III. CROYANCES ORIGINALES
§ 9. — Nous venons de voir comment les traditions se transmettent, circulent, se modifient, et, sous Finfluence du doute et de Thabitude , deviennent croyances définitives ou, au contraire, s'engourdissent et meurent. Il nous reste à étudier, la genèse de la croyance dans ce qu'elle a d'original et de spontané. Peut-être semblera-t-il qu'en bonne logique, ou en bonne psychologie, la question d'origine eût du précéder celle d'évolution. Toute affirmation traditionnelle, comme toute technique manuelle, n'a-t-elle pas été, à un moment précis, œuvre nouvelle, invention? N'y aurait-il pas plus de profit à savoir comment a jailli de la réflexion d'un sage inconnu Faffîrmation première du retour régulier des phases de la lune ou de la persistance d'un principe de vie après la mort, comme on aimerait savoir de quelle succession d'efforts sont nées la première bêche et la première aiguille, plutôt que leurs perfectionnements modernes, la charrue à vapeur et la machine à coudre?
Mais les tâtonnements de la pensée naissante ne nous échappent pas moins que ceux des premiers ouvriers ou des premiers laboureurs. Bien plus, tandis que l'histoire de l'enfance économique de l'humanité peut être, à défaut de documents authentiques, l'objet de conjectures vraisemblables, celle des premières croyances ne saurait être réinventée par l'imagination. De même, en effet, que le fait de conscience est une donnée dont le psychologue ne peut saisir les tout premiers antécédents, de même la croyance, qui est
CROYANCES ORIGIxNALES tiOQ
une adaptation consciente, suppose d'autres adaptations qu'elle contrôle, fortifie et enrichit. Toute croyance se greffe sur d'autres croyances, et le premier acte d'affirmation se dérobe à rexpérience , comme le premier tressaillement de la vie même.
§ lo. — Mais la croyance est soumise à un devenir perpétuel. Si la première affirmation nous écha|)pe, nous voyons se former sans cesse, en nous el aulour de nous, des croyances nouvelles. Tantôt cette nouveauté est relative : c'est ainsi que l'ignorance absolue où nous pouvons être d'un fait ou d'une tradition |ieut faire place aussitôt à la croyance, dès que nous snninies informés de cette tradition ou de ce fait. La croyance est, en ce cas, purement imitative et nous en avons déjà expliqué la genèse.
Mais d'autres fois, aussi, nous avons à prendre Tinitiative et à encourir seuls le risque de l'affinnation. D'un phénomène nouvellement découvert, le savant propose l'explication; d'un crime récent, le magistrat désigne l'auteur, et le juré aura bientôt à « ju^^^or i) les présomptions de l'accusateur public; enfin la vie pratique nous oblige à nous ériger chaque jour en " ju^^rï> » de nos actes et de ceux d'autrui, de la valeur d'une œuvre d'art, de la commodité d'un outil; nous avons parfois même à juger de l'avenir, c'est-à-dire à ilélerminer par une affirmation notre attitude de tout à l'heure, ou peut-être la conduite de notre vieenliiTc ; car toute délibération tend à se résoudre en une allirmation dont procédera l'acte volontaire. Ainsi la croyance, comme l'acte libre, semble se résuim^r par* fois en un fiât de la volonté ; de fait, elle suscite les mêmes débats intérieurs, et souvent l'effort ii^esl pas moindre de se résoudre à croire que de se décider à agir.
aïO LA CROYANCE ABSTRAITE
§ II. — A quoi tend cet effort? Evidemment à nous affranchir d'un doute insupportable à la vie mentale, car il est incompatible avec Faction. Or le doute dont il s'agit ici n'a plus le même caractère de simplicité que celui que nous avons trouvé déjà au point de départ des croyances non spontanées. Il ne s'agit plus d'une simple division de l'attention entre deux termes également donnés : tradition, souvenir, habitude d'une part, et percept de l'autre, mais d'une sélection entre un nombre variable de termes qui peuvent être également absents. C'est ainsi que la cause n'est pas donnée avec le fait, et moins encore la loi générale. De même, la valeur d'un acte oU d'une œuvre d'art n'est pas impliquée dans l'expérience comme sa couleur ou ses dimensions. Dans ces trois cas, l'attention ne se partage plus seulement entre deux réalités qui la sollicitent, elle fait œuvre d'invention et se crée à elle-même son propre objet, elle devient imagination.
Examinons, à ce point de vue, les trois formes de jugement original que nous venons de signaler : découverte scientifique, jugement moral et jugement esthétique.