V. LE JUGEMENT JIT LA RAISON
§ 21. Il ne nous reste plus, au terme de cette longue enquête, qu'à montrer comment elle aboutit • d'elle-même à une définition psychologique du jugement. Il y a, disions-nous naguère (i), un véritable jugement implicite, un jugement, sinon verbal ou imagé, du moins réel et vécu, dans l'adaptation à des cas nouveaux que tentent, et réussissent le plus souvent, l'animal, l'enfant, l'adulte même, en vertu de leurs habitudes motrices. Ce mode d'activité nous a paru caractérisé par un choix et ime appréhension dans le présent de ce qui est conforme à l'expérience du passé. L'habitude motrice, disions-nous, est une véritable catégorie de l'action, construite par le pouvoir organisateur de l'attention. Ces définitions, nous pouvons ici les reprendre terme pour terme. La vie mentale, telle qu'elle apparaît à l'expérience de la conscience, est une organisation continue d'états psychiques, dominée par les deux lois corrélatives de l'adaptation et de l'habitude. A tout degré de l'expérience, la pensée est organique, c'est-à-dire qu'elle est fonction du milieu au sein duquel elle se développe, mais qu'en même temps elle a une forme définie, une manière d'être, une éÇi; fondamentale. Par suite, elle ne réagit pas indifféremment à n'importe quelle représentation, ni à tous les éléments d'une représentation : elle est un pouvoir de sélection.
l6o LA CONSCIENCE RtrlFLKCHIE
.4. § 22. — Cette délînition générale une fois posée, cherchons en, pour phis de clarté, les applications. Elle se vérifie, tout d'abord, en ce qui concerne le jugement porté sur les « abstraits moyens », c'està-dire sur des images mentales qui peuvent être accompagnées de mots. Nous avons vu plus haut ([ue, dans la perception, les représentations s'offrent il la ccmscience simplifiées déjà par les adaptations motrices nécessaires à la vie de relation ; la perception est déjà un exirait utilitaire des données les plus stables du monde sensible. Mais l'image, à son tour, le souvenir simplifient ces données entre lesquelles l'attention s'épuiserait à se diviser. D'où nous avons pu conclure que toute image, tout souvenir sont, à des degrés d'ailleurs inégaux, des généralisations.
a, § 23. — Il en résulte que le jugement, en tant qu'il porte sur les « abstraits moyens », est toujours une adaptation de l'attention à une image en vertu d'une habitude. L'exactitude de cette définition est, dès l'abord, évidente dans toutes les affirmations qui ne sont que la réédition de jugements antérieurs, de croyances instituées dans la conscience par l'éducation, la lecture ou d'anciennes expériences. Des banalités telles que : « Le printemps succède à l'hiver... La colonne Vendôme porte la statue de Napoléon h^ », peuvent n'être que de pures « récitations » . L^attention, en ce cas, se borne à déclancher, si l'on peut dire, le mécanisme de vieilles habitudes ; elle met en jeu de solides associations d'images, fortifiées peut-être par des associations de noms fréquemment entendus ou prononcés ensemble. Une question posée parmi interlocuteur, un nom lu ou entendu, suffisent alors à orienter l'attention vers des systèmes d'images fortement liées entre elles ; le jugement, — énoncé ou
LE JUGEMENT ET LA UATSON l6l
non(i) — , n'est autre chose, en ce cas, que la rentrée en jeu d'anciennes adaptations à propos d'excitations semblables.
&. § 24. — Mais ce psittacisme, — dont nous reconnaîtrons plus tard la nécessité sociale, — est moins Tébauclie que la caricature de Taffirmation. Supposons maintenant qu'à un enfant, qui n'aurait pas appris d'autrui Tordre des saisons, on demande à quoi succède le printemps. Voici tout d'abord, par cette question môme, son attention invitée à l'attitude propre à toute réflexion sur le temps : l'évocation des souvenirs selon l'ordre chronologique. D'autre part, la question suggère à l'attention un effort pour retenir, parmi ces souvenirs, les grandes images habituelles caractéristiques des saisons : le froid, la neige, les journées courtes et les longues soirées au coin du feu, le souper avec la lampe allumée ; — puis la tiédeur des courses au grand air, les fleurs, les parfums, le souper près de la fenêtre ouverte, et surtout les mille impressions individuelles qui rendent ces souvenirs fâcheux ou plaisants. Sans doute il n'est pas impossible de passer régreasivement du souvenir des fleurs à celui des glissades sur la glace ; mais ce sont là deux attitudes très inégalement aisées de l'attention. Nous avons grand peine à renverser l'image de notre vie passée ; et, à vrai dire, nous n'y arrivons jamais parfaitement. L'antérieur réel, c'est donc ce qui, dans la succession des souvenirs, s'offre aussi d'abord à l'attention ; et toutes nos habitudes, tout notre système de mesure du temps, confirment
(i) Par exemple, je puis fort bien répondre in petto, et sans recours au langage intérieur, à une question posée devant moi par quelqu'un à une tierce personne.
lG2 LA COiNSCIENCE RÉFLÉCHIE
cette tendance à suivre, par rimagination, la marche réelle des instants. L'effort inverse est trop pénible, trop inutile aussi, pour introduire dans la vie mentale une adaptation durable.
L'exemple suivant, choisi entre mille, est encore plus aisé à expliquer, puisqu'il ne s'agit que d'un acte de reconnaissance. Supposons qu'un étranger, arrivant à Paris, ignore l'existence de la Colonne Vendôme. Il l'aperçoit, la visite et reconnaît dans la statue qu'elle supporte l'image de Napoléon I®'. Que sepasse-t-il? Apparemment, notre visiteur n'a pas vu de ses yeux le vainqueur d'Austerlitz, mais il en a vu plus d'un portrait, en pied, à cheval, assis, en couleur, en bronze, en médaille, en gravure, et l'on peut dire, d'après la théorie que nous exposions naguère, qu'il s'est fait une conception générale de la physionomie de l'Empereur, (i) c'est-à-dire une habitude de considérer, sous la variété des couleurs, des dimensions, des poses, un ensemble très simple de caractères : forme de la tète, profil du menton, ensemble auquel est désormais associé le souvenir du nom et de la carrière de ce personnage. Dans les traits de la statue de la place Vendôme, c'est donc ce même ensemble qui attirera de préférence l'attention de notre visiteur. C'est ce schéma sommaire, démêlé dans le tout, qui donnera à l'ensemble un air de familiarité, de «déjà vu», et réveillera les habitudes connexes : le nom, les souvenirs des faits historiques ou des œuvres d'art consacrées à l'épopée napoléoniemie, sans doute aussi quelque écho des admirations ou des rancunes autrefois ressenties. Reconnaître, c'est précisément adapter toute sa mentalité
(i) Ne dit-on pas qu'une personne a une ressemblance « géné« raie » avec une autre, qu'il y a un a air de famille » ?
LE JUGEMENT ET LA RAISON ' l63
acquise à une image présente et nouvelle ; c'est sentir, à la force et à la facilité de l'adaptation, la coïncidence, en quelque point, de Texcitation actuelle et de riiabitude.
Ce cas banal i)eut servir de type à tous les jugements de reconnaissance d'images, avec cette restriction qu'il n'est pas toujours aussi aisé de rendre compte du processus de la reconnaissance. Pourquoi, dans un album de photographies, reconnaissonsnous, parfois à première vue, le portrait d'un indifférent aperçu de loin en loin, tandis que le portrait d'amis intimes nous paraît très peu ressemblant? C'est évidemment qu'en vertu des différences individuelles du caractère, l'attention de chacun ne se porte pas nécessairement sur les mêmes traits, et ([ue la sélection opérée inconsciemment par la mémoire peut^ie pas coïncider avec l'attitude immobile prise par une personne en face de l'appareil photographique ; c'est que notre souvenir d'un ami fréquenté dans des circonstances très diverses est une synthèse toute personnelle d'expressions mobiles, et que la plaque sensible, même dans l'instantané, ne stéréotype, en sonnne, que l'immobile. Tout le monde a remarqué que, dans les photographies instantanées de personnes en marche, l'allure de ces dernières ne resseml)lepas à ce qui nous semble la marche normale, mais au trot allongé ; et l'on a prouvé inversement que les tableaux de scènes en apparence très «mouvementées» donnaient du mouvement réel un dessin inexact (i). Est-ce à dire que notre œil soit moins fidèle qu'une plaque sensible ? Non pas. Mais notre attention choisit dans nos représentations des moyen-
(i) V. De La Sizeranne. La Photographie est-elle un art ? dans : Revue des Deux-Mondes^ déc. 1897.
lG4 1-A CONSCIENCE REFLECHIE
nés simples qui sont pour elle sig^nificatives de tout le reste, comme rbabitude enferme virtuellemeiil le geste, et le genre l'espèce. La reconnaissance n'est autre chose que Tadaplation facile d'une habitude mentale, non pas à tous les éléments du percept. mais à ceux que l'attention coutumîcre se dispose. dèsTahowLà en extraire.
B. § 125. — (^onsidéi'ons maintenant les jugements i\M\ impliquent Temploî de « concepts supérieurs ». Ce sont ceux que la psychologie classique a étudiés de préféi*ence, parce qulls sont la fonction par excellence de la conscience réfléchie. Et pourtant, ^ le concept n*est, comme Timage^ qu'une habitude de de l'attention élective, le jugement par concepts ne sera sans doute, sous une forme moins concrète, ({u'unc adaptation.
a. !;} ii(i. — Une fois de plus, nous aurons à distinguer ici le psitt acisme et l'invention, les affirmations mécaiiiipies et les jugements originaux; ou plutôt hi distinction est ici d'une bien autre importance. A mesure, en etfet, que l'affirmation s'étend à des conccjits phis abstraits, à mesure aussi le langage lui pi*étc un secoui^s phis indispensable. Le risque, dès lors, devient i)rc»s(|ue inévitable de prendre « la paille des mots j)o»i' le grain des idées », de substituer à l'effort (le la découverte l'emploi de formules orales toutes faites, consacrées par l'usage social et la tradition. Si je (lis : « (j fois 9 font 54, — Le tout est plus grand que la partie, — L'union fait la force, — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, — Pas d'effet sans cause, etc. », ces énonciations ne supposent guère, dans la banalité de la conversation courante, d'autre effort d'attention que celui qui nous fait aller
LE JUGEMENT ET- LA RAISON l65
jusqu'au bout d'une phrase musicale familière ; nous sommes bien loin de nous représenter tout le contenu de ces termes et de ces phrases ; les mots s'insèrent mécaniquement, en séries verbales, dans un courant de pensée faible dont l'attention fixe seulement la direction générale, et les associations sonores suflRsent à entraîner et à gouverner les associations d'images et de concepts. C'est ainsi que nous chantons un air d'opéra célèbre en prêtant moins d'attention aux idées qu'aux notes (i). Trop souvent aussi, nous parlons comme les enfants, qui récitent, — tous les éducateurs ont pu s'en convaincre, — avec une assurance imperturbable des textes qu'ils comprennent peu ou point (2).
b,% 27. — Mais, sous cette armure rigide, dont les articulations sont appropriées à la répétitionde gestes uniformes, un organisme demeure vivant et susceptible d'adaptations nouvelles. Nos habitudes mentales ne nous suffisent que dans la mesure où nos représentations sont uniformes ; or, nous l'avons vu, cette uniformité n'est que relative. Nous sommes fréquemment sollicités d'adopter, en présence des variations de l'expérience, des attitudes nouvelles ; toute eontradiction à nos habitudes est un problème pratique qull faut résoudre. Il nous faut prendre alors la responsabilité de nouvelles généralisations, courir le risque de verdicts nouveaux sur des cas nouveaux.
(i) C'est pour cela que les plus beaux vers perdeBt le plus souvent à être mis en musique.
(a) Jusque dans les classes de philosophie, j*ai fréquemment constaté que beaucoup d'élèves récitent convenablement leurs leçons sans se rendre compte eux-mêmes qu'ils ne les ont pas comprises. Ce n'est pas toujours, comme j'ai pu m'en convaincre, par honte d'un aveu pénible ; c'est souvent de bonne foi qu'ils s'imaginent comprendre certaines définitions ou formules, du moment où ils sont en état de les réciter sans effort.
l66 T.A CONSCIEXCK RÉFLÉCHIE
C, § 28. — Kt cependant, ces adaptations aux données nouvelles de Texpérienee sont, comme les adaptations motrices, subordonnées au principe immuable de riiabitude. La tendance^ irrésistible de Tesprit, ainsi que Ta bien noté M. Baldwin (i), est d'agir de la même manière dans ses dii'erses expériences, en d'autres tenues, de rechercher indéfiniment l'un sous le divers. Mais il s'agit ici, non pas d'une unité substantielle à découvrir dans les choses, mais de l'unité fonctionnelle propre à Tesprit, qui l'oblige à réagir avec la plus grande miilbrmité possible à des choses peut-être absolument hétérogènes dans leur fond. Le priiu^pe d'identité des logiciens n'est autre chose que l'expression formelle de la loi de l'habitude ou de la répétition, ou encore de rimitalion, et le psychologue évolutionniste n'est pas moins fondé que le logicien à dire que ce principe domine toute affirmation, les plus hmubles propos de l'enfant comme les spéculations du métaphysicien, en ce sens que l'esprit oppose toujours à la diversité du donné l'elfort unifiant de Tattention. Par exemple, dire, non plus comme mie leçon, mais comme une vérité réiléchie, que 6 fois 9 font 54, c'est exprimer que l'elfort est identique de compter une série imilinéaire de 54 objets comportant un même mode d'attention, ou de compter 6 sériée de 9 de ces objets, et ([ue, par suite, il est pratiquement possible de substituer au procédé additif le procédé plus rapide de la nndtiplication et la formule numérique qui la résume». Penser (pu* le tout est égal à la sonunedes parties, c'est avoir conscience» que l'attention ne varie pas (piand on substitut» au concept de totalilé celui de sonnuedes parties. AllirnuM* que tout A esl A, c'est dire (pi'en retrouvant, sans dilTérences
(1) Oiivr. cilc, p. :Um.