LXXI. Des Citations profanes
Outre les citations des Pères , qui sont non-seulement de droit, mais de devoir dans l'exercice du ministère évangélique, il est encore permis de reproduire quelquefois en chaire les idées et le témoignage des écrivains profanes, pourvu que ces citations ne soient ni longues ni fréquentes, ni accompagnées de détails historiques étrangers à la religion. Nos anciens prédicateurs se flattaient d'être fort éloquents - lorsqu'ils avaient rassemblé dans une compilation barbare, qu'ils appelaient un discours chrétien, des lambeaux des poètes, des orateurs et des historiens latins, à l'exemple, mais non pas avec le judicieux à-propos de Montaigne. L'auteur des Maximes de la Chaire compare ingénieusement ces sermons, mélangés des principes de religion et des axiomes du paganisme, au temple de Jérusalem, bâti en partie avec les marbres et les cèdres du roi Hîrcan.
Mais il n'en est pas moins certain que l'éloquence chrétienne n'exclut point les témoignages du paganisme , quand l'orateur expose les devoirs de la morale ou les détails des mœurs. Saint Basile a composé un traité pour prouver combien sont utiles et légitimes la lecture et l'emploi des livres païens. Nos grands maîtres s'en permettent les citations, mais
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avec beaucoup de retenue dans les sermons de morale. Il me semble que toutes les fois qu'un orateur chrétien trouve l'occasion de s'en prévaloir dans un éloge sacré, il peut librement orner un panégyrique de ces témoignages profanes, dont l'autorité devient alors d'autant plus imposante, que ces aveux ou ces éloges supposent plus d'impartialité. Ainsi Bossuet, dont l'érudition égalait l'éloquence, tirait de temps en temps des écrivains du paganisme des pensées sublimes, qu'il citait en chaire , en y traitant les sujets les plus religieux. Mais il use beaucoup plus fréquemment encore de ce droit dans ses oraisons funèbres, où il environne son admiration de tous les tributs d'analogie que vient offrir à son talent la connaissance intime des héros et des historiens de l'antiquité. On l'entend citer, avec beaucoup de convenance et d'intérêt, Pline, Quinte-Curce et Tite-Live , dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre; Tacite, dont il égale et surpasse peut-être l'énergie, quand il dit de madame Henriette, que jamais créature n'aijant été plus propre à être F idole du monde, cette princesse allait, selon les paroles fortes du plus grave, des historiens, être précipitée dans la gloire l ; Sozomène, dans l'éloge de Le Tellier; et, encore plus à propos, Jules- César, dans l'oraison funèbre du grand Condé.
Mascaron est celui de nos orateurs sacrés qui se montre le plus surchargé de citations profanes. J'avoue qu'elles sont quelquefois heureuses et brillantes ; mais il en porte l'abus dans la péroraison de son éloge funèbre du chancelier Séguier, qui renonça au sépulcre de ses pères pour être inhumé dans l'église des Carmélites de Pontoise , jusqu'à lui appliquer à ce sujet trois vers latins, dont le second n'a même pas la mesure du vers hexamètre. Ilsemble, dit-il, que dès le quatrième siècle on eût travaillé à son épitaphe par ces beaux vers :
Sprevisti patriis corpus sociare sepulchris,
Cum pia fraterni consortia somni, Sanctorumque cupis cara requiescere terra.
1 « In ipsam gloriam praeceps agebaîur, » Tacite, Fit. Jgricol. n" 41.
Mascaron ne désigne pas autrement l'auteur de ces vers , que je n'ai pu trouver dans Prudence et dans Ausone.
Bourdaloue, qui ne se fit jamais le moindre scrupule de citer en chaire les auteurs païens, rappelle et paraphrase plusieurs fois cette maxime d'Horace , dans son sermon sur r amour des richesses :
Rem
Si possis recte , si non , quocumque modo rem.
Massillon s'est montré tellement sobre en citations profanes, que son exemple les a presque entièrement bannies de la chaire. 11 rappelle seulement, comme une pensée d'un ancien qu'il traduit, sans le nommer et sans rapporter son texte, une phrase de Salluste, dans le premier sermon de son Petit Carême. Ma mémoire ne me retrace, en ce moment, aucun autre exemple du même genre dans ses sermons.
N'abusons point , surtout dans les sermons de morale , de cette ancienne licence. On ne nous blâmera jamais de n'avoir pas fondé nos preuves sur une autorité profane; et nous blesserions également la piété et le goût si nous empruntions en chaire les idées des païens, quand nous pouvons les trouver aussi bien ou plus heureusement exprimées dans l'Écriture et dans les Pères de l'Église.
LXX1I. Des Lectures du prédicateur.
Je ne lirai donc point les moralistes , les poètes et les orateurs de l'antiquité, pour multiplier ces citations profanes, mais uniquement pour mieux connaître le cœur humain , et former mon goût sur de si grands modèles. Cette étude est même quelquefois plus instructive que la lecture des sermons. On voit dans les grands prédicateurs comment sont faits les beaux discours : Cicéron et Quintilien nous apprennent comment on les compose. Les règles sans l'exercice deviendraient une stérile théorie , et l'exercice sans l'art ne serait qu'une aveugle routine. Voulez-vous exceller dans l'éloquence chrétienne, lisez, méditez d'abord les grands sermonnaires ; mais
quand vous les connaîtrez bien fermez tous ces livres : ils circonscriraient, au lieu de l'agrandir, la sphère de votre imagination; et par là même ils rétréciraient le cercle de vos idées, quoiqu'ils soient remplis de traits sublimes.
Aspirez plutôt à une composition originale; cherchez des aliments qui nourrissent votre esprit , sans vous exposer au danger des réminiscences, et surtout sans vous abaisser jamais à l'avilisement des plagiaires. Trouvez-vous dans Pascal, dans Bossuet , dans Bourdaloue , dans Massillon , dans l'abbé Fleury, enfin dans tout autre écrivain qu'on puisse nommer ou désigner honorablement en chaire, une idée lumineuse , un trait frappant qu'appelle votre composition, mais qu'il serait honteux de s'approprier, quand il n'est pas possible de les embellir , eh bien , on vous les livre , à la seule condition d'en indiquer l'auteur : ce n'est pas lui dérober son esprit , c'est au contraire le faire jouir de son bien, que d'en étaler ainsi les richesses ; et un tribut si avantageux à la mémoire des morts devient le plus noble hommage que l'admiration puisse décerner au génie.
Il n'est guère plus temps de lire les sermons d'autruî quand on veut en composer soi-même : préférez donc à la lecture trop souvent réitérée de tous ces discours justement consacrés par l'estime publique , outre les plus belles productions de la morale et de la littérature , une foule d'autres ouvrages non moins précieux à l'éloquence, et beaucoup plus fructueux pour un prédicateur ; par exemple, les Lettres de Fénelon, où ce profond moraliste dévoile, explique tous les caractères particuliers, par la seule étude qu'il a faite du cœur humain ; les excellents écrits de Fabbé Fleury, qui intéresse par son insinuante candeur, étonne par l'universalité de ses connaissances, attache toujours en exaltant la religion, parce qu'on sent que l'auteur parle de ce qu'il aime, et déploie sans effort une bonne foi et un courage de raison qui ne sont en lui que le besoin d'être sincère, en professant toujours sa belle maxime , que les vérités ne sauraient jamais être contraires à la vérité, quelques productions très-estimables
de Port-Royal , spécialement de Nicole et de l'abbé Duguet , où l'on admire l'esprit, la science, l'amour, l'accent de la religion , et toute la poésie des livres sacrés ; le Guide des Pécheurs, où le pathétique, mais quelquefois trop crédule, Grenade effraye l'imagination des hommes endurcis, en les tenant pour ainsi dire suspendus entre l'asile des remords et les abîmes de la justice divine: Y Imitation de Jésus-Christ, chef-d'œuvre de simplicité, d'onction et de naïveté, le plus beau livre, dit Fontenelle, qui soit sorti de la main d'un homme, puisque l'Évangile n'en vient point T ,- enfin les écrits de saint François de Sales , qui respirent la piété la plus tendre, et où l'on trouverait encore plus d'onction, s'il y montrait un peu moins d'esprit.