‹ Essai sur l'éloquence de la charieChapitre 10 sur 63 · XII. De la propagation des idées · texte numérisé non relu

XII. De la propagation des idées

Nous arrivons ici au moment du travail , où le talent de l'orateur va se montrer et déployer tous les charmes qui lui sont propres. C'est cette propagation continuelle des grandes idées et des sentiments analogues , qui se suivent , s'engendrent , s'appellent et s'enchaînent mutuellement : c'est elle qui caractérise les compositions oratoires ; c'est le bel art de former le tissu du style , et d'avancer sans cesse sur la même ligne tracée par le fil des conceptions progressives, qui donne de la rapidité au discours, du nerf à l'éloquence , de la grâce aux transitions, et tout l'intérêt du dialogue le plus entraînant à un monologue continu , mais toujours varié , et qui lie enfin , comme dans un seul faisceau , des réflexions privées de connexion et de suite , qu'on verrait languir sans mouvement et sans vie si elles étaient incohérentes ou isolées. Le progrès qui soutient la marche de chaque période est l'image naturelle des élans qui doivent animer d'un bout à l'autre les compositions oratoires ; d'où il résulte qu'il n'appartient qu'aux pensées vastes et fécondes de rendre un écrivain éloquent. Les phrases incises, les idées accessoires, les comparaisons descriptives, les définitions ingénieuses, la prétention de faire effet, ou de surprendre à chaque mot, enfin le luxe de l'esprit , n'enrichissent point un orateur : tout ce qui l'arrête dans sa course le gêne et l'appauvrit. Qu'il évite donc , comme les plus dangereux écueils de son talent, ces saillies séduisantes qui ralentiraient son impétuosité et son ardeur. Qu'il retranche sans pitié de ses produc-

tions cet amas de fleurs qui étouffent l'éloquence au lieu de l'embellir : et qu'il se précipite avec force , plutôt qu'avec toutes ces convulsions de rhéteur, vers son but principal, sans regretter jamais les sacrifices apparents qu'il fera sur sa route. Qu'est-ce en effet, dit Cicéron, qu'est-ce donc que l'éloquence, si ce n'est le mouvement continu de l'ame1? Si l'auditeur se retrouve sans cesse à la même place ; s'il aperçoit la langueur de l'amplification, les variantes des idées, le pléonasme des énumérations , enfin le jeu de la phrase , ce n'est plus un orateur véhément qu'il admire avec transport, c'est un déclamateur fleuri, dont il se détache à chaque instant , qu'il juge avec rigueur , et qu'il écoute sans intérêt. Il ne l'écoute , il ne le suit même pas longtemps : il fait aussi , comme l'orateur , des réflexions oiseuses sur chaque mot : il a d'autant plus d'objections et de critiques à lui opposer qu'il ne peut pas l'interrompre : il perd sans cesse de vue le fil du discours , au milieu de ces écarts d'un rhéteur qui cherche à briller , tandis que son sujet languit énervé par tant d'esprit , sans chaleur , sans couleur et sans vie. Fatigué de cette surabondance de paroles , il sent à chaque instant son attention rebutée se lasser et mourir. Ah ! si vous saviez être éloquent , faux bel esprit , qui le glacez par vos assoupissantes antithèses, il n'aurait pas la liberté de se distraire ; il partagerait vos émotions ; il pressentirait tout ce que vous allez dire; il croirait découvrir lui-même les raisons simples et frappantes que vous lui présenteriez , composer en quelque sorte avec vous un discours qui lui retracerait et lui développerait fidèlement ses sentiments les plus intimes : sa satisfaction serait à son comble , ainsi que votre gloire ; et vous éprouveriez que c'est toujours le charme de celui qui écoute qui assure le triomphe de celui qui parle. « Un habile appré- « dateur de Fart oratoire, dit Cicéron, que je traduis ici « fidèlement, n'a pas besoin d'entendre un orateur pour ju- « ger du mérite de son éloquence. Il passe; et sans s'arrêter,

1 « Quid aliud est eloauentia, nisi motus animae continuus! » Cicer. Orator.

« sans prêter attention, il voit d'un coup d'œil les juges qui « tournent la tête de côté et d'autre , bâillent , ou conver- « sent entre eux , envoient et renvoient s'informer à chaque « moment s'il n'est pas temps encore de finir l'audience, et « de congédier le suppliant. C'en est .assez pour lui : il cornet prend aussitôt que la cause n'est point plaidée par un homme « éloquent qui sache se rendre maître de tous les esprits, « comme un joueur de luth gouverne à son gré les sons qu'il « veut tirer des cordes d'un instrument. Mais s'il aperçoit, « au contraire, en passant, ces mêmes juges attentifs, la tête « haute , le regard fixe , et paraissant frappés d'admiration « pour celui qui parle , comme un oiseau s'incline absorbé « dans le charme d'une douce et ravissante harmonie; s'il « voit surtout les spectateurs écouter avec cette même admi- « ration un discours qui les tient, pour ainsi dire, en extase, « se dresser pour mieux observer l'impression qu'il produit « sur l'esprit des juges; et , ce qui est encore plus tranchant, « s'il voit toute l'assemblée entraînée tour à tour de la terreur « à la pitié, de l'amour à la haine, et je ne sais quel mouve- « ment involontaire agiter tout à coup les esprits par un re-

« doublement de véhémence Ah ! il n'a plus aucun doute :

« il décide à l'instant qu'il y a dans ce tribunal un véritable « orateur, et que l'éloquence y fait son œuvre, si déjà elle « n'est couronnée du succès1. »

1 « Itaque intelligens dicendi existimator, non assidens et attente audiens, sed uno aspectu et praeteriens, de oratore ssepe judicat. Videt oscitantem judicem, loquentem cum altero, nonnumquam etiam circulantem, mittentera ad horas quaesitorem ut dimittat rogantem : intelligit oratorem in ea causa non adesse , qui po9sit animis judicum admovei-e orationera , tanquam fidibus manuin. Idem si praeteriens aspexerit erectos intuentes judices, autut avem cantu aliquo.sic illosviderit oratione quasi suspensos teneri ; aut { id quod maxime opus est ) misericordia , odio , motu animi aliquo perturbatos esse vehementius : ea si praeteriens, ut dixi, aspexerit, si nihil audierit , tamen oratorem versari in illo judicio, et opus oratorium fieri, aut perfectum jamesse, profecto intelliget. » Bridus, 54, 200.

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