LXXIV. De l'Onction de Fénelon
Il est, dans ce beau genre de l'onction ou du pathétique de la chaire, une éloquence douce et coulante, qui, sans
exciter de violentes secousses, s'insinue sans effort dans l'âme, et y réveille les plus pieuses affections du cœur humain. C'est une suite de sentiments naturels et touchants qui s'épanchent avec abondance ; et, au moment où l'auditeur les éprouve, il oublie l'orateur qui les inspire, il croit converser avec luimême, ou plutôt assister en quelque sorte, comme témoin, à un entretien secret entre sou juge et sa conscience. L'impression qu'on reçoit d'une si tendre et si vive sensibilité se manifeste bientôt au dehors ; chaque mot ajoute à l'émotion qu'on partage, et produit je ne sais quel puissant intérêt, qui remue et fait palpiter tous les bons cœurs , par le besoin de laisser couler ces larmes de la pitié ou du repentir qu'on ne versejamais sans quelque soulagement. Telle est l'éloquence de Fénelon, orateur plein de charme, aimable génie qui sema tant de fleurs dans un style si naturel, si mélodieux et si tendre , et fit régner la vertu par l'onction et par la douceur1. La première partie de son discours pour le sacre de rélecteur de Cologne est écrite avec la véhémence et l'élévation de Bossuet : la seconde développe toute l'âme angélique de l'auteur du Télémaque ; je ne veux ici en citer qu'un seul exemple, il est sublime : « 0 pasteurs ! loin de vous tout cœur « rétréci ! Élargissez , élargissez vos entrailles. Vous ne « savez rien , si vous ne savez que commander, que repren- « dre , que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez « pères ; ce n'est pas assez : soyez mères ; souffrez de nou- « veau les douleurs de l'enfantement , à chaque effort qu'il « faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un « cœur. »
LXXV. De différents orateurs qui ont excellé dans le genre pathétique.
Ce serait avoir une bien fausse idée de l'éloquence sacrée que d'exiger d'un prédicateur des discours remplis de ces élans pathétiques. Il serait même dangereux de vouloir trop multiplier ou trop étendre les morceaux touchants. La corn-
1 Vauvenarques.
misération doit être de peu de durée, dit Cicéron; car rien ne sèche plus promptement que les larmes J. L'intérêt se refroidit dès qu'on retient trop longtemps l'auditeur dans la même situation , sans donner aucun relâche à la sensibilité et aucun repos à l'éloquence. Le travail peut rendre le style pur, correct , imposant , harmonieux ; mais l'effort ne produit jamais une véritable onction ; et plus il en coûte à l'orateur pour se montrer animé et pathétique, plus son discours devient languissant et froid. C'est l'accent de l'inspiration qui décèle la vérité du sentiment, comme la chaleur du génie.
D'ailleurs , toutes les matières de nos discours sont-elles susceptibles de mouvements oratoires ? Nos grands maîtres ne le croyaient point. Ils n'ont même quelquefois pas osé suivre cette route, en traitant les sujets qui semblaient devoir se prêter le plus naturellement à l'intérêt de la pitié. Bourdaloue, par exemple, a composé quatre sermons différents sur la mort de Jésus-Christ ; et il n'a pas fait une seule Passion dont le caractère propre soit d'être touchante. Son génie envisageait toujours sous un autre rapport l'histoire des souffrances du fils de Dieu ; aussi dès son exorde annonçait-il à ses auditeurs qu'il ne se proposait nullement de faire verser des larmes. On vous a cent jois attendris , disait-il, et moi je veux vous instruire. Bourdaloue attendrissait néanmoins; mais il savait placer avec mesure , de distance en distance, ces morceaux de sentiment, qui n'auraient plus frappé l'auditoire s'il les eût étendus au delà de l'espace que les faits pouvaient remplir.
Les plus beaux modèles d'éloquence pathétique dans les fastes de la religion, après nos orateurs du premier rang, sont la harangue de l'évêque Flavien à l'empereur Théodose , en faveur des habitants d'Antioche; la requête du vertueux prélat Barthélémy Las Casas à Philippe II contre les meurtriers des Mexicains ; le sermon de Cheminais sur la crainte des
1 « Commiserationem brevem esse oportet , nihil enira lacryma citius areseit. » Ad Herrennium, lib. II, cap. xxxi.
jugements de Dieu, et sa fameuse exhortation pour les prisonniers.
Ce dernier discours est écrit avec autant d'onction que de naturel ; mais les idées et les mouvements oratoires ne s'y élèvent jamais jusqu'au sublime. C'est le ton du sujet, ce n'en est pas tout l'intérêt, et bien moins encore toute la profondeur. Le style de Cheminais , plein de douceur et de mollesse , annonce un très-heureux talent; ses sermons respirent une éloquence attrayante et affectueuse, dont le charme fait regretter que cet écrivain, condamné par la nature à des infirmités habituelles, n'ait pas assez vécu pour remplir toute sa carrière oratoire. Il semblait appelé à se montrer le plus touchant des prédicateurs; et le père Bouhours le désigne avec raison comme Y Euripide de la chaire.