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XX. De l'éloquence de M. Bridaine

S'il reste encore parmi nous quelques traces de cette éloquence antique et nerveuse, qui n'est autre chose que le premier cri de la nature imité ou répété par l'art, c'est dans les missions , c'est dans les campagnes qu'il faut ailer en chercher des exemples. Là des hommes apostoliques, véritables et dignes orateurs du peuple , doués d'une imagination forte et hardie, ne connaissent point d'autres succès que les conversions, point d'autres applaudissements que les larmes. Quelquefois , dénués de goût , ils descendent à des détails trop familiers , j'en conviens ; mais ils font brèche , mais ils arrivent au but, mais ils vont se placer au milieu des consciences , mais ils enflamment l'imagination, mais tout est ou devient peuple en leur présence : ils frappent fortement les sens, la multitude les suit et les écoute avec enthousiasme, enfin plusieurs d'entre eux ont des traits sublimes ; et un orateur ne les entend point sans utilité , quand il sait observer et reproduire les grands effets de l'art.

J'ai regretté souvent avec surprise , pour l'intérêt de l'éloquence autant que pour le triomphe du ministère , que la chaire , si riche parmi nous en chefs-d'œuvre , ne se fût point encore illustrée au même degré dans la carrière des missions , dont Fénelon eût été si digne de nous donner la poétique , au retour de son premier apostolat dans les campagnes de l'Aunis et de la Saintonge. Depuis saint Vincent de Paul , qui s'était signalé par de grands succès , nous avons eu plusieurs missionnaires renommés en France ; mais , soit que leurs ser-

mons fussent improvisés , soit que ces compositions , séparées de l'action et de l'organe qui en cachaient les négligences et en formaient le prestige, n'aient pu soutenir la nudité de l'impression , leurs talents sont morts avec eux ; et toutes ces réputations viagères ont dû s'éteindre avec les générations contemporaines , puisqu'elles n'ont eu pour appui et pour garantie que le souffle évanoui de la parole. Nous n'avons encore aucun ouvrage classique pour ce ministère , qui a été beaucoup plus et beaucoup mieux cultivé en Italie. Le Parfait Missionnaire écrit n'existe donc pas encore dans notre littérature sacrée , pour les jeunes orateurs qui voudraient suivre cette carrière. Si jamais la Providence nous destinait un pareil modèle , ce ne serait probablement pas à Paris qu'il se formerait ; car un grand talent de cet ordre , qui n'arriverait point déjà exercé et même célèbre dans cette capitale , y prendrait infailliblement une autre direction.

L'homme de ce siècle le plus justement prôné parmi les missionnaires français , M. Bridaine, était né avec une éloquence populaire pleine de verve , d'images et de mouvement. Nul n'a possédé aussi éminemment que lui le rare talent de s'emparer d'une multitude assemblée. Il avait un si puissant et un si heureux organe , qu'il rendait croyables tous les prodiges que l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens; et il se faisait entendre aussi aisément de dix mille personnes en plein air, que s'il eût parlé sous la voûte du temple le plus sonore. On remarquait dans tout ce qu'il disait une éloquence naturelle, qui jaillissait des sources du génie; des élans dont la vigueur agreste découvrait plus de talent et plus d'idées que l'indigence superbe de l'imitation ; des tours naturellement oratoires , des métaphores très-hardies ; des pensées brusques, neuves et frappantes; une élocution très-simple, mais assez noble dans sa popularité ; un art parfait d'exciter et de soutenir l'attention du peuple , qui ne se lassait jamais de l'entendre ; des apologues ingénieux , attachants et quelquefois sublimes ; le secret merveilleux d'égayer pieusement ses auditeurs et de les faire pleurer à volonté ; l'accent de l'indul-

gence mêlé aux cris déchirants d'une indignation douloureuse ; tous les caractères d'une riche imagination : des beautés originales et inconnues, que les règles des rhéteurs n'ont jamais devinées; quelques traits ravissants, parfois même des morceaux entiers traités avec un soin qui tempérait son imagination , et dans lesquels la régularité de sa composition attiédissait sensiblement sa chaleur ordinaire. On peut se souvenir encore de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans l'église de Saint-Sulpice , à Paris , en 1751. La plus haute compagnie de la capitale voulut l'entendre par curiosité. En arrivant à la chaire , Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques , un grand nombre de personnes décorées , une foule innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle , loin de l'intimider , lui inspira l'exorde qu'on va lire , et qui , dans son genre , ne paraîtra peut-être pas indigne de Bossuet ou de Démosthène.

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi , il semble , « mes frères , que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous « demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire , dé- « pourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient « vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui « un sentiment bien différent ; et si je me sens humilié, gar- « dez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquié- « tudes de la vanité : comme si j'étais accoutumé à me prêcher « moi-même ! A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense « jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! car , qui que « vous soyez , vous n'êtes tous comme moi , au jugement de « Dieu , que des pécheurs. C'est donc uniquement devant vo- « tre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment « de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices « du Très-Haut dans des temples couverts de chaume. J'ai « prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés dont la « plupart manquaient de pain ! J'ai annoncé aux bons habi- « tants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma « religion ! Qu'ai-je fait? malheureux! J'ai contristé les pau- « vres , les meilleurs amis de mon Dieu ! j'ai porté l'épouvante

« et îa douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais « dû plaindre et consoler ! C'est ici , où mes regards ne tom- « bent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs « de l'humanité souffrante ou sur des pécheurs audacieux et a endurcis'; ah ! c'est ici seulement , au milieu de tant de scan- « dales , qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute « la force de son tonnerre, et placer avec moi dans cette chaire, « d'un côté la mort, qui vous menace, et de l'autre mon grand « Dieu, qui doit tous vous juger. Je tiens déjà dans ce moment « votre sentence à la main. Tremblez donc devant moi , « hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! l'abus ingrat « de toutes les espèces de grâces , la nécessité du salut , la cer- « titude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable « pour vous, l'impénitence finale, le jugement dernier , le petit « nombre des élus , l'enfer , et par-dessus tout , l'éternité ! l'é- « ternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir , et que « j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Eh ! qu'ai- « je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être « sans vous sauver ! Dieu va vous émouvoir , tandis que son « indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une longue « expérience de ses miséricordes. C'est lui-même, c'est lui « seul qui dans quelques instants va remuer le fond de vos « consciences. Frappés aussitôt d'effroi , pénétrés d'horreur « pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre « lesbras de ma charité, en versant des larmes de componction « et de repentance ; et à force de remords vous me trouve- « rez assez éloquent. »

Qui ne sent en lisant, et après avoir lu un pareil exorde, combien cette éloquence de l'âme est au-dessus des froides prétentions du bel esprit moderne? En s'excusant, pour ainsi dire , d'avoir prêché sur l'enfer dans les villages , Bridaine regrettait apostoliquement d'avoir été trop menaçant ou trop sévère au milieu des pauvres et bons habitants des campagnes ; il se mettait par ce zèle courageux à sa véritable place ; il prenait hautement sur son imposant auditoire tout l'ascendant qu'il avait à craindre lui-même ; il exerçait dès

son début toute l'autorité qui appartenait à son ministère, et il préparait ainsi tous les cœurs aux terrribles vérités qu'il se proposait d'annoncer. Ce ton mâle et fier avec mesure lui donnait le droit de tout dire. Plusieurs personnes dignes d'en juger ont encore présents à leur mémoire quelques traits de son sermon sur l'éternité, où il avait pris pour texte ce verset des psaumes : Annos œternos in mente habui, et qui était divisé en trois points : II ij a une éternité ; nous touchons àf éternité ; nous sommes les maîtres de notre éternité. Une tradition récente nous a conservé le souvenir de l'effroi prodigieux qu'il répandait dans l'assemblée, lorsque, mêlant, selon son usage , des comparaisons populaires et frappantes à des conceptions sublimes, il s'écriait : « Eh ! sur quoi vous fondez-vous donc , mes frères , pour croire votre dernier jour si éloigné? Est-ce sur votre jeunesse ? Oui, répondezvous : je n'ai encore que vingt ans, que trente ans. Ah! vous vous trompez du tout au tout. Non , ce n'est pas vous qui avez vingt ou trente ans : c'est la mort qui a déjà vingt ans, trente ans d'avance sur vous, trente ans de grâce que Dieu a voulu vous accorder en vous laissant vivre , que vous lui devez, et qui vous ont rapproché d'autant du termeoù la mort doit vous achever. Prenez-y donc garde , l'éternité marque déjà sur votre front l'instant fatal où elle va commencer pour vous. Eh ! savez-vous ce que c'est que l'éternité ? c'est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement dans le silence des tombeaux : Toujours , jamais 1 Jamais, toujours ! Et toujours ! Pendant ces effroyables révolutions un réprouvé-s'écrie : Quelle heure est-il ? Et la voix d'un autre misérable lui répond , l'éternité! «L'organe tonnant de Bridaine ajoutait, dans ces occasions, une nouvelle énergie à son éloquence, et l'auditoire, accablé par l'impétuosité de son action et la puissance de ses figures, était alors consterné devant lui. Le silence profond qui régnait dans l'assemblée , surtout quand il prêchait, selon sa coutume, à l'entrée de la nuit, était interrompu de temps en temps par des soupirs longs et lugubres , qui partaient à la fois

de toutes les extrémités du temple, dcmtles voûtes retentissaient enfin de cris inarticulés et de profonds gémissements. Ces accents d'une douleur sourde et étouffée se démêlaient dans le lointain , au milieu des agitations du remords qui faisait éclater bientôt son action secrète et profonde sur les consciences, par les coups soudains et redoublés dont chacun frappait alors sa poitrine. Orateurs qui ne songez qu'à votre seule renommée, reconnaissez ici votre maître ! tombez aux pieds de cet homme apostolique, et apprenez d'un missionnaire ce que c'est que la véritable éloquence. Le peuple ! le peuple ! voilà le véritable, le premier juge de votre talent, et dans votre carrière l'infaillible et suprême dispensateur de la gloire !

Bridaine trouvait dans son zèle même l'art merveilleux de se concilier, de soutenir et de ranimer l'attention de la multitude pendant toute la durée de ses plus longs sermons *. IL savait en. varier sans cesse le ton et la couleur, pour mieux lixer l'intérêt de son auditoire. A la suite de ses tirades les plus véhémentes ouïes plus pathétiques , il prenait tout à coup un air calme : il changeait de marche et de route pour arriver à son but ; et ce relâche apparent n'était qu'un nouveau moyen oratoire d'enfoncer plus avant et de retourner dans tous les sens le trait dont son éloquence cachait et augmentait ainsi la force , en le poussant au fond de tous les coeurs. On verra dans un moment sa théorie en action. Cette espèce de délas-

» Quand ses conférences excédaient la mesure ordinaire, il prolitait des intervalles de repos qui en séparaient les différents points pour soulager et ranimer l'attention par des cantiques spirituels, qui faisaient briller dans un autre genre sa très-belle voix, et que le peuple répétait en cœur. D'autres fois il bénissait hautement le ciel, en remerciant et en félicitant ses innombrables auditeurs de l'attention pieuse avec laquelle ils daignaient l'entendre; il en rapportait toute la gloire à leur amour pour la religion; il disait qu'il n'avait jamais vu nulle part la parole de Dieu écoutée avec plus de respect et de foi , qu'il en était édifié et consolé ; qu'un pareil recueillement lui donnait la plus haute idée de son auditoire et de son ministère, et devenait pour lui-même une instruction dont il conserverait toujours le souvenir. Le peuple n'était pas insensible au compliment, et se montrait vivement satisfait de l'honnêteté du missionnaire, dont le sermon était ensuite toujours trop court à son gré. ( Voijez à la fin du volume, la noten" 2. )

sèment de l'orateur missionnaire préparait, ainsi l'auditoire, par un court intervalle de repos, au récit très-adroit et trèsintéressant d'une allégorie parfaitement adaptée à son sujet , sans qu'on pût soupçonner jamais son intention , avant le dénoûment de l'espèce de drame dont il seréservaitle secret. C'étaient des apologues qu'il tirait d'une allusion ou d'une parabole de Y Écriture, des Voyages des Missions Étrangères, de la Pie des Saints, àzY Histoire Ecclésiastique, de son imagination, ou de sa mémoire, toujours inépuisable en ce genre si propre à piquer la curiosité des auditeurs, et dans lequel il savait être familier avec éloquence.

Je peux en citer un exemple qui ne manquait jamais de produire un très-grand effet dans sa conférence sur la communion indigne. Après avoir tonné , avec toute la puissance de son zèle, de son talent et de son organe, contre les sacr Jéges, il s'arrêtait ; il se séparait, pour ainsi dire , de son auditoire : il regardait fixement l'autel en levant ses deux mains jointes ; il semblait absorbé dans le respect et dans la douleur devant le tabernacle. Ce silence frappait encore plus que ses paroles ; il l'interrompait tout à coup , en disant lentement, les yeux fermés, avec cette demi-voix qu'il savait si bien affaiblir, au lieu de la rendre plus sonnante , quand il voulait commander une grande attention : Les aveugles', les ingrats!.... Que leur dirais-je de plus , s'ils ne partagent pas d'eux-mêmes

les transesde majoi? « Dieu, poursuivait-il en s'asseyant

« ou plutôt en paraissant succomber à son abattement, Dieu « réveille en ce moment dans mon esprit le souvenir d'une « histoire édifiante, dont vous avez tous autant besoin que « moi , pour soulager votre piété du récit et du poids de ". ces horribles profanations II y avait donc , mes frères , « très-loin d'ici , dans une ville que je ne dois point nommer, « pour ne pas vous faire connaître les parties intéressées, il « y avait, dis-je, un jeune homme d'une très-grande famille, « d'une parfaite conduite, de la plus belle espérance, et qui « jouissait dans tout le pays de la meilleure réputation. C'était « un fils unique, connu par son excellent cœur, et qui faisait

la gloire et les délices de ses parents. Il arriva que d'autres jeunes gens de son âge , avec lesquels il n'avait aucune liaison, se compromirent de la manière la plus grave dans une très -mauvaise affaire avec sa propre famille, qui voulut absolument en avoir justice. On leur fit donc leur procès, qui fournit bientôt assez de preuves pour les pouvoir tous condamner à mort. La désolation était universelle dans la ville, où ils devaient subir leur triste sort au milieu de la place publique. Notre charitable jeune homme en fut touché ; et , ne voyant point d'autre moyen d'obtenir leur grâce, poussé par son bon naturel, il sut si bien s'y prendre , que par un effort de la générosité la plus extraordinaire, il intervint comme partie principale dans ce procès criminel, en se substituant lui-même à cette troupe de malheureux. Ce n'est pas tout. Il faut vous dire encore qu'il était le fils du seigneur du lieu ; il poussa donc la charité jusqu'à se faire charger juridiquement et à se charger par son propre fait de toute la responsabilité du crime qu'ils avaient commis, paraissant ainsi l'unique criminel aux yeux de la justice ; de sorte que les juges ne virent plus et ne durent effectivement plus voir que lui seul à poursuivre et à punir.

« On l'admira , on le plaignit. Mais la rigueur des formes et la lettre de la loi obligèrent les magistrats de prononcer contre lui, quoique à regret, un arrêt de mort. Ce fut une consternation générale. Le jour de l'exécution est fixé au lendemain. Par une disposition de la Providence, au moment où le bourreau arrive sur la place pour préparer l'échafaud, il est frappé lui-même de mort subite en présence de tout le peuple. On s'écrie sur-le-champ de tous les côtés que c'est une déclaration manifeste du ciel , et qu'il faut absolument faire grâce au pauvre patient , victime volontaire du dévouement le plus héroïque. Tous les cœurs •déchirés poussent à la fois le même cri en sa faveur. Mais tout à coup un autre jeune homme fait entendre sa voix au milieu de la multitude : c'était précisément l'un des corn-

plices impliqués dans le même procès criminel , et auquel un si beau sacrifice venait de sauver la vie. Personne ne se présente , dit-il , pour dresser l'échafaud : eh bien ! je prends sur moi ce soin. Il n'y a point de bourreau! j'en ferai les fonctions , et je me charge du supplice. Tout le monde frissonna d'horreur, comme nous tous tant que nous sommes ici présents , en entendant une proposition si barbare, que les juges n'étaient pas en droit de rejeter. Il se mit donc à l'œuvre, et la sentence fut exécutée. Vous frémissez, mes frères ! A la bonne heure ! Maisje suppose que vous me comprenez. Ce jeune homme si intéressant qui vient de mourir'en quelque sorte devant vous pour le salut de ses frères , savez-vous qui c'est? C'est Jésus -Christ, en son état de victime toujours vivante dans le sacrement de l'eucharistie ! Et ce bourreau d'office , ce bourreau volontaire, qui est-il? C'est vous tous, pécheurs sacrilèges qui m'écoutez. Jésus-Christ , votre rédempteur et le mien , s'était donné pour vous une seconde vie par le testament et par le prodige de son amour. Il semblait pour toujours à l'abri d'une nouvelle mort dans ce tabernacle. C'est vous tous , malheureux Judas, c'est vous qui avez renouvelé son supplice après sa résurrection; c'est vous qui , par vos communions en état de péché mortel, avez dit, sinon en paroles, au moins par le fait , ce qui est pis encore : Tirez Jésus- Christ du fond de ce sanctuaire, où il est caché sous les voiles eucharistiques; livrez-le-moi sur cette table sainte : c'est moi qui vais le crucifier de nouveau ; c'est moi qui veux élever de mes mains sa croix sur un autre Calvaire ; c'est moi qui me charge d'être son bourreau ! » Un prédicateur à la mode se donnerait bien de garde de hasarder un pareil mouvement d'éloquence , si son talent lui en suggérait l'idée ; mais heureusement Bridaine osait être sublime. Ces suppositions oratoires réussissent toujours , et font un merveilleux effet dans la chaire. C'est l'une des parties^es plus brillantes de l'abbé Poulie, qui s'enrichissait à propos de ces hypothèses si favorables aux orateurs. Entre autres exem-

pies de son art et de ses succès dans l'heureux emploi de cette figure, on peut voir dans son sermon sur la parole de Dieu le parti qu'il sait en tirer, en se demandant à lui-même, et en développant ce que pourrait penser du ministère évangélique un sauvage à qui notre religion et notre langue seraient inconnues, et qui entrerait tout à coup dans le temple, s'il voulait deviner l'objet du discours par l'émotion du prédicateur et par l'indifférence de l'auditoire. « Cet infidèle , dit- « il, ne s'imaginerait-il pas, en voyant leprédicateur si ému « et les auditeurs si tranquilles , que c'est ici un criminel déjà « condamné , qui tâche par toutes sortes de moyens d'atten- « drir et de fléchir une multitude de juges insensibles à son « infortune? » Cet apologue , rendu en quelque sorte magique par l'action de l'orateur , excitait une commotion d'enthousiasme dans l'assemblée ; j'en indique ici le trait principal , sans oser en rapporter l'ensemble , si près de la véhémence dramatique de Bridaine , qui en éclipserait trop l'éclat.

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