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II. l'individu et le milieu SOCIAL

§ 4. — A quel point l'enfant est déterminée endosser les croyances du premier cercle social au centre duquel il se sent et se meut et de tous ceux qu'il traversera, adolescent ou adulte, c'est ce que personne n'est tenté de méconnaître depuis qu'il existe une science des sociétés. Mais la sociologie, à laquelle on doit mainte page excellente sur la psychologie des foules, sur la logique sociale, sur la contagion des croyances dans les sectes (i), est loin d'avoir résolu le problème suivant : comment une croyance diffuse dans une société pénètre-t-elle et s'installe-t-elle dans une conscience individuelle? Gomment l'affirmation d'autrui devient-elle notre affirmation ?

Il est à noter, d'ailleurs, que bon nombre de croyances d'origine sociale deviennent de véritables croyan-

(i) Voir notamment : Tarde, Lois de V imitation, 3* éd., Paris, 1900; Logique sociale, 3© éd , Paris, 1898 ; V Opposition universelle Paris, 1900; VOpinion et la foule Paris, 1901. — Sigublb, La foule criminelle, 2' éd., Paris, 1901. — Le Bon, Psychologie des foules, 8* éd., Paris, 1903, etc»

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ces individuelles, lorsqu'elles se trouvent contrôlées par la réflexion ou par les hasards de Texpérience. Chacun de nous a appris d'autorité, dans sa jeunesse, nombre des vérités scientifiques banales : Tordre et la succession des saisons, la loi des marées, ou d'aphorismes moraux, que ses propres observations ont élevés au rang de croyances personnelles. Tout homme refait ainsi, pour son compte, de précieuses découvertes dont il n'eût pas su prendre l'initiative. On peut dire que la croyance sociale joue ainsi, pour chacun de nous, un rôle analogue à celui de l'hypothèse dans l'esprit du savant. Elle constitue un ordre provisoire de vérités, que les esprits réfléchis auront à trier et à contrôler.

Mais ni le contrôle personnel, ni la démonstration intégrale ne sont toujours possibles. En fait, notre foi n'est le plus souvent qu'une foi en la foi de quelqu'un. Le savoir du savant lui-même est, pour la plus grande partie, un héritage dont il n'a pu vérifier les titres. C'est surtout parce qu'elle affirme, sur la foi du passé, bef»ucoup plus de vérités qu'elle n'en pourrait pratiquement contrôler, que l'humanité est faite « de plus de morts que de vivants». D'autre part, nous tenons aux divers groupes sociaux qui nous enserrent par trop d'affections et d'habitudes pour que nos efforts les plus sincères pour penser librement ne trahissent pas eux-mêmes des préoccupations et des routines collectives. Car notre moi social est' celui dont nous avons le moins conscience. Quelles suggestions ne doit-il pas insinuer dans nos doutes et nos recherches ! Souvent même n'avons-nous pas obscurément conscience de préférer certaines affirmations, par cela même qu'elles ont pour elles l'autorité de certains noms ou de certains groupes ? Ne s'est-il pas trouvé des penseurs pour proclamer bien haut la

supériorité du critérium social sur les décisions « du sens propre » ?

§ 5. — Sans doute, il peut exister des convictions purement individuelles ; la découverte d'ime vérité nouvelle est une éclosion tout intérieure dont l'auteur ressent seul, avec Teffort, la joie ou la souffrance. Mais toute croyance nouvelle apparaît aussitôt aux yeux de llnventeur comme une richesse propre à réchange. Le plus individualiste des chercheurs, un Nietzsche, ne conçoit pas de vérité incommunicable. Après dix ans de solitude, Zarathustra dit au soleil : « O grand astre, que serait ton bonheur si tu » n'avais point ceux que tu éclaires?... Vois, je suis » las de l'excès de ma sagesse ; telle l'abeille qui a » butiné trop de miel, j'ai besoin de mains qui se ten- » dent vers moi » (i). Et, quittant sa grotte, il redescend parmi les hommes pour leur enseigner « la gaie science ». Le mot célèbre de Fontenelle : « Si j'avais la » main pleine de vérités, je me garderais bien de « l'ouvrir », n'est que le paradoxe d'un vieillard égoïste, inventeur médiocre. L'homme, en général, n'aime guère moins à enseigner qu'à apprendre. Tout effort de réflexion est suivi d'un effort d'expansion. L'affirmation qui réduit le doute nous en affranchit d'autant mieux qu'elle se précise par l'acte et se définit par la parole. L'étude des enfants est, à cet égard, très suggestive. C'est au double sens du mot qu'ils sont indiscrets. Beaucoup sont aussi incapables de garder que de respecter un secret ; et s'ils taisent jalousement ceux qu'on leur confie, c'est que le mystère même fait des deux confidents un petit groupe

(i) Nietzsche, Ainsi parla Zarathustra, Prologue. Cf. Lighten- Berger, Aphor. et/ragm, de Nietzsche, Paris, 189^, p. 45.

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d'autant plus fortement lié qu'il est plus restreint. Leur discrétion môme, en ce cas, est l'indice d'ime obligation sociale obscurément sentie. En tout cas, s'il est un effort qui excède les forces de l'enfant, c'est de garder pour lui ses découvertes, ses hypothèses, ses réflexions personnelles. Toujours il a quelque confident de ses soucis, de ses pensées : de préférence, un être simple, complaisant à son babil, un camarade, un domestique, au besoin, un chien ou un pantin. Le « rapportage » est même pour lui une des formes les plus habituelles de la vengeance. Il menace celui qui le taquine, le gronde ou le punit de le dénoncer à d'autres : « Je ne t'aime plus, j'irai dire à X que tu es méchant », ai-je souvent entendu dire à des enfants. Au cercle social dont il se sent exclu par une contrariété, il oppose ainsi violemment, dans sa pensée, un autre cercle d'auditeurs dociles qui penseront et sentiront comme lui et dont il se propose de faire désormais ses seuls confidents. Ainsi, du jour où il est en état de se faire comprendre, la nécessité et, par suite, la possilnlité de l'échange, apparaît à l'enfant comme une condition essentielle de toute croyance. L'enfant se meut, dès lors, dans un espace social dont il lui est aussi impossible de faire abstraction qull l'est à ses bras de se repérer hors d'im espace à trois dimensions.

§ 6* — Comment s'organise, dans la conscience de l'enfant, cette notion d'une sorte de région sociale, par rapport à laquelle se définissent toutes ses attitudes ? On pourrait être tenté de répondre que le langage y suffît. N'est-il pas, par excellence, l'instrument de l'échange social des idées et de l'éducation de l'intelligence ? Il est vrai. Mais un instrument d'échange, si parfait soit-il, — et le langage en est un très im-

parfait, — n'est jamais qu'un outil par lui-même inerte, et cet outil, selon Tusage qu'il en est fait, est susceptible de diviser aussi bien que d'iuiir les consciences, de susciter le doute aussi bien que la croyance. Comprendre le jugement d'autrui n'est pas toujours y adhérer. Souvent, même, les affirmations les plus catégoriques de personnes pour lesquelles nous n'éprouvons qu^antipathie et méfiance, suffisent à provoquer de notre part le doute ou même la dénégation. D'ailleurs, il semble résulter de la psychologie de l'enfant, aussi bien que de la linguistique comparée, que le langage reste toujours en-deçà des affirmations qu'il traduit. Parmi les mille articulations qu'il émet, dans son ardeur à s'exprimer, l'enfant n'en a qu'un très petit nombre aux ordres de sa volonté (i); le reste se produit au hasard, sous l'effort incertain de l'organe vocal. Et • cependant, avec ce pauvre vocabulaire et ce babil diffus, l'enfant s'évertue à nous informer d'états psychiques déjà complexes ; il s'irrite de notre maladresse à le comprendre. C'est qu'à vrai dire le premier bégaiement de l'enfant n'est point fait pour la narration. Il exprime uniquement des appels, des colères, des menaces, des prières, des invitations à renouveler un stimulus agréable ou à supprimer celui qui le blesse. Et, sur ce point, la genèse du langage enfantin récapitule rigoureusement le développement phylogéné tique du langage. Ce qu'il y a de primitif dans le langage vocal ou moteur, c'est l'élément objectif, ce sont des ordres ou des défenses, des prières ou des imprécations (2). L'impératif et

(i) Em. Egger, ouvr, cité, p. 117. Cf. A. Lbmoine, De la physionO' mie et de la parole, Paris, i865, chap. VI.

(a) Cf. M. Bré AL, Les commencements du verbe, dans Reç, de Paris, i5 déc. 1899, et Essai de Sémantique, Paris, 1897, p. 262. — Wdndt, Untersuch, der Entwickelungsgesch. von Sprache, Mythen und Sitte, t. I., Die Sprache f Leipzig, 1900.

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l'optatif ont précédé les modes narratifs, l'indicatif ou l'imparfait, et c'est par un progrès tardif de la civilisation que le langage est devenu un instrument de pure constatation, un signe de la croyance. Mais, quel que soit ce progrès, les langues, avec leurs lois rigides et leur vocabulaire restreint, — désespoir du psychologue et du romancier, — restent toujours en-deçà du besoin social d'exprimer des états internes mobiles et complexes.

Le problème reste donc entier de savoir comment le langage peut servir à la communication des pensées. Les spirites ne craignent pas d'affirmer que la pensée se « transmet » à distance. Mais, évidemment, cette expression, à supposer qu'elle désigne des faits réels et constatés, en dehors de l'échange des idées par signes sensibles,' n'est qu'une métaphore malheureuse. Les idées ne circulent pas comme des atomes, ni même comme des « paroles ailées », et les consciences, précisément parce que leur vie est tout intérieure, sont des mondes rigoureusement clos les uns aux autres. Nos croyances, avant tout, sont nôtres. Mais, eomn^ie elles peuvent n'être qu'un reflet ou un écho de • celles d'autrui, on est amené à se demander si elles n'en sont pas une imitation.

§ 7. — Nous avons déjà rencontré l'imitation. Elle nous a paru suffire à rendre compte de la naissance première du sens social. Elle explique pourquoi l'enfant répond régulièrement à certaines attitudes définies des personnes qui l'entourent par des attitudes analogues ou antagonistes, et pourquoi il cherche, à son tour, à provoquer certaines attitudes. Mais est-il possible d'étendre plus loin le rôle de l'imitation? A mesure que la vie de l'enfant s'approfondit, peut-on dire qu'il continue à se développer sur

le modèle de ses parents et de ses maîtres? Sans doute, il est loisible, dans l'incertitude actuelle du vocabulaire sociologique, d'accorder au terme d'imitation luie extension presque infinie et de voir, jusque dans l'oscillation du pendule, un processus imitateur. Une science qui s'organise est maîtresse de ses définitions. Mais dénommer un phénomène n'est pas l'expliquer, et l'on n'a rendu compte de rien quand on a constaté que l'individu adopte fréquemment les croyances de son groupe. Il reste, en effet, à montrer comment une croyance intérieure peut se modeler sur une autre croyance également intérieure? (i).

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§ 8. — Y a-t-il plus d'avantage à ramener la commiuiication des croyances à la suggestion ? Ce terme, à coup sûr, convient à une masse beaucoup plus ample

(i) Cf., sur le sens sociologique du mot Imitation, E. Durkheim. {Le Suicide, Paris, 1897, p. 108 et suiv.). M. Durkheim estime que Ton a fait abus de l'imitation. Mais lui-même n'en restreint-il pas le sens à l'excès quand il dit (p. n5) : « 11 y a imitation quand un acte a pour antécédent immédiat la représentation d'un acte semblable, antérieurement accompli par autrui, sans que, entre cette représentation et l'exécution, s'intercale aucune opération intellectuelle explicite ou implicite, portant sur les caractères intrinsèques de l'acte reproduit? » — A ce compte, il n'y aurait imitation que dans le cas du bâillement, du rire contagieux ou dans la reproduction des gestes de l'opérateur par le patient dans les cas d'iiypnose. Pourquoi l'imitation qui est, après tout, un phénomène dérivé de l'attention, ne pourrait-elle pas être consciente, volontaire même, comme l'attention elle-même, sous l'empire d'une idée directrice ? L'enfant qui s'essaie à parler ou qui apprend l'alphabet, dirige avec effort sa tendance imitatrice sur le modèle de la voix qu'il entend. La singerie de la iillette qui imite les allures de sa mère peut être parfaitement volontaire. Les petits garçons n'ont pas de plus haut idéal que de faire a comme papa ».

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de phénomènes, et si Ton pouvait réduire tous les faits d'hypnotisme, de contagion morale, d'éducation à la snggestibUité, on réduirait le problème à des termes assez simples. Mais les psychologues ne s^entendent pas plus sur la définition de la suggestion que les sociologues sur celle de Tiroitation. Elle est, pour M. Pierre Janet(i), « lui automatisme d'im genre particulier, auquel donnent naissance les sensations et, en général, les perceptions ». M. Wundt (2) la définit « une association accompagnée d'un rétrécissement de la conscience sur les représentations éveillées par cette association », négligeant ainsi le caractère d'extériorité si important des excitations suggestives. M. Baldwin (3) souligne surtout l'effet moteur de la suggestion ; il la reconnaît dans « l'invasion soudaine de la conscience par luie idée, une image, luie vague impression, qui tend à reproduire les effets musculaires ou même volontaires qu'elle produit habituellement ». L'école de Nancy, avec Bernheim (4), a étendu la suggestion à toutes les influences, souvent obscures et diffuses, qui peuvent modifier l'action et le jugement. M. Binet, dans un livre récent (5), propose de la suggestion cette définition très simple, qui a Tavantage d'exclure toute préoccupation théorique : « Une pression morale qu'une personne exerce sur ime autre » ; et il en précise les termes. Il y a « pression » en ce sens que la volonté de la personne suggestionné^ n'est pas pleinement libre, encore qu'il puisse y avoir consentement partiel ; et la pression est morale en ce sens qu'elle agit toujours « par

(i) Automatisme psychoL, ao éd., Paris, 1894, p. ai8.

{a) Hypnot. et Suggestion^ § 11, trad. KeUer,2*éd., Paris, 190a.

(3) Handb,o/ Psychol.y t. 11, p. 297. Cf. Dévelop, etc, p. 94.

(4) La Suggestion mentaley Paris, 1884, passim,

(5) La Suggestibilité, Paris, 1900, p. 10.

rintermédiaire des inlelligeiices, des émotions et des volontés ». L'élasticité voulue de cette définition permet d'y faire rentrer l'imitation elle-même et de la considérer comme une répétition d'origine suggestive (i).

§ 9. — Or, dans tout phénomène de pression, aussi bien au sens moral et métaphorique qu'au sens physique, il y a lieu de tenir compte de deux éléments antagonistes: la puissance de Tagent qui exerce la pression, et la résistance du sujet. Bien plus, c'est en matière de suggestion, plus qu'en aucim ordre de faits, qu'il importe de tenir compte des différences individuelles. S'il est un résultat qui ressort nettement des expériences conduites avec tant d'ingéniosité et de rigueur par M. Binet sur des écoliers, des enfants et des adolescents, c'est précisément que la suggestibilité, sans être jamais nulle, est prodigieusement variable en degrés. Tel enfant succombe presque à toutes les suggestions ; tel autre, de la môme classe, du même âge, du même milieu social, y résiste presque toujours ; et l'on ne saurait dire que les plus suggestibles soient nécessairement les plus intelligents ou les plus mal doués (2). Bien plus, les sujets se montrent souvent inégalement suggestibles selon la nature de l'expérience ; et, sur ce point, l'expérimentation précise simplement les données de l'observation quotidienne. Car, si la crédulité est l'un des traits qui établissent entre les caractères les différences les plus profondes, il ne semble pas que ces différences correspondent toujours à la puissance ou la misère intellectuelle des individus. Il y a des naïfs à Tes-

(i) C'est aussi Topinion de M. Baldwln, Dévelop,, etc., p. 118. (a) BiNET, Saggestib., notamment p. io5.

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prit très vif, el le bon sens critique n'exclut pas toujours la lourdeur et la paresse de Tintelligence. D'autre part, dans un même esprit, la crédulité est très loin d'affecter tous les ordres de connaissance. La docilité la plus soumise du croyant à son église n'exclut pas nécessairement chez ce croyant, magistrat ou savant, la sûreté du jugement et Tesprit critique sur les matières étrangères à la foi. Les paysans sont, d'ordinaire, désarmés à l'égard des traditions et des légendes locales et très méfiants à l'égard des affirmations les plus sérieuses des journaux et des bourgeois. L'ouvrier des villes est, à la . fois, beaucoup plus mobile dans ses croyances et plus susceptible d'entraînement. Enfin , toutes choses égales d'ailleurs, les enfants et les femmes sont sensiblement plus crédules et plus suggestibles que les hommes et les vieillards ; parmi les enfants même, M. Binet a noté avec une grande précision l'influence de l'âge sur la suggestibilité.

Ces remarques préliminaires nous obligeront à procéder dans notre recherche avec une extrême prudence et à n'émettre nos conclusions que sous réserve d'expériences plus précises qui restent à faire et qu'on ne saurait trop encourager les psychologues à entreprendre. Dès à présent, cependant, le peu que nous savons des phénomènes de suggestibilité nous semble éclairer d'une vive lumière le problème de l'origine sociale de la croyance.

§ 10. — Et tout d'abord, le fait même de la suggestibilité ne semble pas offrir de grande difficulté après ce que nous avons dit de la genèse du sens social. Ce fait s'explique aisément par le principe général de l'habitude et de l'accomodation. Nous savons déjà comment l'enfant distingue les personnes des

choses, et les personnes entre elles, en raison de la variété des attitudes motrices qu'il adopte à leur égard ; il sait aussi que les personnes s'adaptent à lui à peu près comme il s'adapte à elles, et nous avons vu que cette assimilation des expressions motrices retentit sur le dedans et tend, par choc en retour, à établir entre la croyance de l'enfant et celle de son entourage un accord émotionnel. Cet accord est, pour l'enfant, une condition trop fréquente de joies ou de désagréments pour ne pas subir très rapidement Tinfluence de l'habitude, et la suggestibilité, à l'état normal, ne semble être rien de plus que l'habitude plus ou moins prompte ou aisée que nous avons de prendre luie attitude émotionnelle adaptée au milieu social qui nous entoure. Aussi les différences d'éducation, jointes à celles des caractères, se traduisent-elles de bonne heure par des différences d'attitudes très tranchées. Les bébés bien portants que leur entourage a beaucoup amusés interprètent toutes les attitudes comme des jeux : les grimaces, les gronderies, les corrections même les font rire aux éclats. Mais ces mêmes enfants peuvent être intimi- • dés et se mettre à pleurer dès qu'ime personne étrangère cherche à les distraire. Qu'est-ce à dire, sinon que ceux-là seuls aux attitudes desquels l'enfant est adapté peuvent exercer sur lui la suggestion du jeu. Souvent, au contraire, des enfants élevés avec sévérité épient le visage des personnes pour en tirer des indications sur ce qu'ils peuvent en craindre ou espérer (i) ; et très souvent, ces mêmes enfants, exercés ainsi à la critique, montrent plus de confiance et d'ouverture à l'égard des étrangers qu'à l'égard de leurs éducateurs. M. T., dont la mère était la douceur même, mais

(i) Voir ci-dessus, p. 118.

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dont le père, peu indulgent, avait la voix brève et la main vive, nous assure qu'il s'est senti, durant toute son enfance, très timide avec les hommes et très à Taise au milieu des dames ; et il constate qu'à Tâge adulte cette différence, très atténuée, sans doute, est restée très marquée : bien qu'il soit très sociable, il se sent rarement à l'aise avec les hommes plus âgés que lui ou même avec ceux de son âge et ne s'entretient très Ubrement qu'avec les femmes, les jeunes gens ou les enfants ; dans un cercle d'hommes, il discute peu et mal ; la contradiction lui est pénible ; il n'ose étaler hardiment ses convictions, qui pourtant sont très arrêtées et qu'il a plus d'ime fois affirmées par la plume. Bien plus, il se rend compte que la contradiction orale arrive rapidement à l'inquiéter sur la solidité de ses propres croyances, impression qui disparaît quand il se trouve en présence de la contradiction écrite. Nous avons observé plus d'imcas analogue, où la timidité de la première enfance nous a semblé être la cause lointaine, mais profonde, de l'inconsistance dans l'affirmation et de l'inaptitude à la discussion. Sans qu'il soit besoin d'insister sur ces détails de psychologie individuelle, on nous accordera sans peine que, réserve faite des dispositions héréditaires, la suggestibilité normale se définit par l'habitude des réactions spéciales aux rapports entre personnes et de l'émotion particulière qui est l'écho intérieur de ces réactions.

Nous voyons ainsi se dessiner la première ébauche de ce que nous appelions plus haut l'espace social. De même qu'il y a, hors de nous, un milieu matériel auquel doivent s'adapter nos habitudes motrices, de même aussi nous rencontrons, dans une sorte de milieu moral, des offres, des promesses et des menaces, indices de désirs et de volontés qui,

tantôt s'accommodent aux nôtres, tantôt les contrarient, les plient, les brisent ou les exaspèrent ; il est des joies et des souffrances avec lesquelles les nôtres entrent en relations, non pas par une sorte de « communion » mystique des âmes, mais parce qu'il importe de prendre position vis-à-vis des agents les plus habituels et, en même temps, les plus capricieux de nos joies et de nos souffrances sentimentales. L'habitude dessine peu à peu en nous im mode général à'attention sociale, analogue à V attention spatiale qui assure laréussite automatique de nos mouvements ; et celle-là tend, comme celle-ci, à l'inconscience et à l'automatisme. Nous subissons la mode dans le vêtement, nous saluons un convoi funèbre, nous nous taisons dans une église, par adaptation habituelle, irréfléchie, à des sentiments que nous ne prenons pas même la peine de juger, pas plus que nous ne jugeons de la hauteur des escaliers que nous montons. Et si, à la réflexion, il nous paraît y avoir dans ces coutumes quelque chose d'inipératif, c'est que le milieu social qui nous entoure ne commande pas moins nos attitudes et^ par elles, nos sentiments, que les lois mécaniques du milieu sensible ne commandent la répétition de nos habitudes motrices.

§ II. — Nous nous sommes, à dessein, borné, dans les pages qui précèdent, à expliquer la suggestion sociale des attitudes et des sentiments. C'est que l'éducation ne consiste , au début, qu'à suggérer ce double et inséparable processus. Mais il est clair que la suggestibilité, une fois née, se prêtera à toutes les formes possibles de « pression morale », à l'éducation du goût et du jugement. Il est manifeste, même^ que la formation intellectuelle de Tenfant, est, au début, purement autoritaire. Sans

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doute, c^est en vertu de sa spontanéité propre que Tenfant s'est peu à peu accommodé au milieu rigide, physique et social qui l'entoure ; mais, une fois qu'il aura admis cette contrainte impérative, l'éducation fera de rapides et incessants progrès. Il explorera le monde sensible avec moins de curiosité étourdie, mais plus de prudence efficace ; il interrogera d'une façon de plus en plus méthodique. Bien plus, l'éducateur vient au devant de lui. L'enfant apprendrait, sans aucun doute, à marcher seul ; mais voici qu^on le sollicite, qu'on soutient et qu'on encourage ses premiers pas, et la marche devient ainsi une sorte d'obéissance à ime suggestion impérative. Il distinguerait seul une orange d'une pomme, un chat d'iui canard; mais voici qu'on lui suggère, avec les mots, im moyen de généralisation inventé par TefTort obscur de ses plus lointains ancêtres. Il apprend ainsi, d'autorité, les noms de la plupart des choses et des qualités, et cette autorité le dispense des tâtonnements que sa spontanéité esquissait d'elle-même. Or , qu'on y prenne garde, cette éducation des gestes, cet enseignement des mots représentent déjà un savoir, un trésor incomparable d'adaptations de l'esprit aux choses. Avec les mots, l'enfant apprend leur sens et la vérité qu'ils contiennent en puissance. Apprendre que le canard et le serin s'appellent tous deux aussi oîs<?attx, c'est réaliser un progrès énorme dans la connaissance du général. Nous avons noté déjà que l'enfant, à l'âge où il commence à parler, comprend beaucoup plus de choses qu'il n'en peut exprimer. Si, quand il s'efforce de traduire sa pensée, vous venez à son secours, et si vous formulez la phrase qu'il n'arrive pas à construire , sa joie est grande ; mais, en substituant votre langage au sien, vous

infligez à sa spontanéité la contrainte imperceptible de votre autorité et ajoutez un fil au réseau d'influences dans lequel vous cherchez, sans le vouloir, à emprisonner ses efforts , pour les mieux conduire. De là le prestige si souvent signalé de l'éducateur sur l'enfant. Le père est, pour lui, celui qui sait, aussi bien que celui qui peut. Ce savoir semble à l'enfant infini, comme cette puissance ; il s'étonne et s'irrite que parfois le père en avoue les bornes. Aussi se contente-t-il plus facilement d'explications absurdes que d'un aveu d'ignorance ou d'un refus d'explication. Il est remarquable, en effet , que la curiosité si vive de l'enfant est à courte vue. Si, pour esquiver certaines questions embarrassantes, vous lui affirmez avec assurance que les dépêches volent le long des fils télégraphiques ou que les bébés sont achetés chez le médecin, il s'en tient d'ordinaire à ces affirmations ; il lui faudra parfois des années pour s'apercevoir que ces explications ridicules supposent elles-mêmes d'autres problèmes et comportent d'autres solutions. En d'autres termes, le ton de l'affirmation, bien plus que son contenu, entraîne la croyance : la foi de l'enfant est un acte d'obéissance. Les parents, et, en général, les grandes personnes, lui apparaissent ainsi comme les dépositaires d'un savoir réel, absolu, qui existe hors de lui et qu'on ne peut discuter ni modifier. Il n'admet pas que l'on brode sur le texte des légendes dont il a retenu un premier canevas. Il est des enfants qui pleurent et trépignent quand on enlève ou ajoute un détail au conte de Barbe-Bleue ; car cette histoire est pour eux l'histoire même, et Barbe-Bleue existe, ainsi que Croquemitaine ouïe diable, qu'ils n'ont jamais vus, mais dont on les menace. Ainsi l'enfant ignore le doute, mais son dogmatisme ne provient pas de la pauvreté de son

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imagination : il est d'origine sociale, c'est im hommage rendu à l'autorité de l'éducateur. Tandis que la contrainte physique lui suggère des adaptations musculaires, la contrainte éducatrice, résumant toutes les adaptations antérieures delà race, impose à l'enfant des habitudes mentales , des concepts arrêtés, hiérà^rchisés et des vues toutes faites. Le milieu social est, en quelque sorte, interposé entre lui et le milieu spatial : en adoptant les croyances de ce milieu, il s'épargne d'innombrables essais d'adaptation, et l'on peut dire que cette foi en l'autorité est une adaptation indirecte au monde sensible.

§ 12. — Hâtons-nous d'ajouter que le doute, qui ne tardera pas à ébranler ce dogmatisme, est, dans une large mesure aussi, d'origine sociale. De même que l'expérience propre de l'enfant, — ce contact avec les excitations sensibles qu'aucune éducation ne saurait lui épargner, — Ta déjà mis en garde contre l'instabilité relative du monde sensible, de même l'évidente inconsistance des affirmations d'autrui ne tarde pas à troubler l'équilibre de sa foi et à solliciter de nouvelles et plus personnelles adaptations. Non seulement les éducateurs et les parents, même les plus unis, se trouvent chaque jour en désaccord sur de menus incidents de la vie domestique, sur la nourriture, le vêtement, telle ou telle punition, mais il leur

arrive, avec les meilleures intentions, de démentir

leurs propres affirmations. Quel enfant, désabusé de quelque légende par ceux-là mêmes qui la lui avaient enseignée comme vérité, n'a senti, avec luie intime humiliation, que, trompé sur un point, il a pu l'être sur bien d'autres ? Une telle révélation marque, pour l'enfant, le premier éveil de l'esprit critique, car elle le met en demeure de partager

son attention entre les aflirniations contradictoires qui divisent les individus entre eux et contre euxmêmes. Aussi n'est-il pas un enfant qui ne distingue de l)onne heure la fiction de la réalité ; pas un qui n'oppose, à ce qu'il déclare vérité, ce qu'il appelle erreur. Dans une certaine mesure, le frottement social, en rompant le charme des premières croyances, rend à l'individu la liberté que lui avait enlevée le dogmatisme nécessaire de l'éducation.

Mais le pli social est pris : bien plus, il est accentué par ce fait même que la contradiction, dans l'immense majorité des cas, se présente elle-même avec le caractère impératif d'une croyance collective. Avant même d'avoir connaissance de la vérité effective des systèmes et des opinions, l'enfant ne résiste à une autorité qu'en s'appuyant sur une autre. Il prend parti, dans les querelles de ses parents, en secret parfois, mais avec toute l'énergie de ses préférences intimes. D'autres fois, c'est d'un livre, c'est de l'ascendant d'un camarade, qu'il se fera une arme contre le dogmatisme des siens.

Affirmation et négation, croyance et doute, apparaissent donc de bonne heure à l'enfant comme des attitudes également sociales, c'est-à-dire également comprimantes : il faut donc qu'il s'y adapte de quelque façon ; c'est toujours, dans une certaine mesure, s'adapter à une « pression morale » que de se dérober à une autre. Entre les opinions diverses du groupe social, « il faut parier » ; nul ne peut se dérober à l'option. La suggestibilité pourrait ainsi être définie, si l'on peut hasarder ce néologisme, une « adaptabilité » sociale, ou simplement une « habitude sociale » de l'attention.

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§ i3. — Comme toute habitude, celle-ci peut s'exercer avec ou sans conscience ; l'automatisme en sera même d'autant plus parfait que la conscience sera plus distraite, et l'on comprend que la suggestion réussisse le mieux chez les sujets en état d'hypnose, chez les hystériques, chez tous les désemparés dont le pouvoir d'attention est faible et comme dispersé. Mais luie observation attentive peut saisir les effets de la suggestibilité chez les sujets sains, et notamment chez les enfants. Le grand mérite de l'étude de M. Binet, à laquelle nous faisions allusion naguère (i), est précisément d'avoir tenté, en dehors de tout procédé de clinique, par de simples méthodes pédagogiques, de mettre en évidence, et même de mesurer, la suggestibilité chez les enfants. Voici, brièvement résumées, quelques-unes de ces expériences. L'une des plus simples porte sur les troubles de la mémoire suscités par la suggestion. Une ligne modèle de 4 centimètres est présentée à des enfants d'école primaire, qui doivent ensuite la retrouver, par souvenir ou par comparaison directe, dans un tableau qui contient, outre la ligne proposée, un certain nombre de lignes inégales. Dès que l'enfant a désigné la ligne qu'il croit reconnaître, l'opérateur lui demande d'un ton négligent : « Etesvous bien sur ? N'est-ce pas la ligne d'à-côté? » Sous l'influence de cette suggestion, la plupart des enfants abandonnent la première affirmation et adoptent la correction qui leur est proposée. La répartition des résultats met en évidence l'influence de l'âge sur la suggestibilité (2),

(i) Cette étude est précédée d*im historique où ron trouve un résumé des expériences peu nombreuses déjà entreprises sur la suggestibilité normale, notamment celles de Seashore (Measurements of Illusions and Hallucinations in normal Life, Yale, 1896).

Nombre des cas oh les enfants ont changé leur réponse

. Dans Dans la

la mémoire comparaison Moyenne

directe

Cours élémentaire... 89 "/o 74 "A 81. 5 %

— moyen 80 ^o 7^ V^ 7^-^ Vo

— supérieur 54 % 48 V^ 5i %

Il ressort de ce tableau que la suggestibilité réussit le mieux quand Tenfant est obligé de consulter sa mémoire au lieu de ses yeux, c'est-à-dire dans le cas où sa certitude est la plus faible. D'autre part , M. Binet a noté que les élèves qui ont vu juste la première fois résistent beaucoup mieux à la suggestion qui tend à les induire en erreur ; 56 0/0 seulement de ces derniers abandonnent leur première opinion, tandis que 72 0/0 renoncent à leur, affirmation quand celle-ci s'est trouvée inexacte. L'écart de la proportion (16 0/0) est assez sensible pour qu'on puisse affirmer que la suggestibilité est d'autant plus accusée que l'attention de l'élève a été moins bien dirigée (i).

M. Binet a repris, quelques années plus tard, les mêmes expériences sous une forme plus compliquée, mais plus précise. Des lignes de six centimètres sont présentées, l'une après l'autre, à des enfants de 7 à 14 ans, à travers une petite fenêtre percée dans un écran. L'enfant est invité à reproduire sur du papier quadrillé, à droite d'une même ligne noire, la longueur qu'il attribue à chacune des lignes présentées.

La première ligne est montrée sans que l'opérateur fasse aucune remarque. Mais, à la seconde, il dit d'une voix lente et indifférente : « En voici ime qui est

(i) P. ai-aa.

LA SUGGESTIBILITE a^g

plus grande » ; — à la troisième : « En voici une qui est plus petite » ; — et ainsi de suite, en alternant le sens de la suggestion jusqu'à la dernière ligne. La suggestion est répétée i8 fois, de lo en lo secondes. Sur les 25 enfants soumis à Texpérience, 8 ont complètement subi la suggestion et régulièrement allongé ou raccourci les lignes ; 14 n'y ont résisté que de I à 7 fois; 2 autres. ont résisté 10 et i3 fois. Un dernier a, dès le début de Texpérience, pris le contrepied de la suggestion dont il semble avoir deviné l'intention trompeuse: au lieu de dessiner égales les lignes en réalité égales, il les a allongées ou raccourcies au rebours de la suggestion, et ces écarts vont de 14 à 16 ^^. Cet écolier semble fournir un cas typique d'opposition systématique ; mais, précisément parce qu'elle est systématique, cette opposition pourrait bien n'être qu'un mode négatif d'adaptation (i). Au contraire, l'élève précédent, qui a reconnu 10 fois l'égalité des lignes, n'a pris que 3 fois le contrepied de la suggestion. Il peut être donc considéré comme le moins suggestible de la bande.

Cette expérience de M. Binet a, sur la précédente, l'avantage de nous donner, avec la moyenne des écarts des lignes tracées par les enfants, le moyen de dresser un véritable tableau différentiel des sujets par ordre de suggestibilité (2). D'une manière générale, les élèves qui ont subi le plus souvent la suggestion sont aussi ceux qui ont commis les écarts les plus considérables ; le moins suggestible des sujets, V.., n'atteint, dans ses écarts, qu'une moyenne de o°»™2 ; la plus haute moyenne (9 ^^) est atteinte par Télève H..., qui n'a résisté qu'une fois à la suggestion. Sans doute, il

(i) V. supra, p. 125.

(a) Voir ce tableau dans Binbt, Suggestib,, p. 228-9.

serait vain d'attacher à ces chiffres la signification d'un coefïicient numérique de la suggestibilité ; mais ils fournissent une indication singulièrement précise sur les variations individuelles de cette aptitude à subir Fautorité d'une affirmation étrangère (i).

M. Binet a soumis à la même expérience lo élèves, de 17 ans environ, appartenant à une école primaire supérieure. La proportion des jeunes gens qui ont fortement subi la suggestion est encore énorme. Quatre n'y ont pu résister ; trois n'y ont résisté qu'une fois : mais la moyenne des écarts est beaucoup moindre que chez les élèves dé l'école primaire et ne dépasse pas 6, 6 (2). M. Binet a eu l'heureuse idée d'interroger ensuite ces jeunes gens, que leur âge rend déjà capables d'analyser leurs impressions (3). Il résulte de ces entretiens que les sujets les plus suggestibles ont réellement été dupés par la suggestion. L'un d'eux croit même avoir attribué à ses lignes des différences inférieures aux différences réelles. D'autres se sont rendu compte, vers le milieu de l'expérience, qu'on cherchait à les tromper, et se sont dès lors ressaisis. Un seul, le moins suggestible, s'est aperçu dès la deuxième ligne qu'on essayait de le tromper ; dès lors, il s'est rendu compte que les lignes étaient presque égales, et pourtant il a pris im malin plaisir à allonger ou à raccourcir les siennes au hasard. C'est le type le plus complet du sujet rebelle à la suggestion.

§ 14. — AUéguera-t-on, pour atténuer la portée de ces expériences, que des enfants ou des adolescents, mis en

(3) P. 235 et suiv.

LA SUGGESTIBILITÉ 3oi

présence d'un étranger et soumis à une expérience aussi inusitée, se trouvent transportés dans des conditions anormales qui faussent la spontanéité de leur jugement? Quelques élèves, en eflet, ont avoué (i) qu'ils ont obéi à la suggestion parce qu'ils n'ont pas osé faire autrement. Mais, bien loin d'altérer le résultat psychologique de l'expérience, ces aveux sont significatifs, caria timidité n'est elle-même qu'un effet et un symptôme de la suggestibilité. Elle peut n'être, comme la suggestibilité, que l'habitude de subir la pression morale d'une catégorie de personnes. Tel est précisément le cas des élèves que M. Binet a soumis à ses expériences. Celles-ci avaient lieu soit en, classe, soit dans le cabinet du* directeur , souvent en sa présence, toujours sous son autorité apparente ; elle§ avaient ainsi le caractère d'iui exercice pédagogique ; M. Binet devait apparaître ainsi aux enfants comme une autorité scolaire, une sorte d'inspecteur qui remplit ime tâche ofïiciellc et ne cherche pas à tromper. Au reste, l'une des expériences a été faite par le directeur lui-même dans les classes. Ajoutez à cette influence le prestige exercé sur des enfants par la parole d'un monsieur grave et bien mis. C'est donc parce que les enfants ont l'habitude, à l'école, d'obéir à leurs maîtres et de les croire, que les expériences tentées sur eux les ont intimidés. Cette intimidation, très légère d'ailleurs, est ime condition tout à fait normale de la suggestibilité ; hors de la famille et de l'école, les mêmes enfants se retrouveront suggestibles dans la mesure où ils se sentiront intimidés par une autorité quelconque : prêtres, orateurs, écrivains, patrons, meneurs dégroupes politiques, etc.

3o2 FACTEURS SOCIAUX DE LA CROYANCE

§ i5. — Très souvent, il est vrai, la suggestibililé semble perdre ce caractère inconscient d'obéissance à ime contrainte morale, notamment lorsqu'elle se manifeste entre égaux. Supposez un groupe inorganique d'individus très peu différenciés, dont aucun n'a jusqu'à présent exercé sur les autres ime influence habituelle ; le fait seul du groupement va donner à leurs attitudes réciproques une allure nouvelle, fort différente parfois de l'allure propre aux individus, et modifiera sensiblement la suggestibilité. M. Binet a tenté sur des écoliers des expériences collectives très significatives. ( i ) Il réunit trois enfants du même âge, et, après les avoir soigneusement instruits de ce qu'ils auront à faire, leur présente six objets familiers collés en désordre sur xm carton : un sou, ime étiquette de grand magasin, un timbre, un bouton et deux gravures. Chaque élève regarde la collection pendant douze secondes. Un questionnaire rédigé d'avance est ensuite lu par l'iui des trois élèves, pour diminuer l'action suggestive de Topérateur, qui est réduit à la fonction de témoin et de surveillant. Chaque élève doit s'efforcer dé faire à ces questions, dès qu'il l'a trouvée, la réponse qu'il croit juste; l'élève chargé de lire le questionnaire inscrit au fur et à mesure les réponses, en les numérotant d'après l'ordre d'émission. Très rarement les sujets ont répondu ensemble, encore qu'ils eussent à cœur de ne pas se laisser devancer l'iui par l'autre ; presque toujours, l'un des trois prend l'avance et la garde jusqu'à la fin de l'expérience.

Or les questions ont été rédigées, à dessein, de façon à mettre les sujets sur une fausse piste : couleur du fil servant à fixer le bouton (or celui-ci est collé, il n'y a pas de fil), — endroit où le bouton est

(i) Cf. Tout le chapitre limitation, p. 33o et suiv.

LA SUGGESTIBILITÉ 3o3

abimé (il ne Test pas), — cachet postal (le timbre est neuf et n'a pas été oblitéré), — définir le septième, le huitième objet (il n'y en a que six en tout). L'expérience offre donc le double avantage de fournir des données sur la suggestibilité des élèves et sur la tendance imitative de ceux qui répondent en second ou troisième lieu. Les résultats des essais tentés sur huit groupes de trois élèves sont très frappants. Il en ressort clairement, d'abord, que, dans chaque groupe, se détache spontanément un leader qui, aux treize questions, répond huit, dix et même treize fois le premier. De même, certains autres prennent, dès le début, l'habitude de répondre les derniers ; entre ces deux extrêmes, est un groupe plus indécis ; car ceux qui arrivent le plus souvent les seconds, arrivent parfois aussi en tête ou en queue. — D'autre part, la suggestibilité des élèves en groupe est bien loin d'être atténuée, comme le supposait d'abord M. Binet, par l'émulation qui semblait de nature à aiguiser le sens critique ; au contraire, elle s'est trouvée fortement accrue. Tandis, en effet, que la même expérience, pratiquée sur vingt-quatre élèves isolés, avait produit une moyenne de huit suggestions réalisées sur treize questions, l'expérience collective aboutit à douze réussites sur treize essais. « Ce résultat, conclut » M. Binet, est tellement significatif, que je le crois » constant, (i) Il nous semble d'autant plus frappant, » que l'imitation n'a été pour rien dans cette pro- » portion élevée. Les enfants qui ont répondu les » premiers, les plus spontanés par conséquent, sont » tombés d'eux-mêmes dans le piège qui leur a été » tendu, et c'est leur erreur qui a déterminé celles de » leurs camarades. » (2)

(a) Cf. les tableaux circonstanciés des pages S38-4i •

3o4 FACTEURS SOCIAUX DE LA CROYANCK

Cette contagion de l'erreur est, au point de vue qui nous occupe, le résultat le plus significatif des expériences de M. Binet. L'expérience, avons-nous dit, portait sur huit groupes de trois élèves. Le nombre d'imitations possible était donc de deux par groupe, soit de i6 au total. Or, certaines imitations ont atteint les chiffres élevés de ii, 12 et i3 par question.Toutefois, la moyenne obtenue n'est que de 8 environ, c'est-à-dire de la moitié. On en peut conclure, avec M. Binet, que l'imitation est beaucoup moins forte que la suggestibilité, c'est-à-dire que des élèves qui cèdent à la suggestion de l'interrogateur échappent parfois à l'imitation de leurs camarades. Ils peuvent se laisser suggestionner, tout en donnant ime réponse qui leur est personnelle. Par exemple, les trois élèves d'un groupe attribueront chacun luie nuance différente au fil du bouton qui, en réalité, n'est pas cousu.

§ 16. — Il n'en reste pas moins que le groupement, même artificiel et momentané, augmente la tendance imitative (i) et l'on pourrait, malgré l'insuffisance des observations faites jusqu'à présent sur la matière, énoncer les deux lois approximatives suivantes :

D'une part, la suggestibilité des individus augmente quand ils sont soumis avec tout un groupe aux mêmes excitations ;

D'autre part, au sein des groupes, l'imitation

(i)M. Binet a fait une seconde expérience (p. 349 ^^ suiv.)» que nous ne pouvons rapporter ici. 11 a pris, cette fois, des groupes de cinq élèves. Les résultats ont absolument coniirmé les précédents, sauf que Timitation s'est trouvée plus forte que la suggestibilité. 11 se peut que la différence tienne à la différence numérique des groupes. 11 y aurait le plus grand intérêt à renouveler ces expériences sur des groupes différents par l'âge, le nombre, l'éducation, et à comparer les résultats obtenus si on les faisait porter successivement sur des groupes de garçons ou de iiUes.

INFLUENCE DU GROUPE 3o5

corrobore les effets de la suggestibilité, car elle est elle-même mie suggestion au second degré.

En d'autres termes, une croyance adoptée par quelques membres d'un groupe, sous Vempire d'une suggestion qui n'exclut pas, à son origine, une certaine part de réflexion personnelle, se propage ensuite daiïs le reste du groupe d'une façon automatique.

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