II. CROYANCE AU SOUVENIR
§ 5. — Il peut sembler, à première vue, que la genèse de la croyance au souvenir ne suppose pas le doute. Quantité de souvenirs, les plus communs et les plus utiles, ne comportent aucune indécision de l'attention. A quoi nous répondrons précisément que ces souvenirs ne sont pas l'objet d'une croyance proprement dite , mais d'une « foi » agissante. Si, au moment de sortir, je rentre précipitamment dans mon cabinet de travail pour y prendre un livre oublié, je n'ai aucune raison de dire que je crois à l'avance retrouver chaises et tables telles que je les ai laissées ; en fait, je ne pense rien de tel. Le besoin que j'éprouve de retrouver le livre désiré suffit à mettre en jeu une série d'adaptations visuelles et motrices habituelles. Dès que j'ai pénétré dans la pièce, si rien n'y a été dérangé, mes perceptions prennent une clarté et mes gestes vme précision que je dois, sans doute, au souvenir, mais ce souvenir n'est pas pensé comme une croyance distincte de l'acte par lequel j'aperçois le livre et le saisis : les images du souvenir s'actualisent dans la perception ; je ne crois pas à ces images, je les revis.
En d'autres termes, nous retrouvons ici ce que nous avons dit plus haut de la reconnaissance et de la perception. Nous réagissons aux excitations renouvelées comme aux premières, et la réaction est d'autant plus aisée que l'excitation a été plus forte ou plus fréquente. La reconnaissance, n'est, en ce cas, qu'une vision plus claire et plus distincte , une perception accompagnée d'un sentiment particulièrement fort de sûreté dans l'habitude et d'aisance dans l'attention.
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§6. — Que si, au contraire, je m'arrête dans le vestibule, me demandant si le livre oublié est resté sur la table ou sur la cheminée, un conflit nécessaire s'établit entre Timage perçue du vestibule où je me trouve, et l'image remémorée de la pièce où je me propose d'entrer. Je ne confonds pas les deux images, et pourtant je crois à Tune autant qu'à l'autre, au souvenir autant qu'au percept. Comment s'explique cette croyance? A première vue, il semble que le doute, avec ses inquiétudes, n'ait aucun rôle à jouer ici. Assis à ma table de travail, je me représente sans nulle angoisse, le portail de Notre-Dame de Paris. J'y crois autant qu'à ma table, et pourtant je lui attribue, sans l'ombre d'un doute, une autre sorte de réalité. Il est vrai. Cependant nous retrouvons ici la condition essentielle du doute, qui est la division de l'attention. Si,' devant ma table, je pense à Notre-Dame de Paris, les images des objets qui m'entourent deviennent incolores, souvent même moins nombreuses, car l'œil, dans la rêverie, se fixe spontanément sur mi point quelconque, rétrécissant ainsi le champ de la vision distincte. Et surtout je cesse d'agir, d'écrire, de lire. Nous trouvons donc ici tous les éléments du doute ; si l'inquiétude en a disparu, c'est que la distinction du souvenir et de la perception est elle-même devenue une habitude très forte. Nous avons appris à diviser notre attention entre le monde des images externes et celui des images internes, moins pour le plaisir de vagabonder parmi nos souvenirs, que par besoin de puiser dans le passé des moyens de défense en vue de l'avenir. Les unes réclament de nous des réactions immédiates ou prochaines , les autres demeurent l'objet de réactions plus lointaines, problématiques, et sont, par suite, la matière de notre activité à venir. Et, à vrai dire, Thabitude de penser im monde d'ima-