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Essai sur l'enceinte de la ville de Sens

Gustave-Charles Julliot est né à Sens, le 28 novembre 1829, et bien qu'il soit mort à Vallauris (Alpes-Maritimes), le 24 mars 1903, on peut dire que sa vie tout entière s'est écoulée entre ces antiques murs sénonais dont il avait entrepris d'écrire l’histoire. L'enceinte d’une ville avait aux yeux des anciens un caractère sacré que la nôtre n’a pas perdu ; car alors même que nous ne croyons plus à la vertu des rites qui en ont accompagné la fondation, comment nous défendre d’un respect quasi-religieux pour ces pierres qui, après avoir tant de siècles durant gardé la cité contre ses ennemis, ne devaient céder qu’à la trahison ? Mur précieux même après sa chute, puisque chaque morceau qui tombe fait apparaître à nos yeux quelque chose de la vie de nos ancêtres.

Julliot se proposait d'en retracer les vissicitudes : c’eût été faire l'histoire de Sens. Il ne cessa de recueillir des notes à cette fin ; le temps lui manqua pour réaliser ce dessein qui lui tenait le plus au cœur et dont l'exécution devait lui paraître comme le couronnement et tout ensemble la synthèse de sa vie scientifique. N’en est-il pas ainsi de la plupart des savants qui laissent inachevée l’œuvre de prédilection pour l’avoir longuement pensée, mûrie et, si j'ose dire, choyée, la voulant parfaite? Au moins notre confrère avait-il tracé le plan et rédigé, esquissé plutôt, quelques parties de son ouvrage ; il a paru à la Société archéologique qu’en les imprimant, elle rendrait un hommage approprié à la mémoire de son regretté président. Ajoutez que Julliot avait tiré des comptes municipaux du xv' siècle quelques renseignements qu'on ne saurait y retrouver qu'à condition de les relire entièrement, ce qui serait recommencer un travail qu'il avait fait pour nous ; et que ses notes renferment sur l'ensemble des murs de ville ou sur les portions démolies des constatations qu'on ne peut plus faire aujourd'hui; et ceci encore, que cet essai forme le commentaire de jolis crayons inédits de nos vieilles portes, que Julliot avait fait reporter sur pierre et tirer à ses frais et que ses frères et sœurs ont généreusement offerts à la Société archéologique; c'eût été dommage de ne pas les livrer au public.

Gustave Julliot était fils de Charles Julliot et de Marie Querelle. La famille de son père était originaire de Brienon; celle de sa mère appartenait à la bourgeoisie sénonaise. 11 était l’aîné de cinq enfants : feu Paul Julliot, M. Emile Julliot, notaire honoraire à Pont-sur- Seine, Mesdemoiselles Amélie et Camille Julliot. Il fit ses études au collège de Sens et les

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acheva au lycée Saint -Louis. Il fut reçu bachelier ès lettres en 1849 (0 et bachelier ès sciences en 1 852 (2). Son intelligence, son ardeur à l’étude, lui avaient conquis l'estime de ses maîtres qui l'appelèrent auprès d'eux comme collaborateur. En ce temps-là on ne croyait pas que de nombreux diplômes fussent nécessaires pour témoigner de la solidité et de l'étendue des connaissances, ni, surtout, des qualités pédagogiques. La nature d'esprit de Julliot, esprit chercheur, curieux de détails précis, ne devait pas non plus l’incliner à la préparation des examens. Ce ne fut pas la seule raison pour quoi il n’eut pas de vues plus lointaines et plus ambitieuses. Les « déracinés » étaient rares alors; il semblait naturel aux jeunes gens de s'établir dans le pays natal, au milieu de parents et d’amis, estimant sans doute que les affections et la sympathie prochaines continuellement senties sont un soutien dans la vie autant qu’un charme.

Gustave Julliot aimait la vie de famille. 11 trouva au foyer paternel le calme intime qui lui permettait de satisfaire son goût des recherches scientifiques. Pour demeurer près de ses parents, il accepta la charge du cours de chimie au collège de Sens, qui lui fut confiée par un arrêté ministériel du 22 mai 1854. Le collège devenu lycée, un arrêté ministériel du 27 septembre 1854 le confirma dans ses fonctions, en faisant du chargé de cours un professeur. C'est, je crois, à titre de professeur qu’il fut fait officier d'Académie le 27 avril 1867; mais, en lui décernant, le 10 janvier 1878, les palmes d’officier de l'Instruction publique, le ministre entendait reconnaître ses mérites d’historien et d'archéologue autant que ses services de professeur. Il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite par arrêté du 17 septembre 1 883 .

Son talent de professeur, quel qu'il ait été, n’est pas ce qui lui a créé un droit aux hommages posthumes de ses concitoyens ; mais parce que tous les éléments qui constituent un individu se tiennent si étroitement qu’on n'en saurait supprimer aucun qu'on ne détruise la personnalité ou qu’au moins on ne la saisisse pas vraiment dans son entier, nous devons rappeler ici ses qualités de maître. Une façon de parler mesurée sans lenteur, nette, parfois un peu tranchante, lui donnait l’autorité; un entier et sympathique dévouement à ses élèves lui gagnait les cœurs et, à leur suite, les intelligences. Il transporta à la Société archéologique son habitude des exposés sobres et clairs, à quoi il dut de se faire écouter si facilement de ses confrères.

N 'était-ce pas aussi le professeur qui reparaissait en Julliot quand il entraînait aux champs t oute une phalange de jeunes botanistes sénonais qui formèrent le noyau de la Société linnéenne? De ces promenades sortit un herbier qui, ajouté à ceux de MM. Henri et Paul Lallier, Loriferne et Sépot, devait fournir plus tard à notre confrère M. Constant Houlbert les matériaux de la Flore du Sénonais. La détermination des plantes n'était qu’un jeu pour Julliot ; il savait distinguer du premier regard les caractères propres d’un objet, et ce fut une qualité qui le servit grandement dans ses études archéologiques. A une mémoire visuelle qui lui permettait les rapprochements se joignait une mémoire verbale extraordinaire. Ses élèves s'amusaient à lui tendre brusquement les fleurs qu’ils cueillaient; le maître, sans

(1) Son diplôme porte la date du 16 octobre. Il avait été reçu le 20 août précédent.

(2) Son diplôme porte la date du 14 août.

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hésiter, en distribuait les noms à toutes ces mains tendues vers lui comme des points d'interrogation. L'un de nous qui a le mieux connu Gustave Julliot, et qui avait pour lui une respectueuse et profonde affection, M. Joseph Perrin, a vu se renouveler la scène dans les dernières années de l’existence de notre président, au milieu d’un groupe d’écoliers de Saint- Jacques de Joigny, tout émerveillés de la science et de la bienveillante simplicité du botaniste qui se retrempait, en quelque sorte, dans la curiosité de tous ces jeunes gens, en même temps qu'il éprouvait la vigueur persistante de cette mémoire qu’il conduisait sans fatigue à travers tous les cercles du savoir humain. Car il fut un de ces savants encyclopédiques que nos provinces ont produits en si grand nombre du xvie au xixc siècle ; peut-être en fut-il un des derniers représentants.

Si des sciences naturelles il passa aux sciences historiques, en ce sens qu'il appliqua à l’étude des monuments et des documents les méthodes dont il avait pris l'habitude dans l'étude des phénomènes physiques et des plantes, on ne doit pas oublier que, dès sa jeunesse, il avait été attiré vers les antiquités par un amour passionné de son pays natal qui le portait à en vouloir connaître les origines. Aussi bien, comme par une prédestination, c’est dans l’un des plus anciens quartiers de Sens qu’il reçut l’éducation religieuse, car il suivit les leçons du catéchisme de Saint-Savinien, au berceau même de la vie chrétienne, et c’est dans cette paroisse qu'il fit sa première communion, le 5 juillet 1840, à l'ombre des souvenirs de l'antique monastère de Saint-Pierre-le-Vif, et sur un sol plein des débris du passé. C'est à cette circonstance de sa vie que nous devons l’un de ses plus beaux ouvrages : sa notice sur l’aqueduc romain de Sens. Il avait, en effet, conservé des relations avec ses anciens compagnons avec qui il aimait s’entretenir familièrement ; il était resté populaire dans le quartier ; c’est ce qui lui donna occasion de pénétrer dans les maisons du faubourg, de descendre dans les caves et d’y retrouver les restes de l’aqueduc que lui avaient signalés les habitants. Ce n’était pas des archéologues qu'il avait appris l’existence de ces substructions ; car, depuis longtemps déjà, il poursuivait ses recherches, visitant les maisons et les jardins, suppléant par l'ingéniosité aux fonds qui lui manquaient pour faire des fouilles, guett.mt « chaque année les moments où la chaleur fait souffrir les récoltes pour lire sur le sol le tracé de l'aqueduc dessiné par les herbes flétries ou les blés jaunis avant le temps, » puis dressant, d'après le cadastre, une carte de 1 1 mètres sur laquelle il reportait le tracé du souterrain, quand il eut connaissance d’un rapport présenté par la Société archéologique au Congrès tenu à Sens en 1847. La tradition populaire avait révélé à Julliot le conduit Saint-Philbert; sa perspicacité, sa patience, une passion de la recherche que rien ne rebutait, et aussi la connaissance des lois de la physique, son talent de dessinateur, son habileté à lever des plans, et même la lecture des vieux historiens sénonais lui permirent non seulement de rétablir le tracé de l’aqueduc depuis Pont-sur-Vanne jusqu’au centre de notre cité, mais aussi d’expliquer comment les Romains ayant pourvu abondamment la ville de Sens de belles eaux de sources furent les précurseurs de Belgrand. Bien que les ingénieurs de la ville de Paris aient « suivi sur presque toute sa longueur l'aqueduc romain qui conduisait à Sens l’eau de trois des sources que possède aujourd'hui la ville de Paris, » il semble qu’ils n’aient reconnu l'intérêt de cet « antique ouvrage » qu'après que Julliot le leur eût signalé. Notre président aimait conter comment un jour, assis dans un pré, il dessinait un griffon

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romain (i), quand M. l'ingénieur Humblot vint à passer qui, après quelques paroles de politesse, lui déclara qu'il allait faire raser cette petite construction. Sur quoi Julliot, se levant dans un élan d’indignation archéologique : « Misérable, vous allez faire démolir cela ! Vous ne savez pas ce que vous faites. Vous détruisez l'œuvre d'un de vos confrères romains ! » Il n’eut pas de peine à ramener M. Humblot, de la Société archéologique, à des sentiments conservateurs. Ainsi fut établie la collaboration entre Julliot, Humblot et Belgrand.

A ce moment-là, Julliot tenait depuis longtemps une place prépondérante dans la Société archéologique. Il avait toutes les qualités naturelles ou acquises qui font le bon archéologue et le bon historien : esprit curieux, patient dans l'observation, saisissant les détails, prompt aux comparaisons, réfléchi et calculateur, et pratiquant la devise : « Plus penser que dire, » tout cela si bien marqué dans les lèvres serrées et la finesse du profil qui lui donnaient une ressemblance frappante avec l'Erasme d'Holbein au Musée de Bâle. Ajoutez une imagination à laquelle il suffisait de quelques indices pour donner la vie aux morts ou reconstruire un monument; nous n’en voulons pour preuve que les Tribulations d'un religieux pendant l’invasion anglaise, son tableau de Sens en 1 436- / g3S , sa célèbre reconstitution de la façade des thermes. Vivant sous le même toit que sa mère, ses sœurs et son frère, en un milieu où chacun, s'intéressant à ses travaux, était jaloux de créer autour de lui l’atmosphère de paix nécessaire à l'étude, il eut de la vie de famille tous les bénéfices sans les charges. Et ainsi furent assurés le libre jeu et l’épanouissement des facultés de son esprit.

Il était entré dans la Société archéologique en 1854; élu membre titulaire le Ier mai (2), tout de suite il prit part aux travaux de ses confrères; car dès la séance du ier juillet 1854, il lut un rapport sur une livraison des Annales scientifiques de l’Aisne; puis, le 4 juin 1 855 , il déposa sur le bureau une médaille romaine trouvée près du lycée et quelques fascicules de l’ herbier qu'il avait commencé à former. Les com munications de sa part allèrent toujours se multipliant, et dès 1857 il avait assez d’autorité pour recevoir de ses collègues la mission de représenter la Société au Congrès des sociétés savantes, à Paris.

L’année suivante, le ier mars 1 858, il entretenait la Société de sculptures récemment découvertes dans les murs de la ville. C’était le prélude de cette suite de dissertations qu'il a consacrées à nos inscriptions et bas-reliefs romains, et dont, à la fin de sa vie, le Musée galloromain forme le couronnement. Notre confrère M. Maurice Roy, dans l’éloge de Gustave Julliot (3) qu’il a prononcé, en qualité de président, dans la séance du 6 avril 1903, rappelait qu’il n'avait pas fourni à notre Bulletin moins de trente-huit articles. Ces mémoires sont loin de représenter sa part de collaboration aux travaux de la Société : il faut ajouter un nombre plus grand de communications qui n'ont laissé d'autres traces que quelques lignes dans les procès-verbaux. Pas une séance ne se tint que M. Julliot n’y prît la parole, et souvent à plusieurs reprises, et sur les sujets les plus variés, pour mettre ses confrères au courant des recherches qu’il poursuivait sans relâche, notant ou recueillant tous les vestiges antiques, les médailles, les poteries, même les objets de l'industrie préhistorique, prenant les estampages des inscriptions, de celles du moyen âge comme des romaines, transcrivant les

(1) Il s’agit du dessin reproduit à la page 33 de la Notice sur l’aqueduc romain de Sens. (a) Diplôme daté du 19 mai.

(3) Bulletin de la Société archéologique de Sens, t. XXI (1904), p. xm à xvn.

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documents anciens, ne quittant les archives que pour fouiller le sol, donnant à l’exploration du passé sénonais tous les loisirs que lui laissaient ses devoirs professionnels.

Sa grande activité ne se marquait par aucun signe extérieur, ni par les gestes, modérés, quoique vifs, mais d'une vivacité normale, ni par la parole douce et mesurée; c’était par la continuité, non par la rapidité de l’action, qu'il parvenait à faire tant de choses et si diverses.

Son érudition, sa diligence, le désignaient pour le poste de secrétaire de la société archéologique auquel ses confrères l'appelèrent à la place de M. Tisserand, dès le 7 avril 18 56, c'està-dire deux ans après son entrée dans notre compagnie, et qu'il occupa jusqu'en avril 1870 qu’il fut nommé président (1). Dès lors, et jusqu'en 1901, il ne cessa, sauf en 1876, qu'il reprit pendant un an la plume de secrétaire, M. Genouille étant président, de siéger au bureau soit comme président, soit comme vice-président; par quoi il apparaît que si le règlement l'eût permis, ses confrères lui eussent conservé sans interruption le titre de président qui convenait au rôle, qu’il tint pendant trente ans, de directeur de la Société. 11 fut tout ce temps-là le représentant, mieux la personnification de notre société et même de l'archéologie sénonaise. On le vit bien quand, en 1894, nous célébrâmes notre cinquantième anniversaire. Le président était alors M. Roblot, qui avait pris l'initiative des fêtes, et, avec l'aide du bureau et d’une commission, les organisa de telle sorte qu'aujourd’hui encore tous ceux qui y ont assisté en ont gardé le souvenir le plus agréable; ajoutons qu elles ont contribué au développement de notre société en appelant sur elle, sur ses travaux, sur l’œuvre de conservation des monuments sénonais, qu'elle tient pour une de ses lins, l'attention des savants bien au delà des limites du département. Ce n’est manquer à personne que rappeler que tous, d'un accord unanime, savants étrangers et locaux, membres de l’Institut et représentants des sociétés savantes, et tout le premier notre président Roblot, dans un sentiment commun d’admiration et de déférence, en vertu d’un accord tacite, donnèrent à Gustave Julliot la direction scientifique du congrès. On vit alors de quelle considération il jouissait auprès des Le Blant, des Héron de Villefosse, des Duchesne. Ces journées, pour nous mémorables, lui furent ce qu’était le triomphe au général romain. Il le sentit, et lui d’ordinaire si sobre en ses paroles, c'est avec un lyrisme ému qu'au soir de la première journée des fêtes, le 19 juin, il improvisa un toast vibrant d'éloquence. « Les larmes lui montaient aux yeux, m'écrivait naguère M. Perrin, et tout chantait en lui au souvenir des hymnes de sa jeunesse que la maîtrise venait d'exécuter, et surtout de cet air triomphal : Hœc est clara dies, clararum clara dierum, qui avait réveillé les voûtes de sa vieille cathédrale. »

Depuis longtemps d'ailleurs, sa réputation avait passé les murs de notre cité. En 1872, la Société nationale des Antiquaires de France l'avait élu correspondant, et ce titre ne fut pas pour lui purement honorifique; il entretint avec cette compagnie et ses membres des relations suivies, profitant, chaque année, de son séjour à Paris, à l'occasion du Congrès des Sociétés savantes, pour signaler à ses confrères de la capitale les découvertes d'antiquités

(1) Élu secrétaire le 7 avril 1 856, il conserva ces fonctions jusqu’en avril 1870; président d’avril 1870 à 1875; secrétaire en 1876; président en 1877 et 1878; secrétaire en 1879 jusqu’en *88i; président de 1882 à i883; vice-président puis président en 1886 jusqu’en 1890; vice-président de 1891 à 1894; président de 1895 à 1898; vice-président en 1899 et 1900; président honoraire, élu par acclamation le 2 décembre 1901.

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faites à Sens. C'est dans les Mémoires de la Société des Antiquaires que parut sa restitution de la façade des Thermes romains.

Le Comité des travaux historiques et scientifiques, après l'avoir désigné au ministre de l’instruction publique comme correspondant, voulut se l’attacher plus étroitement : par arrêté ministériel en date du i5 décembre 1894, il fut nommé membre non résidant de ce Comité, intermédiaire entre le ministre et les sociétés savantes, et qui a pour mission d'organiser et de diriger le congrès annuel où ces sociétés centralisent leurs efforts.

Parmi les ouvrages de Julliot, ceux qui ont trait à l'épigraphie le distinguèrent tout d'abord de ses émules. Les maîtres de l’épigraphie avaient remarqué sa Restitution à C. César d’une inscription attribuée à Tibère , parue en 1867. Dix ans après, à la Sorbonne, la lecture de son mémoire sur la restitution de deux monuments « identiques et élevés presque simultanément, l'un dans la capitale des Sénonais par un fîamine augustal, xM. Magilius Honoratus, l'autre au confluent de la Saône et du Rhône par un prêtre de Rome et d'Auguste, Sextus Julius Thermianus, Sénonais, beau-père du précédent, » provoqua les félicitations de Léon Renier et les applaudissements unanimes de l'assemblée. 11 était comme pénétré de l’esprit de ces inscriptions et de ces bas-reliefs dont il a eu si longtemps la garde, au milieu desquels il passa une grande partie de son existence et qui lui firent éprouver de si douces émotions. Quelle joie intime ne ressentait-il pas quand, après de longues réflexions, il découvrait le sens d’une inscription et parvenait à en combler les lacunes ! quel plaisir d’expliquer un bas-relief mutilé ! 11 disait que la plus grande émotion de sa vie avait été quand le mortier qui recouvrait une partie d'un des bas-reliefs d'Iphigénie s’étant détaché d'un seul coup, le visage lui apparut si simplement noble, en sa pose méditative, de ce personnage que les uns tiennent pour un guerrier tandis que les autres y reconnaissent Minerve (1).

A demeurer pendant de longues heures seul avec ces images de dieux, de héros et de simples citoyens sénonais, il avait acquis comme un don de divination qui le faisait les entendre. Et quand en 1896, il donna au Conseil municipal des explications sur les monuments romains devant les monuments mômes, il ouvrit sa conférence à peu près en ces termes : « Ce n'est pas moi qui vous parlerai. Ces pierres, après plusieurs siècles de silence, vont s’éveiller et parler par ma voix : Lapides clamabunt (2) ! » Et vibrant de la passion des antiquités sénonaises, il parla avec tant de clarté, une conviction si irrésistible et de telle sorte, tranchons le mot, avec tant d’éloquence, que son auditoire ravi, et qui avant de l'avoir entendu n'imaginait pas qu’on pût tirer tant de choses d’inscriptions laconiques et de sculptures brisées, vota quelques jours après, le 6 janvier 1896, un subside pour l'achèvement de la publication du Musée gallo-romain, avec des remerciements et des félicitations au conservateur du musée dont la municipalité reconnaissait ainsi, non pas implicitement, mais expressément les « constants efforts et les remarquables travaux. »

S’il n'avait pas créé le musée, au moins l’avait-il mis en valeur. Nous nous rappelons le temps où nos vieilles pierres gisaient pêle-mêle sous des hangars trop étroits, exposées aux intempéries, condamnées à la destruction sous les attaques répétées de la gelée et de la pluie.

(1) Musée gallo-romain, pl. II, n“ I bis et I quater.

(2) Luc., xix, 40.

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Quand, en juillet 1891, la municipalité eut construit un bâtiment, nous ne dirons pas approprié, mais destiné à servir d'asile aux sculptures romaines, ce fut Julliot qui les y fit transporter et qui dut résoudre les problèmes auxquels donnait lieu leur installation dans un local trop étroit et mal éclairé. Quant aux inscriptions, il était impossible de les loger dans la salle qui suffisait à peine aux bas-reliefs. C'est alors qu'on éleva cette sorte d’arc de triomphe épigraphique dont la grande inscription dédiée par le flamine Magilius Honoratus à la maison Auguste forme le couronnement, et dans les pieds-droits duquel on encastra les autres inscriptions. Ce fut contre l'avis de Julliot qu'on adopta cette disposition à laquelle on ne s’arrêta que faute de mieux ou, pour parler plus exactement, faute d'argent. Le désir de Julliot était qu’on établît un pavillon vitré dans le jardin de l'hôtel de ville; au moins s’opposa-t-il à la mutilation des pierres. N'avait-on pas pensé gagner de la place en revenant aux pratiques du xvme siècle : réduire les pierres à l'état de plaquettes? Le conservateur du musée n'eut pas de peine à démontrer le caractère anti-scientifique, barbare même, d'un pareil procédé. C'était, en modifiant les dimensions des pierres, rendre impossible toute restitution d'un ensemble et, au moins, créer une cause d'erreur dans la détermination de la nature des monuments. Ainsi, jadis, le président Lallier, ignorant que la pierre sur laquelle est sculptée la scène d’Oreste amené devant Iphigénie avait été diminuée d'épaisseur, la prit pour un fragment de sarcophage.

Julliot tira le meilleur parti du bâtiment mis à sa disposition. Pour installer, puis étudier les monuments qu'il avait charge de conserver et qu'il s’était donné la mission de faire connaître, on le vit passer des journées entières soit dans le jardin, soit dans la nouvelle salle, oublieux des intempéries, du froid et de l'humidité, jusqu’à prendre une bronchite qui le tint éloigné de ses confrères pendant l'hiver de 1900- 1901 et porta à sa santé si frêle un coup fatal. Celui de nos confrères qui après lui a pris la charge du Musée gallo-romain, le conservateur du musée municipal, le docteur René Moreau, a voulu que Julliot restât au moins en effigie auprès des monuments qu’il avait si savamment interprétés, et il a placé le buste où le sculpteur Guvot a fait revivre les traits de son fin visage dans cette salle à laquelle, sur sa proposition, le conseil municipal donna, en 1905, le nom de Gustave Julliot, afin de « perpétuer la mémoire d'un savant sénonais, dans le lieu même qui était devenu comme son cabinet de travail et où il a élaboré une œuvre qui, seule, suffirait à assurer son nom contre l'oubli. »

Mais la science n'est pas le tout de l'homme; un portrait de Julliot qui laisserait de côté le chrétien ne serait pas exact, ne le montrerait pas au vrai. Ceux qui l'ont connu penseraient avec raison qu'on ne l'a pas peint sur le vif. Lui si jaloux de donner le plus d'heures possible à l’étude, et qui fuyait ces réunions mondaines où tant d’autres cherchent et trouvent un délassement à leurs habituelles préoccupations, il donnait son temps sans compter, en prodigue, quand il s’agissait d'accomplir des devoirs de foi et de charité; c'étaient là ses distractions. Longtemps il conduisit un groupe choisi d'élèves du lycée visiter de pauvres familles, pour leur apprendre l'étendue des misères humaines et comment on les soulage. 11 présida la Conférence de Saint-Vincent de Paul, fondée à Sens par le président Lallier. Son Eminence le cardinal Bernadou le nomma, le 24 décembre 1888, membre du Conseil de fabrique de la cathédrale à la place du docteur Lambert, puis, le 1 1 février 1890, secré-

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taire du môme conseil ; et comme tel il rédigea de longs procès-verbaux qui deviendront de précieux documents historiques. L'un de ses collègues nous disait : « Il suivait les plus longs offices avec une piété simple qu'il savait concilier parfaitement avec la liberté d’une critique, autorisée, dans l'examen des documents scientifiques. » D'autres savants, de Pascal à Pasteur, ont trouvé dans leur âme et leur intelligence place tout ensemble pour la foi et la raison. L'Église sut reconnaître les mérites d'un serviteur qui l’honorait si grandement et, par bref du 18 mars 1884, le Pape Léon XIII, restaurateur des études historiques, le fit chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand; il en reçut les insignes des mains du cardinal Bernadou à qui il rendait en déférence et affection l’estime et l'amitié que le prélat lui accordait. Et pour bien marquer la valeur et le sens de cette distinction comme aussi les sentiments qu'elle inspira à notre compagnie, je ne saurais mieux faire que reproduire ici les paroles du président d'alors, M. Provent, ancien maire de Sens, dans la séance du 7 avril 1887 : « Le Souverain-Pontife 11e récompense pas seulement... les hommes qui ont bien mérité des œuvres religieuses. Fidèle continuateur de pontifes non moins éminents par leurs connaissances profondes que par leurs vertus, il protège les arts et les sciences, dirige et encourage libéralement tous les travaux qui ont pour but d'étendre le domaine de la vérité, et surtout les études historiques. La flatteuse distinction qu’il vient de conférer à notre président est donc adressée à la fois au chrétien et au savant, et la Société archéologique a lieu d'en être fière. »

C'était sur Rome, phare de l’archéologue et du chrétien, que Julliot avait eu les regards constamment fixés. Du jour où il avait commencé d’étudier l'antiquité, il avait souhaité s’approcher de ce foyer qui depuis tant de siècles vivifie et illumine le monde, et dont il n'avait vu que les reflets en nos monuments sénonais. Mais les hommes de l'âge de Julliot ne connaissaient pas les facilités de voyage qui sont devenues pour nous des tentations auxquelles nous cédons trop souvent, au point de changer en fatigue ce qui devrait être un délassement. Pour Julliot, de courts et rares voyages de vacances avec un vieil ami et quelques jeunes gens, en brisant la chaîne de ses occupations habituelles, lui procurèrent par la détente de l'esprit un repos bienfaisant. Il laissait au départ la sévérité ordinaire de ses dehors. Ses compagnons ont gardé mémoire de sa gaîté, de ses bons mots, des agréments d'un commerce familier et charmant. L'archéologie ne perdait cependant pas ses droits au cours de ces pérégrinations, et notre Société entendit les échos de son passage à Cologne en 1 863 , ou à Talloires en 1882.

Le voyage d'Italie en 1888 eut un caractère propre. Les compagnons de voyage étaient cette fois les compagnons de sa vie, ses sœurs et son frère. Ce fut quelque chose comme un pèlerinage, puisque le séjour à Rome en était le terme. II y goûta, en son esprit et en son âme, des joies indicibles; car si Rome s'empare de tous ceux qui la visitent, même les moins familiers avec le passé, quel pouvoir magique n'exerce-t-elle pas sur les esprits cultivés, ceux pour qui la voix de l’histoire sort de toutes les ruines accumulées et de ces églises où les siècles l'un après l'autre ont marqué leur empreinte! Les pierres de Rome parlaient à Julliot comme celles de Sens. Les souvenirs, les visions de Rome qu'il put évoquer pendant les dernières années de son existence que l’état de sa santé le condamna trop souvent à l'inaction, lui furent un adoucissement aux souffrances morales qu'il éprouvait de l'abandon de ses études.

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La vie de Gustave Julliot peut être proposée eu exemple aux érudits de province. Son œuvre est une réponse à ceux qui prétendent que toute production scientifique est impossible loin des grandes bibliothèques et du commerce suivi avec d'autres savants : une volonté ferme rend ingénieux et fait trouver les moyens de réaliser les desseins qu'on a conçus.

Maurice Prou,

Membre de l'Institut,

Ancien Président de la Société archéologique de Sens.

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