‹ Essai sur l'evolution psychologique du jugementChapitre 28 sur 115 · ATTENTION SECONDAIRE ET RECONNAISSANCE IO · texte numérisé non relu

ATTENTION SECONDAIRE ET RECONNAISSANCE IO

§ i3. — Une fois de plus, aussi, nous avons lieu d'être frappés du caractère utilitaire de ce processus mental. A l'origine, l'organisme ne peut répondre aux appels du dehors que par des réactions incertaines. Il est vrai que, pour l'animal surtout, rhérédité, sous forme d'instinct, se charge d'abréger, au point de la supprimer presque, la période d'acquisition des grandes adaptations utiles. Et pourtant, chez le poussin qui picore, chez le moineau qvii apprend à voler, chez le petit chien qui se noie alors que son aîné sait nager, il y a certainement, à l'aube de la vie, une période plus ou moins courte de tâtonnement, d'adaptation graduelle. Chez l'enfant, cette phase est beaucoup plus longue, et l'éducation a précisément pour première fonction d'achever l'œuvre de l'hérédité, de hâter et de guider l'éducation des sens et des muscles. Or l'attention secondaire et la reconnaissance sont la condition même de toute éducation. S'il n'était doué que d'attention primaire, c'est-à-dire s'il ne réagissait qu'à coup de réflexes aux sollicitations du dehors, l'enfant échapperait aux prises de la pédagogie la plus prévoyante. L'organisme se chargerait de réaliser lui-même, sous peine de mort, les grandes adaptations nécessaires à son entretien. Mais la présence d'hémisphères largement développés , réservoirs d'innombrables connexions nerveuses, et le pouvoir propre à la conscience de réévoquer certaines images passées, pendent merveilleusement plus prévoyantes et plus eflBcaces, non seulement la défense de l'individu

(i) W. James (ouv. cité, I, p. 4^8 et suiv.) appeUe « ideational préparation'» le duplicata imaginaire qui, dans l'attention, va au devant de la sensation et la complète. C'est à peu près dans le même sens cpie M. Bergson a pu parler du m schéma dynamique », qui est comme l'esquisse préalable de l'image cherchée dans l'attention. {U Effort intellect, n dans Re^^. philos., Janv. 1902).

io8 l'adaptation iléo-motrice

contre son milieu, mais encore l'exploitation utile de ce milieu. La mémoire rend possible la constitution d'un monde intérieur de représentations moins éclatantes, mais beaucoup plus stables que celles du dehors, parce qu'elles sont associées à des habitudes motrices sans cesse fortifiées par Texpérience. Peu à peu, les images internes, par leur connexion avec ses habitudes motrices, deviennent Tobjet principal de l'attention de Fenfant, c'est-à-dire, qu'à propos des sensations actuelles, ce sont les sensations remémorées qui dirigent ses mains, ses bras, ses regards. On peut dire que le monde sensible devient simplement pour lui, comme il le restera pour l'adulte, le prétexte de vivre au milieu et par le moyen de ses souvenirs.

§ 14. — Ainsi, la toute première phase de la vie physico-mentale est une adaptation de l'organisme au milieu qui l'entoure. Mais, durant la seconde, l'organisme, doublé de conscience, se constitue un nouveau milieu, succédané du premier, qui représente la somme de ses adaptations motrices antérieures, et de ses habitudes utiles. Désormais, l'esprit tendra, tout en se pliant parfois à des adaptations nouvelles, à conserver surtout les anciennes et à y chercher le critérium de l'opportunité des nouvelles.

On peut dire que l'attention est précisément cet effort de l'esprit pour assimiler le présent au passé en rejetant du premier, autant que faire se peut, ce qu'il présente d'insolite. Elle ressemble, si l'on peut risquer cette image , à l'attitude d'im homme des anciens âges qui, voyant venir à lui un hôte inconnu, se retournerait vers ses aînés pour leur demander si le nouveau venu est bien de leur race, et s'il peut lui adresser im geste hospitalier.

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