VII. — PORTE NOTRE-DAME
« La porte de Nostre-Dame, écrit Rousseau (1), est bastie de pierres de tailles fort industrieusement, sans pourtant que sa délicatesse la rende faible, ou luy oste la force que doit avoir une porte de ville, comme est celle de Sens. Elle est belle et forte. Elle est devancée de deux pontz-levis qui enferment un corps de garde. Deux grosses terrasses, qui couvrent le corps de garde, ne le mettent pas seulement à couvert des surprises, mais des plus rudes attaques. Hz luy sont des parapetz contre le canon. La porte qui en est esloignée de quarante pas, est delà le second pont. Deux grosses tours la soutiennent et en font comme l'arcade (2). Au-dessus est une grande chambre, avec quatre tournelles àchasquecoing, et leurs chapiteaux couvertz d'ardoizes pour tenir les soldatz et leurs armes, la nuict pour la garde en temps de guerre. De la mesme chambre, il pend une grille dont l'aspect donne de l’effroy. Elle est de bois quarré, et des pointes de fer, qui n'assomment pas seulement ceux qui se trouveroient dessouz, mais font encore une barricade à tous les escadrons qui s’empresseroient d’entrer. Le feu seul la peut destruire. Voylà comme est composée la porte de Nostre-Dame, sans parler des pantz de murailles qui sont en bas, qui couvrent les soldatz qui la garderoient et leur donnent lieu d’escarmoucher par les créneaux qui leur font jour sur les attaquantz. »
Nous avons plusieurs représentations et restaurations de cette porte :
i° Une lithographie, o™ i4XOmi8, de Ed. Holstein, sortie des presses d'Engelmann en 1822;
20 Une lithographie de Victor Petit, sortie des presses de Lemercier, probablement en 1834, comme sa porte Saint-Antoine (3) ;
(1) J. Rousseau, Histoire de la ville de Sens. Bibliolhèque de la ville de Sens, ms. n’ 65, p. c,2-
(2) Les dessins, que nous citons plus loin, n’ont pas indiqué ces grosses tours, mais ils indiquent trois élégantes niches au-dessus de la porte à l’extérieur et une rangée de mâchicoulis au-dessous des créneaux.
(3) Dans ce dessin, l’oeil du spectateur enfile toute la perspective de la rue de la Parcheminerie (rue Thénard) et s’arrête, dans le lointain, à la porte de l’Epinglier qui donnait aussi dans le cloître des Chanoines; au premier, plan à gauche, gisant sur le sol, des fûts de colonnes cannelés et le couronnement d'une stèle.
l'enceinte de la ville de sens
3o Une autre lithographie du même, représentant la porte restaurée et imprimée par Godard, quai des Augustins, 55, à Paris.
4° Une grande lithographie, o,n27Xom37, du même, signé V. P. 272 ;
5° Deux vignettes du même, dans son Guide pittoresque des voyageurs dans la ville de Sens , publié dans Y Annuaire du département de i Yonne de 1847, p. 1 33 , et, ensuite, en un petit volume in- 12. Voyez aussi le tome XV (1849) du Bulletin monumental de M. de Caumont ;
6° Un dessin anonyme et inédit, que nous donnons ici (pl. V) et qui remonte vraisemblablement au commencement du xixc ou à la fin du xvme siècle; il est dû à un crayon habile [qui s’est appliqué à reproduire des détails à peine indiqués dans les autres dessins].
L'ancienne porte avait reçu de nos chroniqueurs le nom de porte de Saint-Léon, à cause d’une petite église de ce nom, dont il reste encore des ruines à l’entrée du faubourg Saint- Savinien, à droite ; celle du xive siècle fut appelée porte Notre-Dame et porte du Charnier à cause d'un prieuré dédié à la sainte Vierge et situé, non loin de là, dans un ancien cimetière ou charnier.
En avant de cette porte se développait un long faubourg terminé par le bourg appelé le Vif : Vicus qui diciturVivus, berceau du christianisme à Sens et suivi dans toute sa longueur par la route romaine qui, en bifurquant, conduisait de Sens à Troyes et à Alise.
En iq36, les incursions des Anglais avaient obligé de murer cette entrée et d'en détruire l'avant -pont. Charles VII, appelé à Sens par lettres pressantes, donna ordre, pendant son séjour dans cette ville (du 1 1 au 3o août 1437), de la démurer et de refaire l'avantpont.
Le 4 floréal an II (23 avril 1794), la municipalité autorisa la démolition de certaines parties de la porte, appelée alors des sans culottes, parce qu'elles menaçaient ruine.
En 1801, on était déjà tourmenté de l'envie de démolir les portes de la ville. Il semblait que les habitants qui, pendant plus de quinze cents ans, avaient vécu sous la protection de leurs remparts et de leurs portes n’eussent plus d'air à respirer dans cette grandiose enceinte. Voici le procès-verbal d’une curieuse séance du Conseil municipal du i5 pluviôse an IX (4 février 1801) :
Le citoyen maire, président, a fait lecture du mémoire dont la teneur suit :
Un architecte, connu dans la ville par ses talens et son amour du bien public, a présenté aux maire et adjoints un projet d’abandonner les portes Notre-Dame et Saint-Didier, et de construire, avec le prix des matériaux, trois portes modernes appelées à la Flamande : une à la porte Notre-Dame, une à Saint-Didier et une à l’entrée de l’Esplanade, en face de la nouvelle route.
Il a présenté, en même temps, le plan de ces portes et celui des décorations, il a paru d’un très bon goût d’architecture. Ils l’ont accueilli avec plaisir, parce qu’il tend à la décoration de la ville.
Mais la ville n’a point de fonds disponibles pour des objets qui ne sont que de pur agrément. Le maire et les adjoints ont écarté cet cntousiasine qui cooduit à de mauvais résultats et que la prudence réprouve.
Ils ont demandé un devis du produit de la démolition des portes et des dépenses de ces nouvelles constructions. L’une est balancée par l’autre. Le citoyen Chaltas s’est soumis par écrit au bas du devis à faire ces démolitions et reconstructions sans aucune espèce de dépense pour la ville. Les plans, devis et soumission sont actuellement mis sur le bureau.
Sans doute si les portes Notre-Dame et Saint-Didier pouvaient subsister longtemps encor, il serait convenable, il serait de la dignité de la ville de les conserver. Celle de Notre-Dame surtout est un monument de très belle architecture : elle l’est aussi de la bravoure, de la gloire et du courage des anciens Sénonais qui, de cette porte et des murs qui l’environnent, ont repoussé les Anglais qui voulaient s’emparer de la ville sous Charles VI. C’est de cette même porte qu’ils ont soutenu avec la plus ferme constance, en 1590, les attaques vives et multipliées de l’armée d’Henri IV et qu’il l’ont repoussé. Nous ne parlons pas des motifs de leur résistance. Si c’était une erreur, c’était celle de tous. On voit
l'enceinte de la ville de sens
encore sur les murs les marques multipliées des boulets et des balles des assaillants ; on en trouve dans tous les terrains des environs, ce qui prouve que ces attaques étaient fréquentes et faites [avec] acharnement.
Mais le temps qui, avec sa dent de fer, détruit tout, a détruit aussi les deux portes dont il s'agit. Elles sont dans un dépérissement presque total, elles menacent ruine prochaine, surtout celle de Notre-Dame. La chute des pierres peut occasionner des accidents et en fait craindre.
11 paraîtrait donc convenable de se dépouiller, de faire les sacrifices de ses affections pour ces antiques monuments, et de ces marques d’admiration et de reconnaissance que nous devons à nos ancêtres et d’adopter les plans et projets présentés.
Mais ceci n’étant qu'un projet, en supposant que le conseil se détermine à l'accepter, il sera nécessaire qu’il soit approuvé par le citoyen préfet, et s’il l’est, le maire et les adjoints feroient une adjudication pour avoir garantie et sûreté de l'exécution, et dans le cas où il y auroit de la différence dans les conditions et une dépense extraordinaire pour la ville, ilsseroient les maîtres de suspendre l’adjudication et la remettre au temps plus convenable.
Le conseil, après avoir entendu et pris communication du mémoire ci-dessus, l’a arrêté à l’unanimité et a autorisé les maire et adjoints à en suivre l'exécution.
La porte Notre-Dame et la porte Saint-Antoine ont été démolies pendant l’hiver 1 83 1 - 1 83 2 à la suite de délibérations prises, le io septembre et le 7 décembre i83i, par le Conseil municipal de Sens.
11 s'agissait d'assurer le passage dans l'intérieur de la ville de la route Royale n° 5, par Cerisiers, suivant la direction déjà suivie par la route Royale n° 60, de Nancy à Orléans, et de faire suivre à la route n° 1 3 , de Nogent-sur-Seine à Sens, le faubourg Saint-Antoine, la rue et la place Drappès, où elle rejoignait la route n» 60. Les tracés indiqués par M. l'ingénieur en chef Vignon, proposés au Conseil municipal par M. le préfet Pompéi, furent adoptés presque à l’unanimité. Une somme de 1 5oo francs fut destinée à la démolition de la porte Notre- Dame, une de 1000 francs à la démolition de la porte Saint-Antoine. Ces travaux, exécutés par des ouvriers nécessiteux, coûtèrent pour la première 2289 fr. 33, et pour la seconde 709 fr. 25. Les crédits étaient dépassés; mais la vente d’une partie des matériaux devait combler le déficit.
Le maire fut autorisé à faire élever deux pilastres sur l'emplacement de la porte Notre- Dame, tandis que la brèche faite dans le mur de ville à la porte Saint-Antoine resta longtemps comme l’avait faite le pic des démolisseurs.
Le 23 mars 1882, les pilastres de la porte Notre-Dame furent vendus pour être démolis. Rien ne les remplace.
Les murs romains restés debout à droite et à gauche de la porte Saint-Antoine ont été démolis et remplacés par des constructions modernes.