DOUTE ET CROYANCE
envahie par les sensations qui Taffectent ; Tattention est absorbée par un état unique : lumière, faim, chaleur. Il n'y a pas, comme Ta très bien montré M. W. James, d'alternatwe concevable entre la réalité d'une flamme de bougie aperçue par Tenfant et la représentation d'unebougie irréelle (i). Au reste, l'attitude attentive de l'enfant, telle que nous l'avons décrite plus haut, exprime exactement cette absorption de la conscience dans le percept : tout son système musculaire concourt à la mise au point la plus parfaite de l'organe intéressé. Il ne saurait alors être question de doute ou de croyance : il y a seulement adaptation totale et coordonnée des réactions motrices à une excitation. Et si l'on peut discerner dans ce cas, avec M. Baldwin (2), un « sentiment de réalité », c'est à la condition de ne pas distinguer ce sentiment du ton émotionnel de la sensation elle-même.
Mais les variations de l'expérience ne tarderont pas à rompre cette unité. Sans qu'il soit besoin même de nouveaux objets pour diviser l'attention de l'enfant, il trouve dans son propre organisme, dans ce « milieu intérieur » qui est, si Ton peut dire, le plus proche de sa conscience, des changements qui contrarient la concentration des réactions motrices. Le retour périodique du besoin physiologique ne requiert pas, pour se produire, une excitation externe. L'enfant qui jouait avec son hochet sent la faim revenir avant d'avoir aperçu sa nourrice. L'attention accordée à une
(i) Spinoza {Ethiq., U, 49» scolie) disait déjà : « Concevez un » enfant qui se représente un cheval et ne perçoit rien de plus. » Cet acte d'imagination enveloppant l'existence du cheval, et » l'enfant ne percevant rien qui marque la non-existence du cheval, » il apercevra nécessairement ce cheval comme présent et ne » pourra concevoir aucun doute sur sa réeUe existence. »
(2) Baldwin, Handhook of Psychol.y p. i5o.
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perception définie est, dès lors, sollicitée au profit d'une tendance dontTobjet n'est ni présent, ni même, sans doute, représenté par la mémoire au tout premier stade du développement mental. A une attention dirigée vers un contenu sensible, s'oppose ainsi une attention à çide, dont les manifestations motrices deviennent graduellement aussi intenses, aussi étendues et aussi conscientes que les réactions provoquées par des excitations externes.
§ 5. — Ainsi l'absence des excitations habituelles nécessaires à la vie n'est pas moins que leur présence suggestive de réactions motrices. Mais le ton émotionnel de ces états psychiques est évidemment très différent. Il est, sans doute, malaisé de préciser ces différences telles qu'elles sont ressenties par l'enfant. Mais l'adulte n' éprouve- t-il pas, lui aussi, des sentiments « d'absence » très caractéristiques, inquiétudes de la faim, de la soif, du repos trop prolongé, de la solitude, de l'ennui? N'avons-nous pas parfois conscience d'avoir « oublié quelque chose », sans pouvoir définir l'objet, le lieu ou le moment de cet oubli ? Si l'on nous dit mystérieusement que derrière un mur il se passe « quelque chose », nous nous préparons vaguement à prêter attention de tous nos sens à la fois à cet inconnu. Il y a des joies et des craintes sans causes, des désirs sans objets, des attentes d'on ne sait quoi, d'obscurs pressentiments qui donnent à la pensée de l'avenir sa couleur poétique.
§6. — Nous trouvons dans cette différence d'attitude en face de la sensation et de la tendance, l'origine première du contraste, si important pour notre thèse, entre le sentiment du réel et celui de l'irréel, du donné et du possible. Or cette opposition correspond
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exactement, croyons-nous, à celle que nous avons signalée entre Taccommodation et Thabitude. L'accommodation nous est apparue comme l'efTort de l'organisme pour répondre d'une façon appropriée à celles des excitations externes qui intéressent notre défense et notre conservation. A l'origine, l'enfant s'accommode de toute sa personne aux excitations vives qui le sollicitent; aussi sont-elles pour lui tout le réel. Or, le besoin qui contrarie ou rectifie cette adaptation a toujours pour origine soit une disposition héréditaire, soit une acquisition antérieure, c'est-à-dire, de toute façon, ime habitude. Une « donnée intérieure », si l'on peut dire, est toujours présente, qui favorise ou contrarie l'adaptation aux données externes. Le sentiment de l'irréel, source première du doute, n'est autre chose, selon nous, que l'émotion propre à ime attention habituelle qui cherche, sans le trouver d'abord, son objet coutumier.