‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 58 sur 103 · L HYPOTHESE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

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des croyances que nous appellerons « principes de la raison», et qui ne sont que les plus indispensables de nos adaptations mentales. Toutefois la croyance à la « nécessité naturelle » a été de tout temps contrebalancée, dans la plupart des esprits, par la croyance à l'arbitraire des agents surnaturels. Il n'est donc pas étonnant que l'effort de la science ait été de mettre la nécessité en évidence, dans un domaine où aucune expérience ne peut déceler la trace authentique d'une intervention capricieuse.

§ i3. — Cette nécessité, la science la trouve d'abord dans l'ordre de l'étendue et de la quantité. L'espace du géomètre est sans doute extrait de l'espace sensible, mais il n'en a gardé qu'iui seul des attributs constants auxquels l'attention devait s^accommoder : l'extension à trois dimensions. Dans ce cadre, rigide mais vide, l'imagination peut construire librement des droites et des courbes, et le rôle de l'attention est précisément de découvrir les propriétés de ces constructions, en reconnaissant qu'elle ne trouve rien de plus dans les conséquences que dans le principe générateur. Les nombres, de même, dégagés de toute donnée expérimentale, n'expriment plus que la faculté indéfinie propre à l'esprit de répéter identiquement l'acte d'attention qui constitue l'addition. Dans ces nombres, et dans les symboles algébriques qui les traduisent, l'esprit retrouve identiquement un même procédé. D'affirmations en affirmations, l'identité se poursuit, sans que l'attention ait besoin de s'adapter à un autre objet qu'à ses propres créations. C'est une matière idéale que l'hypothèse fournit à l'analyse. Le rôle de cette hypothèse est donc purement méthodique et n'implique aucim. doute véritable. Elle remplace pour nous l'expérience à laquelle se référaient les premiers

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mathématiciens. Ceux-ci retrouvaient par le raisonnement les propriétés deff nombres et des figures qu'ils avaient d'abord mises en évidence par des procédés purement intuitifs. Le mathématicien moderne cherche, de même, à retrouver dans chaque hypothèse nouvelle un conten.u identique aux propositions déjà admises ; et cette identification, excluant toute division possible de l'attention, est le fondement même de sa certitude. La démonstration mathématique ne diffère donc pas essentiellement de l'invention elle-même. Toute démonstration analytique peut se convertir en démonstration synthétique et réciproquement.

b. § 14. — C'est encore l'identité que les premiers physiciens s'efforçaient de découvrir dans la nature. L'habitude unifiante de l'esprit, née de l'uniformité de la pratique, et peut-être aussi le succès des mathématiques, rendaient la tentation inévitable de ramener le concret à l'unité d'une même substance. Partagée entre ces habitudes et l'extrême diversité de l'expérience, l'attention accorda naturellement la préférence à l'habitude. La simplicité des premières hypothèses en semblait lui critérium suffisant, car elle permettait à l'esprit d'appliquer d'emblée à la variété des choses ses habitudes luiitaires. C'est pourquoi tous les systèmes primitifs de la nature, comme toutes les théogonies, présentent un caractère de généralité audacieuse en même temps que de confiance dogmatique. liL Ribot remarque avec raison (i) que les fausses sciJeQces : alchimie, astrologie, magie, occultisme, i{uL prétendent résoudre des problèmes d'ordre très divers, sont précisément celles qui ont compté les

(i) Imagination créatrice, p. 202.

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croyants les plus fanatiques. Pour la même raison, le pythagorisme a pu devenir une religion. Au sein même de notre société sceptique ou indifférente, ce ne sont pas les enquêtes minutieuses et loyales sur les phénomènes de lévitation ou de télépathie, ce sont les théories sommaires et ambitieuses sur la « matière subtile », le « corps astral », l'unité de matière, avec leurs applications pratiques : évocations d'esprits, prédictions d'avenir, médicamentation par la prière (Gesundbeten) qui troublent les cervelles faibles, provoquent les conversions et suscitent des apôtres. Sans parler même des détraqués, n^entend-on pas tous les jours les demi-philosophes parler de spiritualisme, de déterminisme, ou d'évolutionnisme, comme de dogmes intangibles contre lesquels toute controverse n'est qu'ignorance ou mauvaise foi ?

§ i5. — Quand, au contraire, les sciences de la nature se dégagent de la période des affirmations purement conjecturales, elles deviennent l'objet de croyances provisoires et conditionnelles. D'apparence paradoxale, ce résultat s'accorde de tous points avec ce qui a été dit plus haut des rapports de la croyance et du doute. Or le rôle du doute est double ici ; il intervient au début et au terme de la découverte, à propos des hypothèses partielles et des hypothèses générales.

L'hypothèse partielle, en effet, a pour caractère propre de rendre possible une expérimentation. Si X est vraiment, comme je le suppose, la cause de A, je pourrai, en provoquant X, obtenir A. Le savant se substitue donc provisoirement à la nature, et l'avantage de ce procédé, qu'aucun « physicien » ancien n'entrevit, est de rétrécir singulière^ ment le champ d'oscillation du doute. Quand Thaïes,

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en effet, supposa que toute chose était faite d'eau, il ne lui vint pas un instant à Tesprit Tambition de reproduire des êtres avec Teau pure ; il en était réduit à des observations superficielles sur la présence de r « humide » dans la nourriture et dans le germe des vivants. L'écart était si grand entre la conception et le fait que son attention ne se divisa pas entre ces termes trop éloignés et que son hypothèse prit aussitôt dans son esprit la consistance de la croyance. Le propre de l'hypothèse moderne, au contraire, est d'inviter le savant à chercher le moyen d'appliquer à des problèmes beaucoup moins étendus, à des cas très particuliers, l'habileté motrice qu'il a acquise dans la vie pratique ; il faut qu'il contraigne les phénomènes les plus formidables à se laisser manier comme des outils entre les mains d'un bon ouvrier. Franklin, au moyen d'un cerf volant, emprunte une étincelle au nuage gros d'orage ; Foucault, par une expérience d'une admirable élégance, mesure dans son laboratoire les 80.000 kilomètres que la limiière parcourt en une seconde ; avec le pendule du Panthéon, il met en évidence la rotation de la terre. En renouvelant au sommet d'une tour l'expérience de Torricelli, Pascal démontre la relation de la pesanteur de l'air et de la hauteur du mercure dans le tube. Le doute est, dès lors, réduit à cette simple question : l'effet prévu se produira-t-il avec tous les caractères présumés : durée, température, poids, etc. ?En d'autres termes, sera-tril possible, dans un cas typique, d'identifier, en un même acte d'attention, la prévision avec le fait, le concept avec le percept ? L'expérience ne peut que résoudre, en un sens ou en l'autre, un doute formulé en une alternative aussi simple. Il se peut d'ailleurs que la tournure imprévue de l'expérience suscite xm doute nouveau et suggère de nouveaux procédés d'expérimentatipn.

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Mais il est possible aussi, (c'est le cas du pendule de Foucault ou de l'expérience de Pasteur sur les tartatres), que l'identification entre le concept et le percepl soit dès l'abord parfaite, et qu'une expérience bien faite (Experimentum crucis) suffise à opérer la résolution du doute.

§ i6. — L'induction, à son tour, est une identifica-^ tion opérée dans le divers par la constance d'un même mode d'attention. Elle n'est qu'une application de l'habitude acquise par l'esprit de renouveler régulièrement la même attitude expectante à l'égard des objets dont les analogies l'emportent sur les différences. Cette réduction de l'expérience à la loi, imitée des habitudes unifiantes nécessaires à la pratique, devient d'ailleurs, à son tour, principe de défense et d'action. La réussite prévue d'une hypothèse nous fournit un type nouveau d'adaptation ; elle suggère des applications techniques et ajoute une province à l'empire de l'industrie humaine. Avec la croyance scientifique s'élargit la foi de l'homme en sa puissance.

Les hypothèses générales n'ont également d'autre objet, d'autre certitude aussi, que d'apporter au savoir humain une imité plus haute, et à la recherche une direction coordonnée. Elles ne sont plus, comme les « systèmes de la nature » des anciens, des édifices harmonieux, où la pensée, dédaigneuse de^ lenteurs de Texpérience, s'arrête d'autant plus complaisamment qu'elle les a adaptés à ses besoins intimes de beauté, d'ordre et de simplicité ; elles sont plutôt des haltes provisoires, où la pensée ne se repose que pour pousser plus avant la « chasse de Pan». De là vient qu'elles demeurent essentiellement révocables et provisoires. Le succès même de leurs

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applications est limité à des cas trop particuliers pour lever l'incertitude qui s'attache au principe et fixer l'attention dans une attitude définitive. On peut dire sans paradoxe que l'hypothèse de l'évolution, par exemple, doit sa fécondité, en tout ordre de recherche, au doute radical qui reste attaché à sa thèse fondamentale et que tant de confirmations saisissantes ne sauraient lever. Du jour où elle deviendrait article de foi, elle perdrait, comme toutes les croyances littérales, sa puissance suggestive. L'échec de vingt siècles de dogmatisme a contraint l'esprit à faire du doute, en matière scientifique, la plus générale de ses attitudes, la méthode par excellence de la recherche et le correctif de toute affirmation.

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