‹ Essai sur l'éloquence de la charieChapitre 7 sur 63 · VIII. De la progression du plan · texte numérisé non relu

VIII. De la progression du plan

Mais, soit que l'on traite ainsi un sujet moral, soit que l'on exerce son talent sur les mystères ou sur les panégyriques dont les sujets vraiment propres à l'éloquence sont en trèspetit nombre, il importe toujours d'observer dans la distribution du plan une graduation marquée , pour assurer ou plutôt pour augmenter toujours l'intérêt des faits, la progression des preuves, la force du raisonnement et la véhémence des mouvements oratoires. Il est aussi rare que difficile de faire les deux parties d'un sermon égales en beauté, parce qu'elles n'offrent presque jamais les mêmes ressources à l'imagination de l'orateur. Mais la seconde, si le sujet s'y prête, doit l'emporter sur la première : c'est la méthode de nos grands maîtres. En Italie, au contraire, la seconde partie des sermons n'est comptée pour rien, ne prouve rien, ne conduit à rien, et elle finit toujours ou presque toujours sans aucune péroraison éloquente , à moins que l'orateur ne termine son discours par la paraphrase d'un psaume : ce qui est trèsbeau, et malheureusement aussi très-rare. Cette mauvaise routine d'énoncer un second point, et de le réduire à deux ou trois pages insignifiantes est l'une des causes de l'infériorité des prédicateurs italiens comparés à nos orateurs du premier ordre; car plusieurs d'entre eux ont beaucoup plus de talent qu'on ne le suppose à Paris, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. Il est manifeste que l'éloquence déchoit toujours quand elle cesse de s'élever ; c'est donc au second niem-

bre de la division , habilement combiné pour distribuer avec art l'intérêt progressif du sujet, qu'il faut réserver les raisons les plus triomphantes et les sentiments les plus pathétiques. La marche de Cicéron, dont les plans sont très-nets et trèsoratoires dans toutes ses harangues, quoiqu'il les énonce rarement dans l'exorde, sa marche, dis-je, est très-favorable à l'accroissement de ses preuves, et l'oblige de se surpasser continuellement par de nouveaux efforts, à mesure qu'il avance dans les difficultés de sa matière. Ouvrez ses plaidoyers : il nie d'abord le fait qu'on lui oppose , et ensuite il prouve qu'en le supposant vrai on n'en pourrait rien conclure contre son client. Je me bornerai à citer ici deux exemples frappants de cette excellente méthode. En défendant Archias, qui avait été son instituteur, et dont il parle touiours avee l'accent de la piété filiale , Cicéron divise ainsi son discours : « Je prouverai qu' Archias est citoyen ro- « main , et que s'il ne l'était pas , il serait digne de l'être. » Le plan de la harangue pour Milon n'est pas moins pressant. « Milon, dit-il, n'a point tué Claudius : s'il l'avait tué, il aurait bien fait. » Il n'est pas donné à l'esprit humain de raisonner avec plus d'ordre et de vigueur en éloquence. Et qu'on ne croie pas que Cicéron procède ainsi par hasard dans quelques occasions particulières : car dans ses Partitions oratoires, dans ce dialogue charmant où ce grand homme subit un examen sur l'éloquence , en répondant à toutes les questions que lui propose son fils sur l'art oratoire, Cicéron en fait un système raisonné ; et il consacre comme une règle fondamentale de l'éloquence du barreau cette manière de diviser le discours. Voici, lui dit-il, comment vous devez procéder : ou il faut nier le fait qu'on vous oppose, ou, si vous l'avouez, il faut prouver qu'il n'en résulte point les conséquences que votre adversaire en déduit *■; J'avoue qu'il est très-rare de pouvoir suivre cette marche di-

1 « Aut ita consistendum est ut quod objicitur factum neges, aut illud quod factum fa teare; neges eam vim habere atque id esse quod adversarius criminetur. » Parag. 29, 40L

(lactique dans nos chaires , où les discussions morales ne sont jamais problématiques, et où la conscience, qui ne ment jamais, ne saurait contester la vérité à ses remords. Mais Bourdaloue oppose souvent cette logique pressante aux excuses ou aux prétextes de la faiblesse et de la mauvaise foi. Plus nous imiterons cette méthode , plus nous approcherons de la perfection.

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