religion : il est donc juste qu'ils puissent tous entendre le ministre qui les annonce. INIais, répétons-le encore une fois, les devoirs du zèle sont en ceci, comme dans toutes les autres parties de la prédication, inséparables des intérêts de l'orateur et des règles de l'art. Aoulez-vous être éloquents, soyez simples; je ne dis pas assez, soyez familiers dans vos discours. Vous ne trouverez pas un seul mot scientifique dans les grands maîtres de la chaire. Ainsi rejetez, à leur exemple, toutes ces expressions bizarres (jui cacheraient vos pensées au lieu de les énoncer, et n'élevez point de nuages entre la vérité et votre auditoire. Ouintilien éclaircit ce précepte de goût par une comparaison très-ingenieuse , quand il dit que les orateurs doivent regarder te:; mots d'une langue comme autant de pièces de monnaie, qu'il faut rejeter lorsque le peuple ne les reçoit point '.

Les expressions techniques, réservées aux sciences et aux

' iiisiit. \\h. m.

arts, ne sauraieot donc jamais se transporter avec succès dans le genre oratoire. Ce jargon scientifique mésallierait l'éloquence de la chaire , qu'on vit si longtemps étouffée parmi nous par l'étalage d'une vaine érudition aussi barbare que l'ignorance. La seule langue qui lui convienne est celle d'un style analogue au ton et à la couleur du sujet; d'un stvie simple, noble et mâle, ennemi de toute affectation et de toute obscurité; d'un style qui, toujours en harmonie avec la matière qu'on traite, se montre tour à tour précis et coulant dans les récits, nerveux et serré dans les preuves, vif et rapide dans les mouvements, pompeux et magnifique dans les descriptions, sans vaine parure, sans jeux de mots, sans images outrées, sans recherche de bel esprit, et surtout sans cette bouffissure qui ne fut et ne sera jamais le symbole de la force. On n'aperçoit, je veux le redire, aucune trace de ce mauvais goût dans nos modèles immortels du grand siècle. L'élocution de leurs sermons les plus admirés à la cour est encore aujourd'hui à la portée du peuple ; et leur exemple prouve que s'il faut être savant pour exercer avec empire le ministère de la parole, un orateur sacré ne doit jamais du moins vouloir le paraître dans son langage.

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