‹ Essai sur l'évolution historique et philosophique des idées morales dans l'Égypte ancienneChapitre 200 sur 212 · LES PANTHÉONS DE L' AMÉRIQUE CENTRALE · texte numérisé non relu

LES PANTHÉONS DE L' AMÉRIQUE CENTRALE

ment, c'est \e Serpent Emplumé \ Il fait bande à part. Se rencontre-t-il avec l'un ou l'autre des fils du Soleil, aussitôt la lutte commence. Il est le dieu du vent et par conséquent le dieu de l'haleine, de la respiration, de la vie: il est donc beaucoup plus le dieu des humains que le Soleil qui avec une superbe indifférence chauffe les hommes, les animaux, les plantes et l'inerte matière, qui leur distribue, sans plus s'en préoccuper, dans son éternel voyage à travei's les cieux, tantôt le bien, tantôt le mal. Qu'on ne s'y trompe pas, d'ailleurs, le Serpent Emplumé, qu'il ait nom Quei^alcohuatl comme au Mexique, Kukulkan comme au Yucatan. Giœumat:: comme au Guatemala, et tout en présidant aux vents et surtout au vent d'est, est. lui aussi, un dieu solaire ou tout au moins d'origine solaire, céleste roi de la mythique Tollan ou Tonallan « hi place du soleil * ».

Le Serpent Emplumé est toujours un roi législateur, c<î que Brasseur de Bourbourg, Sahagun et autres évhéméristes ont compris historiquement ctnon mythiquement; gouvernant dans une cité solaire * un peuple de l'âge d'or, les Toltecs puissants et civilisés qui de lui ont appris tous les arts et toutes les sciences qui firent sortir les tribus de leur primitif état de sauvagerie; ces arts, ces sciences, Quetzalcohuatl, chassé de l'Éden, non, de Tollan, par les nouveaux fils du soleil, vient les apporter aux Cholulans, aux Yucatèques, aux Guatémaltèques, à tous ceux qui lui garderont plus tard et jusqu'en notre siècle même un culte fidèle et obstiné.

1. Ou le Bdtoii Emplumé (G. Raynaud, Les trois principales Dicinitàs (lu Mexique), Le bâton pour travailler la terre, forme ancienne. Le bâton des voyageurs, des marchands, forme moderne.

2. Cette question très intéressante et peu facile sera prochainement étudiée.

3. Les Annales des Xaliila avec leurs quatre Tulan semblent bien indiquer que cette ville solaire est la patrie mythique, Foriginel Éden des adorateurs du Serpent Emplumé.

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Ainsi que d'autres législateurs divins* que Ton a pu identifier avec lui, ce dieu nous révèle sinon une civilisation, bien probable cependant, du moins une doctrine religieuse qui à une époque assez éloignée fut répandue dans la plus grande partie du Mexique et de TAmérique Centrale. D'où venait cette doctrine? Quelle race l'avait apportée? Bien que de nombreuses réponses aient été faites à ces deux questions, je me contenterai de dire que si d'une part elle est certainement antérieure au culte du farouche Huitzilopochtli des envahisseurs Aztecs, d'autre part elle est peut-être, comme semble le prouver la prohibition des sacrifices humains par Quetzalcohuatl, postérieure aux autres cultes sanglants qui par leur nature même appartiennent à des stades moins élevés de l'évolution; dans ce cas la religion du Serpent Emplumé qui n'a pas remplacé des rites féroces, mais s'est juxtaposée à eux, aurait été apportée du dehors. Il est vrai qu'on peut admettre aussi, et c'est pourquoi être afïirmatif en pareille matière est chose dangereuse, que la douce doctrine du Serpent Emplumé ait été celle de populations velaticement autochtones, aux mœurs paisibles et à demi civilisées, qu'auraient soumises plus tard des tribus sanguinaires. Si cette seconde hypothèse est la vraie, de quelle contrée venaient ces conquérants? Chassés du nord par d'autres tribus ou descendus des hauts sommets arides dans les riches vallées, étaient-ils apparentés aux vaincus? Je ne sais. L'universalité du culte de Quetzalcohuatl dans les régions que nous étudions, universalité que ne possède aucun de ses adversaires, ferait pencher la balance en faveur de la seconde hypothèse. La vérité n'est peut-être tout entière ni dans l'une ni dans l'autre, mais participe des deux. En effet, le peu de fréquence des sacrir. fices humains dans l'Amérique Centrale semble prouver que cette sinistre coutume et son épouvantable compagne, Tan-

1. Le Wixipecocha des Chichimecs, le Zamna on Ytzamna des Majras, le Votan des Chiapanecs.

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thropophagie religieuse, y furent importées, imposées: au Mexique au contraire le grand nombre de victimes humaines immolées sur les autels du très ancien dieu chtonien, Tlaloc, qui présidait aux pluies, ou en l'honneur des monts, des sources, des rivières, et dont le massacre par conséquent faisait partie des rites d'un culte plus ou moins direct, mais toujours fort primitif de la pierre et de l'eau, semblent attester que déjà en des temps très reculés des sacrifices sanglants étaient célébrés au Mexique et que le culte plus doux de Quetzalcohuatl y fut importé.

La théorie qui me semble la plus acceptable serait donc la suivante.

Pendant une première époque, très ancienne peut-être, la zoolâtrie, la phytolâtrie, la litholàtrie, etc., régnent au Mexique; on sacrifie déjà des victimes humaines. Une seconde époque est constituée par l'adoration des grandes forces et des principaux phénomènes de la nature qui prennent une place de plus en plus importante dans les mythes; comme conséquence, l'accroissement des hécatombes. Une troisième époque, fabuleuse, voit l'importation du culte du Serpent Emplumé et la lutte des dieux et des religions. Enfin pendant la quatrième et dernière époque, l'époque semi-historique, Quetzalcohuatl (son culte) vaincu, mais non exterminé, vit à côté des anciennes divinités, mais sans se mêler à elles; l'importance des grandes forces naturelles augmente encore; les panthéons s'amalgament, s'organisent, se hiérarchisent; la fin de cette époque est caractérisée par le haut développement de la puissance de Mexico-Tenochtitlan ; les Aztecs soumettent et les peuples et les dieux, et emmènent tout comme les autres et bien qu'il leur fasse grand'peur* Quetzalcohuatl prisonnier dans leur panthéon ; désormais à tous seront sacrifiées d'énormes hécatombes humaines.

1. Quelque chose comme l'horreur sacrée qui saisit Faus4 lorsque Méphistophélès prononce ce nom : les Mères.

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De même TAmérique Centrale peut nous présenter quatre époques. Pendant la première, culte plus ou moins direct des monts, des eaux, des plantes, des animaux. Pendant la seconde, adoration des principaux phénomènes de la nature. La troisième époque, qui commence bien avant la troisième époque mexicaine et se termine après elle, voit la naissance et le développement du culte du Serpent Emplumé. Enfin, pendant la dernière époque, probablement très courte, l'anarchie et la décadence des États ou plus exactement des organisations sociales autochtones et surtout l'influence plus grande chaque jour des fondateurs de Mexico-Tenochtitlan, introduisent de nouveau dans plusieurs parties de l'Amérique Centrale l'abominable coutume des sacrifices humains, coutume qu'avaient connue certainement les deux premières époques, mais non la troisième.

Parmi les traits caractéristiques du culte du Serpent Emplumé ou de ses divers avatars, il en est un que M. Albert Réville* a fait ressortir avec netteté et précision : la forme des temples. Tandis que tous les iecpan et tous les teocalli du Mexique étaient, les premiers des constructions rectangulaires, les seconds de simples autels^ à peine des niches, les temples de Quetzalcohuatl et de Votan étaient de véritables demeures, des maisons divines en forme de dômes, de coupoles*. Ces sanctuaires, très obscurs, étaient ornés extérieurement de figures de serpents. Le plus fameux, celui de Cholula, était hémisphérique, dit-on; la pyramide quadrangulaire sur laquelle il se dressait avait environ 2,000 mètres de tour et 60 de hauteur et présentait quatre étages de terrasses faisant face aux quatre points cardinaux. A Mexico, le temple de Quetzalcohuatl était de même forme et l'on y pénétrait par une horrible gueule de serpent. Cette

1. Lc8 Religions du Mexique, de l'Amérique Centrale et du Pérou.

2. Tous ces monuments se dressaient sur des pyramides tronquées formant plusieurs terrasses en retrait.

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forme particulière des temples du Serpent Emplumé me permet do reconnaître la destination d'un monument dont ni Stephens, ni M. Charnay, ni aucun autre explorateur n'ont compris le but* : le Caracol de Chichen-ltza, que Norman appelle le Dôme.

Stephens le déclare dissemblable de tout ce qu'il avait vu, sauf d'un autre édifice, plus ruiné, do Mayapan. II est à 400 pieds au nord de la Maison des Nonnes. Sa forme est circulaire. C'est à sa disposition intérieure qu'il doit son nom de Limaçon. Il se dresse sur deux terrasses, l'une ayant 223 pieds du nord au sud et 150 de l'est à l'ouest, l'autre 80 sur 55. Un grand escalier de 45 pieds de large donne par 20 degrés accès à la première terrasse ; de chaque côté de cet escalier les corps entrelacés de deux gigantesques serpents épais de 3 pieds et à tètes énormes formaient une soitc de balustrade. Par 16 autres marches, de 42 pieds de large, on arrivait à hi seconde terrasse. A 15 pieds du bord, une construction cylindrique de 2Z pieds environ de diamètre est ouverte aux quatre points cardinaux par quatre petites portes. Au-dessus de la corniche, le toit s'incline comme pour former cône. Les portes donnent accès dans un corridor circulaire de 5 pieds de large. Le mur intérieur a aussi quatre portes, plus petites que les précédentes et faisant face aux points intermédiaires de la rose des vents. Elles donnent accès à leur tour dans un second corridor circulaire de 4 pieds de large, au centre duquel se dresse un massif plein en m«nçonnerie de 7 pieds 1/2 de diamètre, qui à une hauteur de 8 pieds est percé d'une niche carrée assez large pour un homme. Les murs des deux corridors étaient plâtrés et ornés de peintures, et couverts de l'arche triangulaire yucatèque.

1. Bien que cette question semble sortir un peu de notre sujet, j'ai tenu à rétudicr très rapidement ici, afin de montrer quelle aide peuvent se donner réciproquement les études rcligieuscsetarchitccluralcii, et surtout de prouver par un exemple de quel secours les recherches sur lo Mexique peuvent ôtre pour celles »or TAmèrique Centrale.

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Tout l'édifice, construction et terrasses, a 60 pieds de hautour.

A Mayapan, les terrasses sont ruinées. La construction de 24 pieds de haut et 25^ de diamètre, n'a qu'une porte à l'ouest et un seul corridor, m;ûs l'aspect général est celui du Caracol.

Pour moi ces monuments de Chiclien-Itza et de Mayapan sont des temples* du Serpent Emplumé, de Kukulkan, comme me le prouvent leur forme ronde, leurs rapports avec la rose des vents et les portes basses et étroites qui en font (surtout dans le deuxième corridor du Caracol) des édifices très obscurs. Nous n'avons ici, il est vrai, qu'un cylindre surmonté d'un cône et non de véritables dômes ; cette objection est sans valeur, car Icpithète d'hémisphériques donnée par les anciens écrivains aux temples de Cholula et de Mexico ne peut être prise au pied de la lettre et n'indique qu'une forme se rapprochant de l'hémisphère; or, pour les Mayas et lès Mexicains, qui possédaient l'arche triangulaire, mais ignoraient la voûte, il n'était pas de monumentplus semblable à un dôme qu'un cylindre surmonté d'un cône et plus solidement construit que celui constitué par un ou deux corridors circulaires autour d'un puissant massif de maçonnerie.

N'oublions pas, d'ailleurs, que Landa attribue à Kukulkaû la construction à Mayapan d'un « temple rond avec quatre portes, différent de tous ceux qu'il y a dans le pays » et de nombreux autres édifices.

Mais laissons de côté cette question un peu en dehors de notre sujet et que nous avons simplement tenté d'étudier, et revenons à l'examen des divers mythes se rapportant au Serpent Emplumé.

Parmi les divers récits qui nous ont été transmis sur la vie

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