‹ Essai sur l'eloquence de la chaireChapitre 8 sur 61 · X. De l'exorde · texte numérisé non relu

X. De l'exorde

L'esprit plaît dans une épigramme ou dans une chanson. Mais dans la chaire l'esprit à prétention est une espèce de miniature placée trop haut pour sa perspective optique; il n'y produit jamais de grands effets sur une nombreuse assemblée : et la vraie éloquence proscrit toutes les pensées trop fines ou trop recherchées pour être saisies par le peuple. Eh ! qu'est-ce en effet qu'un trait Ijrillant pour émouvoir ou pour échauffer une multitude qui ne présente d'abord à l'orateur qu'une masse immobile qui, bien loin de partager les sentiments de celui qui parle ou de lui prodiguer de l'intérêt , lui accorde à peine une froide et vague attention ? Le début d'un discours doit être sieiple et modeste pour concilier au prédicateur la bienveillance de l'auditoire. L'exorde mérite cependant d'être travaillé avec beaucoup de soin. La doctrine et l'exemple des maîtres de l'art avertissent de s'y restreindre au développement d'une seule idée principale qui découn-e et qui fixe toute l'étendue de ï argument oratoire , ou de la matière qu'on veut traiter. C'est là qu'au moment même où elle est annoncée , les points de vue de l'orateur sont indiqués sans occuper trop d'espace ; que les germes du plan se hâtent de paraître couime l'explication naturelle et nécessaire du sujet; qu'une logique de raison plutôt que de raisonnement règle le choix des l'apports auxquels le mmistre de la parole préfère de se borner : en mettant à l'écart tous ceux qui seraient communs, vagues, abstraits, ou stériles, et en circonscrivant le discours avec autant de discernement et d'exactitude que de clarté et de précision; et qu'enûn des

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principes lumineux annoncent par d'importants résultats les

méditations profondes d'un orateur qui a beaucoup réfléchi, et qui ajoute l'empire du talent à l'autorité de son ministère pour captiver l'attention d'une assemblée nombreuse qu'il associe à toutes ses pensées, en lui présentant un si grand intérêt. Tel est l'art de Bossuet, quand, pour frapper vivement les esprits, il dit, en commençant l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, « qu'il veut dans un seul malheur dé- « plorer toutes les calamités du genre humain , et dans une « seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les gran- " deurs humaines. » Tout ce qui ne prépare point aux principaux objets d'im discours est inutile dans un exorde. Écartons donc de cette partition oratoire les réflexions subtiles, les citations, les dissertations, les lieux communs, et même les images et les métaphores ambitieuses : car il ne Jaiit, dit l'orateur romain, employer alors les mots que dans leur sens le plus usité, de peur que le discours ne paraisse travaillé avec trop d'apprêt '. ^larchons au but par le plus court chemin : tout doit être ici approprié au sujet puisque , selon l'expression de Cicéron, l'exorde n'en est que Y avenue *. Ts'iniitons point ces prolixes rhéteurs qui,' au lieu d'entrer d'abord en matière , se tournent et se retournent dans tous les sens, comme un voyageur qui ne connaît pas sa route, et laissent l'auditoire incertain sur la matière qu'ils vont traiter. L'exorde ne commence véritablement qu'au moment où l.'ou découvre l'objet et le dessein du discours.

-XI. De l'exposition du sujet.

A peine le sujet est-il exposé, qu'il faut se hâter de le bien déGuir. Cette précaution est surtout nécessaire quand on traite des questions abstraites, telles que la providence , la vérité, la conscience , etc. ; et ou est sûr d'errer dans les spéculations vagues si l'on néglige de se fixer d'abord par des

' t In exordienda causa servandum est ut usitata sit verboruni consuetudo , ut non apparata oiatio esse videatur. » .Id Hcrcnnium. lib. 1 , 7. - « Adilus ad causam. » Bnifiis.

notions précises. Il est dangereux sans doute de vouloir trop s'élever dans ces morceaux préparatoires, et l'expérience apprend tous lesjours à se méfier de la prétention des débuts éloquents. Il est néanmoins nécessaire, comme je l'ai déjà observé, d'intéresser fortement l'attention d'une assemblée distraite; et je ne vois pas que l'on viole les règles de l'art en frappant l'auditeur par un trait soudain qui le sépare de ses propres pensées, en le mettant à la suite et à la merci de l'homme éloquent qui le captive et le domine, pourvu que cette brusque émotion ne trompe point son attente, et que le triomphe de l'orateur aille toujours en croissant. « Je veux, « dit iVîontaigne, des discours qui donnent la première charge « dans le plus fort du doute; je cherche des raisons bonnes « et fermes, d'arrivée. » jMontaigne a raison. Rien n'est plus important et plus difficile que de s'emparer de ses auditeurs, de les réunir promptement à soi, et d'entrer dans son sujet par un mouvement qui puisse les frapper, au lieu de laisser hésiter leur intérêt et divaguer leur imagination. Dans sa tragédie de la Troade^ Sénèque ouvre la première scène par un monologue sublime. Trois vers suffisent pour émouvoir tous les cœurs. On aperçoit dans le lointain la ville de Troie consumée par les flammes. A la vue d'un spectacle si analogue à son triste sort, Hécube, chargée de fers, seule sur le théâtre, prononce en soupirant ces éloquentes paroles • : « Vous, potentats, qui vous fiez à votre puissance, « vous qui dominez sur une cour nombreuse, vous qui ne « craignez point l'inconstante faveur des dieux , et vous aussi « qui vous livrez au sommeil si doux de la prospérité, re- « gardez Hécube, et contemplez Troie! » Qui ne rentre alors

Quiciimque regao fidit, et magna poîcns Dominatur aula, nec levés metuit dcos, Animumqae rébus credulum lœtis dédit, .Aie videat et te, Troja !...

Toute la force et la subliniiti; de ce trait poétique sont dans ces derniers mots, qnc l'incendie visible de Troie rend si (incrgiiiiics : « Me videat et te, Troja! »

en soi-même? qui échappe à l'effroi d'un pareil contraste, et, en regardant le ciel, ne réfléchit pas du moins sur l'incertitude et sur les dangers de sa destinée? C'est ainsi qu'un grand orateur doit proOter de tout ce qui l'environne pour intéresser et s'associer le coeur humain. C'est ainsi qu'il est beau d'enrichir le commencement d'un discours; mais je ne puis trop répéter qu'il faut que la suite soit digne d'être écoutée, quand on a élevé son auditoire à cette hauteur.

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