‹ Essai sur l'évolution psychologie du jugementChapitre 76 sur 103 · LA VIE SPIRITUELLE 35'J · texte numérisé non relu

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des genres. Mais ce n'est pas au moment où. ils sont vécus que ces états sont saisis par l'affirmation, c'est quand, au contact dp l'expérience, ils deviennent souvenirs, associations, concepts et sortent ainsi du présent mobile, pour s'incorporer au système durable de nos habitudes utilitaires. C'est à ce titre que nos états de conscience peuvent être comparés entre eux et avec ceux de nos semblables ; c'est à ce titre qu'une psychologie analytique est possible : elle étudie de la vie consciente les contours qui se dessinent au contact de l'expérience. En ce sens, en tant que passée ou possible, la vie mentale devient, à l'égard de la spontanéité interne, un véritable objet d'attention. Mais, à vrai dire, un jugement porté sur un état de conscience pur, une affirmation telle que : « Je souffre, je désire», peut bien avoir le sens d'un signe ou d'un appel adressé à autrui, mais n'exprime en rien, comme le jugement normal, l'adoption d'une attitude nouvelle, l'acquisition d'une vérité inconnue, ni même une simple reconnaissance. Une joie profonde, un effort intérieur, ne sont l'objet ni d'un doute, ni d'une croyance ; ils sont vécus purement et simplement, incommunicables, inexprimables même. Le sujet pur qui les vit, le moi libre et absolu, principe spontané de toute adaptation et de tout jugement, échappe luimôme à toute définition et atout jugement.

§ i3. — Bien loin, d'ailleurs, dC' constituer une exception à notre thèse, cette inaptitude du jugement à saisir le moi intime la confirme et l'éclairé. La croyance, avec l'adaptation dont elle est la forme mentale la plus haute, nous est apparue comme le résultat d'une série d'essais tentés par le moi pour disputer au mécanisme, au prix de concessions répétées, le maximum possible de liberté et de vie spiri-

tuelle. La croyance est donc essentiellement un progrès du dedans au dehors. Dans ce progrès, le caractère irréductible de l'individu subît une atteinte ; sous forme d'habitude, le moi porte l'empreinte de la nécessité externe (i). C'est cette empreinte nécessaire, infligée à tout esprit, qui établit un lien pratique entre les monades spirituelles. Si une vie sociale est possible entre esprits essentiellement impénétrables les uns aux autres, c'est que ces esprits coïncident dans la mesure où ils ont adopté, à Fégard d'im même univers mécanique, les mêmes habitudes motrices et mentales. Or l'adaptation des esprits à l'univers ne cesse d'évoluer et de se parfaire, et cette adaptation progressive n'est autre que la science elle-même, née de la collaboration inégale de l'expérience vulgaire et du génie scientifique, dans leur effort commun pour saisir et dominer les choses. La science est, à ce titre, le lien le plus visible des esprits ; elle seule peut élaborer l'unité de la conscience humaine et introduire, dans les relations sociales, la paix et la justice universelles.

§ 14. — Mais la fonction de la pensée individuelle n'est pas seulement de réfléchir l'univers, puisque cette réflexion n'a pour objet que d'affranchir, dans la plus large mesure, la spontanéité de la vie intérieure. Dans la sphère sans cesse mieux définie qu'elle dérobe à la contrainte de la nécessité, objet de vérité, il lui reste loisible de s'épanouir en créations libres de beauté et de bonté. Nous n'avons pas, d'ailleurs, à étudier ce mouvement inverse de la pensée du dehors au dedans. Notons simplement que ce progrès de la vie intérieure, au contraire du pro-

(i) Cf. Bkrgson, Les deux aspects du moi, dans : Données imméd. de la conscience, p. 97-105.

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grès scientifique , ne pourra se développer que par répanouissement de la spontanéité individuelle. Le mot de Bacon reste vrai : « L'homme, » pour s'emparer de la nature par le savoir, doit se » faire petit enfant devant elle. » Quel que soit le rôle de l'imagination dans la science, ce rôle cesse devant les décisions de l'expérience. La science est construite par la raison, mais la raison est façonnée par l'expérience ; aussi la science commande-t-elle en maîtresse, et les liens extérieurs qu'elle crée entre les esprits ne se discutent pas. Tout au contraire, l'autorité, d'où qu'elle vienne, nous parait meurtrière de la vie spirituelle. Dans l'histoire, sans doute, cette vie naissante, débile et incertaine, s'est traduite, tout d'abord, sous forme d'autorité ; la morale et l'art ont été fixés en formules impératives absolues et exploitées par des groupes sociaux contre les individus, comme autant de moyens de contrainte. Cependant le mouvement le plus général de l'humanité, en dépit de lenteurs et de reculs séculaires, semble avoir été, suivant la parole célèbre de Michelet, « une histoire progressive de la liberté ». La réforme bouddhiste, la révolution socratique, le christianisme primitif, la réforme protestante, le cartésianisme, ont marqué quelques-unes des plus glorieuses étapes de cette histoire. Même quand elles apparaissent sous forme de mouvements sociaux, ces étapes sigualent le recul de l'autorité historique dans les questions métaphysiques et religieuses, qui ne comportent pas de solution scientifique. Tous les systèmes d'autorité qui avaient prétendu socialiser la vérité se sont, tôt ou tard, disloqués ; toutes les écoles dogmatiques ont eu leurs dissidents, toutes les églises se sont amoiAdries par le schisme et l'hérésie. Il ne semble pas douteux que cette dispersion des croyances

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non sekntifiques ne continue à s'accentuer, sous l'effort de la vie intérieure, qui répudie la contrainte des dogmes tout faits et des vertus formulées d'avance. En face de la science du monde extérieur qui unifie, la recherche de la vie intérieure ne cessera de diviser. LeS' modes sous lesquels les monades chercheront à réaliser la beauté et la bonté se différencieront à l'infini. Non pas, sans doute, que les hommes renoncent jamais à la joie de mettre en commun leurs émotions spirituelles les plus intimes. Mais, au lieu de chercher, pour cet échange, ceux que la situation géographique ou l'organisation sociale a placés le plus près d'eux, ils les choisiront, par élection sympathique, au delà des frontières de l'espace et même du temps.- Sans doute il y aura toujours des écoles d'opinion ou d'art, des églises, des associations mystiques ; mais ces groupements, plus souples et plus mobiles, se multiplieront et s'entrecroiseront librement au sein de l'imité humaine : et le groupement moral, bien loin d'être le fait d'une contrainte, unira librement des pensées libres.

§ i5. — Il semble, en résumé, que la pensée sociale et la pensée individuelle se développent l'une et l'autre suivant un double rythme. Dans l'humanité, Tunité intellectuelle, créée peu à peu par la science, a pour contre-partie la dislocation graduelle des société^ dogmatiques, la libre multiplication des écoles et des sectes. La pensée, de même, tend à l'unité, dont elle trouve le type dans la constance et l'homogénéité du monde sensible ; mais elle revient plus libre du dehors au dedans, pour se multiplier en efforts créateurs et s'enchanter de ses propres inventions. Gependa&t cette seconde phase de la vie mentale n'est possible <|iie pa^r la première. Avant tout, il feut

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vivre de la vie sensible : c'est cette vie, condition préalable de toute liberté intérieure, qui se réalise par l'adaptation motrice et par son équivalent abstrait : r affirmation.

Vu et lu :

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PAR LE DOYBN DB LA FaGULTB DES LETTRES

DE L'UNrvERsrré de Paris.

Pour le Doyen : l'Assesseur,

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