INFLUENCE DU^ GROUPE
sociétés auxquelles le sentiment religieux sert de ciment social exclusif ou prépondérant. Dans les sociétés de haute culture, il n'y a plus guère que les foules qui soient vraiment intolérantes. C'est que, comme l'ajustement remarqué M. Tarde (i), on ne peut appartenir qu'à une seule foule à la fois et que, sous la pression du nombre, la complexité normale des sentiments sociaux fait place à un monoïdéisme violent. Mais, remarque le même auteur (2), ce ne sont plus les foules, les sectes, les corporations, les écoles définies qui font l'histoire (3) ; ce sont « les publics » scientifiques, religieux ou politiques ; c'està-dire qu'à la solidarité mécanique des hommes assemblés sur une place publique, ou même à la solidarité organique des hommes liés par un contrat d'association, se substitue la solidarité morale d'hommes parfois très dispersés et qui, souvent, s'ignorent les uns les autres, ou ne connaissent que par la presse leur * nombre et leur influence. Grâce à l'imprimerie et aux rapides moyens de communication, nous nous sentons plus solidaires de certains Américains que des voisins dont la politique, la religion et le genre de vie nous séparent. En d'autres termes, les suggestions qui peuvent orienter notre jugement et notre conduite, viennent jusqu'à nous, malgré les distances, de tous les points où d'autres hommes partagent nos préoccupations, scientifiques, morales ou religieuses, et neutralisent les suggestions du milieu immédiat. Nous n'avons
(i) UOpinion et la foule, Paris, 1901, p. 12.
(a) Ibid.y p. .6 et suiv.
(3) Il est à remarquer que les partis politiques sont infiniment moins stables que par le passé. L'opposition des Verts et des Bleus, celle des Guelfes et des Gibelins, des Whigs et des Tories, ont duré des siècles : aujourd'hui,|dans tous les pays parlementaires, les partis politiques ne sont guère que des groupements provisoires qui se dissolvent après la bataille.
3l8 FACTEURS SOCIAUX DE LA CROYANCE
plus besoin de fréquenter les places, les assemblées politiques, les salons, pour recevoir Faliment nécessaire à notre besoin de savoir et d'aimer. Ainsi se raréfient les contacts entre hommes voisins par la race ou la résidence et distincts par la culture. Si nous sommes devenus plus tolérants, c'est moins parce que nous sommes pénétrés du respect pour la pensée d'autrui, que par suite d'une plus libre communication avec ceux qui, hors de notre plus proche milieu, partagent nos croyances : recevant de plus loin et plus facilement l'air et la lumière, nous trouvons moins irrespirable et, en quelque sorte, moins réelle l'atmosphère de contradictions qui nous entoure.