METHODE
retrouverons, à roriginé même de la vie physique et mentale, Téquivalent et peut-être même la première manifestation de ce processus/La faculté déjuger ne surgira pas toute faite au cours du développement mental, comme Minerve sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Il nous faudra remonter du complexe au simple, et, le terme initial une fois trouvé, suivre étape par étape le développement de l'esprit et de ses instruments moteurs, et reconstituer par une synthèse progressive le pouvoir de juger tel que le trouve en elle-même la conscience réfléchie. En d'autres termes, la psychologie du jugement ne peut être que génétique, évolutionniste.
Comment, où découvrir ce terme initial ? La psychologie introspective ne jette pas sur ce problème la moindre clarté. Le premier exercice de notre intelligence remonte bien au-delà de nos premiers souvenirs conscients. Le début de notre devenir mental échappe radicalement à notre réflexion. D'autre part, la conscience de l'enfant ne nous est guère moins fermée, et, quand elle s'ouvre à nous par le langage, il est déjà trop tard pour y saisir sur le fait l'affirmation
naissante. Et pourtant, c'est à l'enfant, plus encore, c'est aux organismes les plus simples et, en apparence, les plus dépourvus de conscience, que nous devons, en bonne méthode, demander la clef de l'énigme. Nous le devons d'abord, parce que rien ne nous autorise à supposer, au milieu d'un devenir è^entiellement continu, le commencement absolu d'aucun processus nouveau. Yx nous le devons encore, parce que deu?: grands faits, signalés par tous les psychologues modernes, nous permettent d'étendre notre investigation bien au-delà des limites étroites de la conscience. D'une part, les réactions motrices qui, chez le vivant doué de conscience, deviendront Texpres-
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sion, se produisent bien avant l'apparition évidente de la conscience réfléchie et rien n'autorise à voir dans celle-ci autre chose que la doublure constante de celle-là. D'autre part, l'activité pensante, et, entre autres, l'acte du jugement, sont constamment liés à des décharges nerveuses qu'il est permis de retrouver dans l'organisme bien avant l'apparition du jugement logique et de Tintelligence, et rien n'autorise à voir dans ces hautes fonctions autre chose que l'aboutissement d'un processus psychique lié, dès le début, aux plus élémentaires phénomènes nerveux. Nous étudierons donc les réactions motrices et les phénomènes nerveux comme des analogues des phénomènes psychiques. Ces propositions, sans doute, sont dans l'état actuel de la science de pures hypothèses, mais des hypothèses nécessaires que nous jugerons à l'épreuve et dont il nous suffit d'exiger qu'elles coordonnent le plus grand nombre de faits possible.
§ lo. — Il importe toutefois de choisir un fil conducteur qui nous permette de débrouiller les vraies et les fausses analogies. C'est un jeu séduisant, mais trop souvent stérile, que celui des comparaisons. Certains sociologues décrivent les sociétés comme des organismes et les psychologues sont aisément tentés d'en faire autant, c'est-à-dire de réduire la vie mentale à ses réactions organiques. Y a-t-il entre le jugement et certains phénomènes biologiques, une analogie assez frappante pour que nous cherchions dans ces derniers l'explication génétique du premier? Nous croyons trouver cette analogie dans les deux grands {ails de V habitude et de V adaptation.
§11. — On peut, en etfet, à première inspection, distinguer deux formes, ou plutôt deux moments du
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jugement. Tantôt les nécessités de la vie pratique, ou simplement le caprice de la causerie, nous amènent à rééditer des affirmations anciennes, opinions personnelles invétérées, vérités scientifiques courantes, lieux communs de morale et de littérature. Ces affirmations : « La terre est ronde ; — des goûts et des couleurs on ne discute pas », qui, malgré leur banalité, sont bien des «pensées», sont comme préformées dans notre esprit et jaillissent spontanément en réponse aux questions que nous pose Texpérience. Et il est visible que, chez ceux-là mêmes qui ont fait de Feffort intellectuel Toccupation habituelle de leur vie, ces jugements de la routine, incorporés en- quelque sorte dans l'organisme mental, sont de beaucoup les plus fréquents, de même que Tacrobate marche , plus souvent sur ^les pieds que sur les mains, sur le sol que sur une corde lisse.
Mais parfois aussi la question que nous pose l'expérience nous prend au dépourvu par sa nouveauté apparente ou réelle. Elle ne coïncide plus avec les affirmations de la veille. C'est un cas de conscience, im fait insolite qu'il faut expliquer, c'est un conseil à dcMUier, c'est un parti à prendre. Il nous faut, en ce cas, inventer des solutions et encourir la responsabilité d'une initiative. Certaines de ces délibérations marquent dans l'existence d'un homme des heures de crise, d'où dépend toute la suite de la vie mentale. D'autres se résolvent sans trouble dans la sérénité du labeur intellectuel. Mais toutes sont, au contraire du jugement stéréotypé, des acquisitions, des créations.
Et cependant, ces deux formes du jugement sont, en fait et en droit, inséparables. Nos jugements stéréotypés ont été, à un certain moment du développement individuel ou ancestral, des nouveautés vécues ; et, réciproquement, les affirmations que nous créons ne
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sont possibles que parcelles qui sont déjà fixées dans notre organisme mental. Nous reviendrons en détail sur cette subordination de notre présent à notre passé. Mais il est de toute évidence que nous ne risquons un jugement nouveau qu'en le fondant sur ce que déjà nous croyons. Nos richesses mentales peuvent s'accroître à la condition expresse de grossir ou de transformer un capital déjà acquis.
Or, envisagé sous ces deux aspects corrélatifs de conservation et de progrès, le jugement nous parait avoir pour analogue les deux phénomènes biologiques primaires et corrélatifs de Y habitude et de V adaptation. L'une est bien un processus de conservation, et l'autre un processus de progrès ; l'habitude n'est qu'une adaptation cristallisée, et réciproquement celle-ci ne se réalise que sur un terrain favorable préparé par la première.
C'est cette analogie, en apparence très lointaine et superficielle, qu'il s'agit maintenant de justifier à la lumière des faits. Comment, et à quelles conditions uû vivant doué du pouvoir d'habitude et d'adaptation, pourra-t-il s'élever à la dignité de l'être qui dit : « Je pense » et, à ce titre, s'érige en interprète et en juge de l'iuiivers des choses ? C'est ce devenir qu'il faut p«tpacer.