XXX. De l'oraison funèbre de Turenne par Fléchier
C'est l'un des regrets qu'on éprouve en lisant la fameuse oraison funèbre de Turenne , que Voltaire appelle le grand chef-d'œuvre de Fléchier1. L'illustre évêque de Psîmes s'est surpassé lui-même dans ce discours , par lequel il a eu le bonheur de lier sa célébrité à la renommée de l'un de nos plus grands généraux, le seul homme étranger parmi nous à la dynastie régnante dont la mort ait jamais été pleurée en France comme une calamité publique. L'élégance et la pompe de son style y brillent dans tout leur éclat. Il y déploie rélocution , le nombre , le goût, l'harmonie et l'imagination poétique d'un orateur du premier ordre ; mais je ne saurais dire qu'il en montre également la véhémence , la chaleur, la verve et l'invention. S'il possédait à un plus haut degré le talent et les connaissances nécessaires dans le genre instructif, on pourrait reconnaître le disert et élégant Fléchier dans le portrait que nous a transmis Cicéron de l'orateur Callidius. « Des « trois parties, dit-il, dont se compose l'éloquence il réunit « éminemment les deux premières : je veux dire celles qui « tendent à instruire et à plaire ; la troisième , qui est la plus « importante de toutes, et qui consiste à toucher et à émouvoir « les esprits , lui manque absolument a. »
1 Voyez à la fin du volume, la note n° 5.
2 « Sed cnm a nobis dictum sit, tria videri esse quae orator eflicere
Cette oraison funèbre fournit aux maîtres des exemples brillants, et plusieurs sujets de leçons très- attachantes et très-instructives '. Il me semble pourtant qu'elle ne fait pas connaître suffisamment les vertus privées et le caractère antique du héros , dont on n'apprécie point encore assez , à mon gré , ni la belle âme ni les grandes actions après cette éblouissante lecture. C'est toujours le panégyriste que je vois, quand je voudrais n'être occupé que de Turenne. Mon admiration pour cet homme extraordinaire souffre de laisser l'orateur en deçà de l'enthousiasme qui la ravit, et d'aller plus loin que lui toutes les fois qull ne montre pas assez pleinement, à travers des périodes si pompeuses, cet empire étonnant que Turenne eut toujours sur lui-même, et par là sur les autres hommes ; cette simplicité habituelle qu'il alliait à l'amour de la gloire; cette inaltérable égalité d'âme et cette constante uniformité de vertu qui le signalaient à la guerre , à la cour, auprès des puissances étrangères , au milieu de ses sociétés intimes et dans l'intérieur de sa maison ; ces prodiges, innombrables de justice et d'humanité dans nos provinces envers les habitants des campagnes , et ces traits sublimes de bienfaisance et de générosité en faveur de ses officiers et de ses soldats; ce culte de dévouement, d'amour et d'enthousiasme qu'il inspirait à toute l'armée ; cet honorable tribut du désespoir de nos provinces frontières, au moment de sa mort , où l'on vit accourir vers les tribunaux les fermiers de nos plus grands domaines , pour en obtenir la résiliation de leurs baux : craignant sans doute qu'après la perte d'un tel général , la France , menacée d'une invasion
deberet, ut doceret, ut delectaret, ut moveret, duo summe tenuit, ut et rem illustraret disserendo, et animos eorum qui audirent demulceretvoluptate; aberat tertia illa laus , quae permoveret atque incitaret animos quam plurimum pollere diximus. » Brutus , seu de Claris Oratoribus , n° 276.
r L'explication oratoire de cette oraison funèbre se trouve faite avec beaucoup d'esprit et de goût dans les neuf et dixième chapitres du neuvième traité des genres en prose , quatrième volume de l'estimable ouvrage élémentaire qui a pour titre : Principes de la Littérature, par l'abbé Batteux, de l'Académie française.
inévitable, ne pût désormais cultiver ses campagnes avec l'espoir d'en recueillir les moissons; que dirai-je encore? cet éloquent tableau de la désolation de nos pères en perdant ce grand homme, et dont le peuple français a si bien su perpétuer la mémoire par cette locution vulgaire, qui est venue si souvent le consoler dans ses revers, comme si les malheurs ordinaires n'étaient plus* rien pour lui en comparaison d'un tel désastre : Ce n'est pas, dit-il encore, la mort de Turenne. Enfin, je cherche dans cette éloquence de Fléchier, qui devrait tout embellir, de nouveaux motifs d'admirer, de révérer et de chérir son héros ; et si j'ose le dire, confus pour l'orateur, de ne me sentir ni plus instruit, ni plus ému, ni plus attendri par un pareil discours ; affligé de n'y trouver pas même l'intérêt et le charme d'un simple récit historique, après avoir bien examiné cet éloge écrit avec tant d'art , j'éprouve le besoin de rassasier ma tendresse et mon admiration pour Turenne en relisant aussitôt , comme on lirait une des plus attrayantes vies de Plutarque , le cinquième et dernier livre de son histoire écrite sans couleur et sans chaleur par l'abbé Raguenet. J'avoue à regret que, malgré le faible pinceau de ce biographe, la seule narration des faits m'intéresse, m'attache et me transporte cent fois plus sous sa plume que l'oraison funèbre de Fléchier ■ ; et je ne vois rien
1 Non-seulement les grandes qualités morales de Turenne sont beaucoup plus développées par l'abbé Raguenet que par Fléchier, mais encore ses belles actions militaires brillent avec plus d'éclat sous la plume de l'historien qui les raconte , que sous le pinceau de l'orateur chargé de les célébrer. En voici un exemple mémorable dont l'éloquence aurait pu former un magnifique tableau , et dont le panégyriste de Turenne n'a pas même parlé. En gagnant la bataille de Turkein. malgré Louvois et malgré Louis XIV lui-même, ce grand homme força les Impériaux d'évacuer l'Alsace et d'aller chercher des quartiers d'hiver en Allemagne, dans le mois de janvier 1675 , six mois avant sa mort. Voici comment l'abbé Raguenet rend compte de cet événement : « Tout le monde en fut surpris; car on savait que le vicomte de Turenne n'avait employé que vingt mille hommes à chasser de l'Alsace cette armée nombreuse, qui ne se proposait rien moins que d'envahir deux ou trois de nos provinces. Mais on fut encore bien plus étonné quand on sut qu'il avait prévu , plusieurs mois auparavant,
de plus humiliant pour l'orateur que de produire moins d'effet qu'un pareil historien.
Or, si tel' est pour tous les bons esprits le résultat de cette comparaison eDtre une vie historique et une oraison funèbre , l'éloge de ce grand capitaine reste donc à faire , ainsi que son histoire , sans qu'une pareille rivalité doive décourager un véritable talent.
Parmi tant d'omissions historiques qui m'affligent dans le discours de Fléchier, il en est deux fort remarquables, qu'on aurait dû relever beaucoup plus tôt , si un judicieux esprit de critique eût consulté l'histoire, les souvenirs traditionnels, les mémoires et les journaux du temps. Je vais tâcher d'y suppléer, d'après ces différents témoignages. Cette digression interrompra un moment la monotonie et la sécheresse de tant de théories didactiques , en les présentant sous une autre forme qui indiquera comment l'éloquence peut les mettre en action.
On sait que Turenne était né dans la religion protestante.
toutes les marches des ennemis et le succès de son entreprise , comme on le vit par une de ses lettres que Louis XIV fit lire devant toute la cour. Cette lettre était adresée au marquis de Louvois , ministre de la guerre , auquel le vicomte de Turenne avait écrit , dès le mois d'octobre précédent, que, feignant de ne pouvoir plus résister aux ennemis depuis la jonction de l'électeur de Brandebourg , il allait toujours reculer devant eux; que pour leur donner même plus de confiance, il se retirerait en Lorraine, pour les engager à se répandre dans toute l'Alsace; qu'alors il tomberait sur les quartiers de cette armée de soixante mille hommes , d'un côté par où assurément ils ne soupçonneraient pas qu'il dût venir les surprendre , et qu'il les obligerait à repasser le Rhin pour aller hiverner chez eux; ce «lui arriva effectivement comme il l'avait prévu. Pour transmettre cette action à la postérité, on frappa une médaille avec cette légende : Soixante mille Allemands chassés au delà du Rhin en 1 675. »
Cette lecture récente et publique d'une lettre si honorable à la inémoir»; et au génie de Turenne venait de mettre le comble à sa réputation militaire en présence de toute la cour. L'effet en aurait encore été plus frappant dans la bouche de Fléchier, s'il avait eu le courage, disons mieux, l'adresse de lire cette lettre ou plutôt de la réciter lui-même en chaire, au milieu de son discours; mais un si beau triomphe n'inspira rien à son talent, et il n'en tira aucun parti pour la gloire de Louis XIV, pour celle de Turenne et pour la sienne propre.
Fléchier le rappelle à ses auditeurs , dès l'ouverture de son oraison funèbre, en déplorant le malheur de sa haute naissance, dont il ne faut pas le louer, dit-il, mais dont il faut le plaindre. Ce grand homme était très-attaché à la prétendue réforme de Calvin; et durant tout le temps où il crut à la légitimité du schisme il ne cessa de lui rendre tous les bons offices que les protestants avaient droit d'espérer de sa bonne foi , de son crédit et de sa gloire. Louis XIV respectait tellement sa probité, qu'il n'osa jamais attendre de son ambition ou de sa politique un changement de religion que ce prince désirait ardemment, mais qu'il ne voulait et ne pouvait obtenir que de l'unique et solide conviction de son esprit. Il avait dit plus d'une fois qu'on avait promis avec justice à cet illustre maréchal général de ses armées la dignité de connétable durant les troubles de la Fronde , et qu'il remplirait volontiers cet engagement de la régente sa mère si M. de Turenne lui en facilitait le moyen en se réunissant à l'Église catholique. Mais il était également incapable de s'exposer à un refus , par une condition offensante pour la délicatesse de Turenne, et de s'abaisser lui-même à des explications d'excuse qui répugnaient à la hauteur de son âme.
Je puis raconter avec confiance à ce sujet une anecdote précieuse à conserver, dont je n'ai d'ailleurs nul besoin de me faire une autorité. Elle se rapporte au projet éventuel , mais bien constaté, de Louis XIV, du moins pendant les premières années de sa majorité, d'élever Turenne à la dignité de connétable dès qu'il consentirait à l'abjuration du calvinisme.
Un jour donc le hasard fournit au roi une heureuse occasion de concilier tous les ménagements et d'observer toutes les convenances; et il saisit l'à-propos avec beaucoup d'esprit et de grâce, non pour engager Turenne à sacrifier sa conscience à ses intérêts, mais pour lui témoigner le chagrin que lui causait cette différence de religion , en l'empêchant de payer de si grands services d'une manière digne de lui.
On venait de présenter à Louis XIV, au moment de son lever, une épée d'un très-beau travail, de laquelle il allait
se parer pour la première fois. Le roi en admira et en fit admirer l'exécution et le bon goût. Les courtisans ne manquèrent pas de renchérir aussitôt sur son approbation. Turenne, qui se trouvait présent, prit lui-même cette épée des mains du monarque, pour l'examiner avec plus de soin* , et il en parut charmé avec un air de surprise qui ne lui était pas ordinaire. Fous avez bien raison, lui dit le roi, en prenant le ton grave et réfléchi d'un souverain qui avertit les spectateurs d'écouter avec une attention particulière ce qu'il va dire, vous avez bien raison d'être pleinement satisfait de cette épêe. fai voulu que le travail en fût fini avec toute la perfection possible. Mais savez-vous pourquoi fai désiré qu'elle fût si belle ? Je veux vous l'apprendre, Cest Cépée que je destine au connétable de France, et que je porterai moimême tant que ce grand office de la couronne ne sera pas rempli. Elle vous siérait à merveille , monsieur le maréchal, et elle sera la vôtre quand vous voudrez. Vous connaissez, et vous seul pouvez lever l'unique obstacle qui m'empêche, à mon grand regret, de la laisser dès ce moment entre vos mains. Turenne la lui rendit aussitôt, en disant, avec un redoublement marqué de son embarras habituel, qu*U se sentait trop honoré et trop récompensé par un témoignage si flatteur de bienveillance, et que son cœur le préférait à toutes tes dignités. On admira, comme on le devait, son désintéressement et sa modestie ; mais personne ne lui fît l'affront d'en être surpris.
L'explication n'eut aucune suite. On n'en parlait plus à la cour ; et peut-être même, effrayé du danger d'avoir un connétable, le roi était-il décidé à ne jamais rétablir cette dignité militaire, lorsque Bossuet composa, en 1668, son Exposition de la doctrine de F Église catholique sur les matières de controverse, qui n'a pas cinquante pages, et dont la jalouse exactitude lui coûta près de deux années d'un travail souvent interrompu, mais toujours repris avec ardeur et perfectionné par des révisions continuelles. Bossuet n'a jamais rien écrit avec tant de soin. C'est dans ce genre un ouvrage de génie.
Lui seul était capable d'y mettre la précision, la justesse, la clarté, la concision, la mesure, enfin la sûreté de principes et d'expressions qui rendent ce chef-d'œuvre absolument irréprochable.
Cette Exposition, imprimée en simple forme d'épreuve et en très-petit nombre d'exemplaires, pour être examinée avec la plus scrupuleuse sévérité, détermina la conversion du marquis et de l'abbé de Dangeau, son frère, arrière-petits-fils du fameux Duplessis-Mornay, surnommé le pape des huguenots. Turenne voulut lire aussitôt la nouvelle production qui venait de rallier à l'Église ces deux hommes, pour lesquels il avait beaucoup de bienveillance et d'estime. Il fut tellement étonné de trouver la doctrine catholique si différente de la forme hideuse qu'on lui attribuait dans les écrits et surtout dans les prêches des protestants, qu'il crut d'abord , sur la foi de ses théologiens, que Bossuet l'avait affaiblie et déguisée pour la rendre moins révoltante. Il donna communication de cette explication solennelle, comme d'un défi public, aux plus savants ministres de la secte, et il les exhorta sérieusement à réfuter ce petit livre , qui leur donnait un si terrible démenti. Us ne purent s'en dissimuler eux-mêmes l'urgente nécessité. Ils répondirent donc à V Exposition de la Foi, ou du moins ils crurent y répondre, en soutenant hautement que cet ouvrage ne renfermait point le véritable enseignement de l'Église ; que Bossuet n'oserait jamais le produire au grand jour ; et que s'il le rendait public sous son nom, il n'éviterait pas la censure de toute la catholicité, principalement celle de Rome. L1 Exposition de la Foi parut enfin ; et elle obtint bientôt l'approbation authentique des universités, des évêques de France , de toutes les .Églises catholiques, des docteurs du saint-siége, des cardinaux, du pape lui-même, qui reconnurent formellement dans la doctrine de l'auteur l'exposé le plus fidèle des sentiments du Concile de Trente.
Le triomphe de Bossuet fut aussi éclatant qu'unanime dans une lutte si mémorable, comme ensuite dans la fameuse conférence sur l'autorité de l'Église, qui eut lieu en 1678, chez
madame la comtesse de Roie , entre lui et le fameux ministre Claude, et dont le résultat fut la conversion immédiate de mademoiselle de Duras, nièce de Turenne. Convaincu ou du moins très-ébranlé par V Exposition de la Foi J , Turenne, dont les profondes idées se développaient avec trop de suite pour qu'il pût s'arrêter avec nonchalance dans l'éclaircissement de ses doutes en matière si grave, voulut avoir , tête à tête d'abord, et même ensuite quelquefois en présence des ministres de Charenton , des conférences réglées et intimes avec l'auteur d'un ouvrage clair et précis qui avait jeté sa raison dans la plus cruelle incertitude. La justesse et la sagacité de son esprit y furent également frappées de l'ascendant du raisonnement et de la lumière de la vérité. Il annonça enfin à Bossuet qu'il était résolu à faire son abjuration, et le chargea d'en aller porter lui-même la première nouvelle au roi; en même temps il ouvrit à l'évêque de Meaux son âme tout entière : Le roi, dit-il, a daigné m" insinuer plus d'une fois qu'il me ferait connétable le jour où j'abjurerais ma religion. Dites-lui de ma part que je vais y renoncer, mais qu'en devenant catholique par pure conviction je ne dois et n'entends en recevoir aucune récompense sur la terre. Assurez-le donc que je ne mets point ma conscience à prix, et que je compte assez sur V estime de Sa Majesté pour être bien certain qu'elle ne me parlera jamais de la charge de connétable. Je n'ai pas voulu l'accepter jusqu'à présent par principe de conscience ; et je crois me devoir à moi-même de la refuser toute ma vie par un sentiment d'honneur 2.
Voilà le souvenir que nous ont transmis les contemporains d'un événement si mémorable. Bossuet se montra aussi humble que grand au moment où cette éclatante conquête vint signaler le plus illustre triomphe de son zèle et de son génie ; et une discrétion si remarquable ne se démentit pas une seule fois durant tout le cours de sa vie , qui se prolongea
1 Voyez, à la fin du volume , la note n° 4.
2 Voyez , à la fin du volume, la note n° 5.
encore de trente-six années. Quand on l'en félicitait, il ne recevait ces hommages qu'en y joignant le tribut de son admiration , pour en rapporter toute la gloire à son illustre néophyte Bossuet eut aussi la touchante délicatesse de n'en jamais faire aucune mention , ni durant ses longues controverses avec les protestants, ni même douze ans après la mort de Turenne, dans le sublime parallèle qu'il établit entre ce héros et le vainqueur de Rocrov, lorsqu'il prononça la magnifique oraison funèbre du grand Condé.
Or, Fléchier a célébré en détail la conversion de Turenne ; il en a fait la matière de six grandes pages , à la fin de la seconde et au commencement de la troisième partie de l'oraison funèbre, qu'on regarde avec toute raison comme le chef-d'œuvre de son talent. Il y peint les longues hésitations d'une conscience inquiète et d'un esprit indécis, qui lui firent consulter alors ses amis les plus éclairés et les plus habiles ministres du calvinisme ; et il nous le montre comme un homme conséquent dans ses principes , bien diffèrent de ceux qui ne sortent de C hérésie que par des vues intéressées, ou qui, changeant de sentiments sans changer des mœurs, n'entrent dans le sein de l'Église que pour la blesser de plus près Turenne se montra ennemi irréconciliable de l'impiété, éloigné de toute superstition et incapable d'hypocrisie " .
Ces brillantes antithèses de Fléchier ne produisent aucun
1 II faut l'avouer, Fléchier reste , comme orateur, fort au-dessous de Mascaron dans ce long et froid récit de la conversion de Turenne. Mascaron y déploie, au contraire, un vrai talent, souvent aussi une belle manière d'écrire. On croit même quelquefois reconnaître dans son langage l'énergique accent et la simplicité sublime de Bossuet; par exemple, quand, nous présentant son héros la veille d'un combat ou dans l'ivresse de la victoire, il dit que « M. de Turenne n'a jamais plus vivement senti qu'il y avait un Dieu au dessus de sa tête, que dans ces occasions éclatantes où presque tous les autres l'oublient. C'était alors qu'il redoublait ses prières. On l'a vu même s'écarter dans les bois, où, la pluie sur la tête et les genoux dans la boue, il adorait dans cette humble posture le Dieu devant lequel les légions des anges tremblent et s'humilient. »
effet oratoire. Les six pages vides , ternes et languissantes , que cette abjuration fournit à sa plume n'offrent de remarquable que la belle image qu'il emprunte d'un Père de l'Église, au moment où Turenne montre à ses frères derrière lui, selon les termes de saint Augustin, le pont de la miséricorde de Dieu, où il vient de passer lui-même.
Si Fléchier n'a pas cru que son héros eût sacrifié l'épée de connétable à sa religion , et que la conversion de Turenne fût l'ouvrage de Bossuet, j'avoue qu'il a très-bien fait de n'en pas parler. Mais, s'il avait craint simplement de déplaire en décernant cet hommage à l'évêque de Meaux , il faudrait le plaindre de n'avoir pas su profiter d'une occasion si précieuse à l'éloquence. Fléchier avait trop de talent pour redouter de semblables écueils et pour ne pas se prémunir aisément contre tout reproche.
En exprimant ainsi mon opinion et mon vœu, je raisonne donc toujours d'après l'hypothèse que la persuasion intime de Fléchier n'opposait aucun obstacle à l'essor de son éloquence, ou que cette prétention n'a été de sa part qu'un oubli. J'exhale d'autant plus librement les regrets que m'arrachent ici les droits de la justice et l'intérêt de l'art , qu'il suffisait à l'orateur chargé de célébrer la conversion de Turenne d'y faire intervenir le grand Bossuet , dont Louis XIV consacra si noblement le triomphe, en le chargeant aussitôt de prêcher à la cour l'a vent de cette même année 1668 , pour confirmer, disent les historiens, la réunion de Turenne à l'Église catholique. N'est-il pas manifeste, en effet, que le nom, l'apparition et l'influencede ce génie immortel auraientfaitdutableau en action de l'abjuration de Turenne l'un des morceaux les plus animés, les plus dramatiques , les plus saillants et les plus sublimes de son éloge ?
Bossuet était présent lorsque cette oraison funèbre fut prononcée dans l'église de Saint-Eustache , le 10 janvier 1676. Un court intervalle de sept années s'était à peine écoulé depuis la conversion de Turenne , dont tout l'auditoire connaissait alors et dut nommer avec enthousiasme le véritable moteur.
m ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE
Et Fléchier, commensal journalier de Bossuet, son collaborateur dans l'éducation du dauphin, ne met pas en scène un seul instant dans cet éloge solennel deux interlocuteurs si dignes l'un de l'autre! Et Fléchier ne rappelle pas à ses auditeurs ces entretiens savants et intimes dans lesquels Turenne cherchait la lumière ; où Bossuet , pénétré de respect et d'admiration pour lui , guidait et soutenait ses premiers pas dans les sentiers de la foi, en portant devant lui le flambeau de la vérité qu'il faisait luire jusqu'au fond de cette grande âme! Et Fléchier ne le venge pas publiquement de son silence et de sa modestie ! que dis-je ? il ne sait l'en venger qu'à ses propres dépens, par un languissant remplissage qui énerve son discours ! Et il ne soulève pas même ce voile d'humilité qu'il aurait dû déchirer devant tant de vertu , de génie et de renommée , pour la gloire de la religion , pour la gloire de Bossuet, pour la gloire du moins de Turenne , son héros , que le ciel et la terre avaient réunis sous ses yeux , et présentaient tous ensemble à l'admiration publique, dans ce jour solennel de justice , pour les associer aux honneurs d'un si beau triomphe! Et au moment où il célèbre cette conversion si ardemment désirée et si longtemps attendue, un orateur tel que Fléchier ne prend pas l'initiative sur l'histoire, en anticipant sur son témoignage, en liant, comme elle l'a fait, une pareille conquête au chef-d'œuvre de TExpositton de la Foi , si digne d'en assigner l'époque à la postérité ! Et il ne consacre pas du sceau de la religion le souvenir à jamais mémorable de cette victoire de Bossuet sur Turenne , qui seule aurait suffi pour les immortaliser tous les deux ! Et le panégyriste national de ce grand homme n'évoque point son ombre auguste et chérie ! et il ne la montre pas s'élevant de son cercueil toute rayonnante de splendeur et de gloire, pour recevoir ce noble symbole de la première des dignités militaires , que son royal disciple dans la science des combats lui avait offert, et qu'il ne voulut jamais échanger contre son honneur et sa conscience, en faisant à l'ambition le sacrifice de sa religion paternelle ! Et plus timide que Mascaron sur le
vœu et les regrets que la reconnaissance avait inspirés à Louis XIV , Fléchier ne va pas chercher dans le fond du cœur même de ce monarque , pour la produire au grand jour et l'en faire jouir, une pensée si digne de la justice et de la munificence du trône ! Et Fléchier ne profère pas non plus un seul mot sur ce refus héroïque de l'épée de du Guesclin, qu'il fallait faire briller de tout son éclat aux yeux de ses auditeurs du haut de la chaire , ou plutôt qu'il fallait déposer solennellement avec respect , au nom du roi lui-même, sur le mausolée de Turenne, sans craindre d'être ni démenti ni désapprouvé , en le proclamant connétable de France au milieu de ses funérailles ! Est-il possible , hélas ! que l'esprit symétrique de Fléchier, séduit par des antithèses éblouissantes, ou resserré dans l'alignement d'une diction cadencée, nombreuse et sonore, n'ait pas senti tout ce qu'un pareil tableau offrait de neuf, de sublime et même d'unique à l'éloquence sacrée! On dira tant qu'on voudra que toutes ces réticences ne pouvaient faire aucun tort à l'immense renommée de Bossuet et de Turenne. Certes j'en conviens hautement , et sans aucune inquiétude pour tant de gloire ; mais en est-ce moins une perte pour la célébrité de Fléchier, qui n'a pas su partager un si magnifique triomphe en le solennisant d'une manière digne de lui?