EN MÉDECINE
Ïl est peu de questions en médecine , sur lesquelles Fhistoire présente plus de divergence et d'opposition entre les auteurs que celle de savoir si la médecine agissante est préférable à celle d'expectation , s'il vaut mieux attendre dans l'inaction l’issue d'une maladie ? que d'en brusquer on bâter le dénouement* des polémiques vives et animées 7 des écrits volumineux ont été publiés pour et contre chaque opinion. Si l'autorité des anciens , et surtout du divin Vieillard ^ était aussi sacrée qu'il a semblé naguères â un professeur de Montpellier (i)7 la question que je me propose d'agiter deviendrait oiseuse ? elle serait toute résolue d'avance en faveur de l'expectation. On sait avec quel religieux respect la marche des maladies était contemplée par lui (2) 7
(1) Journal de la doctrine médicalede Técole de Montpellier, t. 2. p. 286.
(2) Àsclépiade appelait sa méthode une méditation sur la mort.
par Galien , et par tous ceux qui , à leur exemple , n'y voyaient que des humeurs à cuire et à évacuer. Si l'assentiment du plus grand nombre à une opinion était une démonstration de sa vérité, nous ne saurions également disconvenir de la supériorité de l'expectation sur la médecine agissante , puisque sortie de l'antiquité , elle a descendu sous son égide le cours des siècles , et que , combattue plusieurs fois avec violence , proscrite avec horreur par les chimistes qui , pleins de confiance à leurs spécifiques et leurs altérants , répétaient avec Yan Helmont , que le vrai médecin est celui qui sait prévenir ou modérer la malignité des maladies mortelles et abréger celles qui doivent être longues , elle n'en a pas moins compté au nombre de ses adeptes le plus grand nombre des médecins, et est devenue un dogme fondamental de pratique dans la plupart des écoles.
Si cependant , et malgré cette sanction du temps et du nombre , nous osons lui contester la prérogative dont elle jouit à ce double titre , une pareille recherche ne peut pas sembler irrévérente à une époque où l'autorité de la raison se met au-dessus de la domination de Yipse dixit , et où un examen impartial et approfondi prend la place de cette excessive admiration pour les écrits et les inv enions cl autrui , cette vénération outrée pour V antiquité , que Bacon signalait au nombre des causes qui ont toujours entravé les progrès des sciences.
Avant de nous engager dans la discussion, il sera nécessaire de fixer le sens que nous attacherons
au mot expectation j car dans les écrits dont elle a été le sujet, elle n’a pas toujours eu la même acception j l’obscurité et rinexactitude qui en résultent , rendent souvent la lecture de ces écrits aussi pénible qu’infructueuse. Nous entendrons par là Y inaction dans laquelle le médecin reste en attendant le moment favorable de placer des remèdes . C’est ainsi qu’elle a été définie par l’académie de Dijon dans la question que cette Société savante proposa pour le concours de l’année 177 6, et sur laquelle Youîorme remporta le prix par un mémoire qui est , autant que je sache , la production la plus classique que nous possédions sur la matière. Mais quel que puisse être , d’ailleurs , le mérite de cette composition, la notion erronnée que Fauteur s’est faite des maladies ne nous défend-elle pas d’en adopter d’emblée les conclusions ? et ne serait-ce pas dans l’intelligence vicieuse de ce point de doctrine qu’il faudrait chercher en grande partie l’origine du penchant des médecins pour l’expectation ?
Les bornes que je dois me prescrire me défendant des citations multipliées , qu’il me suffise d’avoir rappelé, que Voulonne, cherchant à déterminer les cas où le médecin doit agir ou ex pecter , admet comme éléments nécessaires de toute maladie : i° un principe morbifique quelconque , opposant un obstacle au libre exercice des fonctions^ 20 un principe vital s’irritant contre cette résistance , se troublant et excitant divers mouvements pour ramener Fordre et l’harmonie que Pinel , traitant la même ques-
tion (1) j est oblige , pour la résoudre, de recourir à deux sections de fièvres simples ou primitives, dont la première comprend trois ordres de fièvres essentielles , qui ont une marche régulière et une tendance favorable , et la seconde , trois autres ordres de fièvres primitives , caractérisées par des symptômes de funeste augure et accompagnées du plus grand danger, et cfen imaginer dans le nombre, comme la fièvre angioténique , dont le caractère demande la méthode expectante , tandis que ses symptômes par leur violence commandent faction * enfin , que tous les pathologistes partisans de l'expectation , qui ont écrit avant fère de la nouvelle doctrine médicale et même plusieurs de ceux , dont les ouvrages ont paru depuis , vont puiser leurs principales indications , celle entr autres qu'ils décorent de vitale , dans l'état des forces , que c'est sur l'évaluation de ces forces , sur leur comparaison avec f énergie du principe morbide avec lequel on les suppose aux prises , qu'est fondée , selon eux, l'option entre la médecine d'action ou celle d'attente. Or, si la maladie n'est pas l'effet de la colère excitée chez le principe vital contre le principe morbifique , comme le prétendait Voulonne ^ si , au lieu de six ordres de fièvres primitives et essentielles , dont les unes ont une marche régulière et une propension salutaire , les autres un décours tumultueux et une tendance funeste , comme le soutenait Pinel , il n'y a pas de fièvres essentielles
(i) Dictionnaire des sciences médicales ; tom. i. p. 196.
du tout ; ou mieux , si la réunion de symptômes à laquelle on donne ce nom , n’est que la manifestation de Fétat phlegmasique des viscères } si les forces ne sont pas une entité , mais seulement une des expressions des actions organiques • si elles ne peuvent être atteintes ni modifiées qu’au tant que les organes , dont elles représentent les mouvements, le sont au préalable} si les organes dont l’ensemble constitue l'économie vivante , sont diversement excités, de manière qu’une modification uniforme de leur vitalité ne se rencontre jamais } si vouloir par conséquent exciter , déprimer, régulariser, ranimer , diriger les forces prises dans leur ensemble et indépendamment des organes , est une prétention chimérique, et si tout précepte médical qui s’y appuie consacre une erreur , il s’ensuit , que la nécessité de l’expectation, quoique adoptée par les écoles d’après ces principes , n’est pas suffisamment prouvée et qu’il est utile et même indispensable de la soumettre a un nouvel examen.
Pour cet effet , commençons par fixer le sens du mot maladie car aussi long-temps qu’on ne sera pas parfaitement d’accord sur la valeur du terme , il ne sera pas possible de s’entendre sur la meilleure manière de traiter l’objet qu’il représente.
Pour nous , toute maladie quelconque ri est que la manifestation au dehors dune altération organique i point de trouble , de vitalité sans lésion matérielle concomitante , pas d’irrégularité de fonctions sans atteinte portée aux tissus chargés de les accomplir;
et , si cette dernière n’est pas toujours appréciée , cette circonstance doit être attribuée uniquement à rimpuissance de nos moyens d’investigation, ou au défaut d’habileté des explorateurs.
En effet , les propriétés , dites vitales , de nos tissus , leurs sensibilité , contractilité , expansibilité , rétractiiité ! eh que sais-je moi? dépendant de l’arrangement et de Faction réciproque des molécules qui les constituent , s’il ne se fait aucun changement préalable dans la cause , il rfy a aucune raison pour qu’il survienne du trouble dans les effets.
On conçoit sans peine, qu’une machine , quelque compliquée qu’on la suppose, conservera toujours la même direction , et donnera le même produit , aussi long-temps que les pièces qui la composent , se tiendront et mouvront dans les mêmes rapports * son jeu ne se détraquera que par le défaut de cette condition.
Les forces , les propriétés vitales n’ont pas préexisté à l’organisme, ne sont ni au-delà ni en dehors de lui , elles naissent avec lui ou plutôt ne sont que lui en action 5 organisme et vie sont des termes synonymes , voilà l’expression simple et rigoureuse des faits. Toute autre étiologie des phénomènes vitaux peut séduire des esprits spéculatifs et alimenter indéfiniment des discussions métaphysiques, mais elle restera tout- à- fait stérile pour la physiologie , la pathogénie et la thérapeutique.
ïl suit de là d’une part , que tout dérangement fonctionnel signale 1111e altération organique cor-
responclante } de Fautre , que chaque organe ., étant d’après et par sa texture , approprié à l’accomplissement d’une fonction spéciale et déterminée, la profondeur de son altération organique se mesurera par Fétendue du trouble fonctionnel* en d’autres termes , que tout symptôme bien interprêté , représente l’image fidèle de l’état morbide. Si ceci n’est pas la vérité , adieu toute séméiologie et partant toute certitude dans fart de guérir.
Il est juste de reconnaître que l’évidence de ces rapports a frappé en général les esprits justes de notre époque et qu’ils se sont empressés de s’y rendre } cependant un auteur recommandable a tenté récemment de soustraire les maladies mentales à son application. Il a cru rendre par là même , l’intelligence de ces affections plus aisée. Je doute qu’il aît réussi 5 mais ce que j’oserais affirmer, c’est que , si ses applications étaient admises , il ne resterait plus aucune base rationnelle pour le traitement. Voici sa théorie réduite à ses plus simples termes: Les causes intellectuelles et morales ri ont rien de matériel , et ne peuvent pas agir par conséquent immédiatement sur le cerveau ; cependant , ces causes morales produisent /’ aliénation mentale : donc cette affection est indépendante dans son origine de toute lésion organique , et si celle-ci se présente , ce nest qiien second lieu et comme effet de T altération préalable des facultés (1). Mais d’abord,
(1) Journal complementaire des sciences médicales , cahier de mai 1827 ? tom. 28 ; p. ipf et suiv.
et en admettant que les causes intellectuelles et morales n’ont rien de matériel et ne peuvent pas agir immédiatement sur le cerveau , il resterait à déterminer quel est le milieu par lequel cette action secondaire s'exécute 5 car , ou ce milieu sera matériel ou il ne le sera pas - il n'y a pas de terme moyen : dans le premier cas ? suivant la règle tracée par Fauteur ? il ne pourra pas recevoir immédiatement Faction des causes intellectuelles et morales : dans le second 7 il ne pourra pas plus qu elles agir directement sur le cerveau. Je pense , que loin de lever ici les entraves , Fauteur les a multipliées 7 et s'il touche la difficulté , ce 11'est que pour la reculer. Ensuite , comment concilier son opinion sur Findépendance 7 où seraient de l’organisation les fonctions intellectuelles et morales , telles que les affections 1 la perception , la pensée tant dans l'état normal qu’anormal ( pag. 207 ) 7 avec celle qu'il écrivit en 1821 et qu'il cite à la page 198 : La sensibilité ne peut être conçue isolément j séparée du corps vivant 7 elle ri a plus cT existence réelle 7 à-peu-près comme T attraction séparée des corps inorganiques li existe plus 7 et ces mots placés à la page 1 97 : Il riy a donc pas d exception à, la règle que tout dérangement fonctionnel suppose un trouble organique, Conçoit-on que dans le même travail où ces vérités sont consignées 7 on rencontre à la p. 206 : Qu il n est pas possible de méconnaître 7 quil existe des affections 7 des passions indépendantes de tout état organique 7 et que la joie et la frayeur soient admises en preuve.
En effet , si la sensibilité' considérée en masse , n'a d'existence qu'autant qu'elle est unie au corps vivant , comment les affections , les passions , qui ne sont sans contredit que des manières d'être de cette sensibilité, existeraient-elles indépendantes des organes f Mais ces affections , qui sont prises pour exemples , prouvent-elles réellement ce que l'auteur veut leur faire prouver ? Qu'est-ce que la joie et la frayeur P Ce sont de pures abstractions , c'est l'expression de ce qu'un grand nombre de faits ont de commun} mais cela ne peut s'appliquer à aucun d'une manière directe et individuelle.
La joie , dit M. Georget (1) , résulte de la perception de sensations agréables , de souvenirs , de passions ou de besoins satisfaits . L'homme est effrayé , dit le même auteur (2) , lorsqu il est menacé d'un danger inattendu . Quand on se réjouit ou qu’on s'efïi aie , c'est à l’occasion d'une sensation produite par un objet quelconque , soit homme , soit chose. Or, il n'est aucun objet du monde sensible qui n'ait de rapport avec l'un ou l’autre de nos besoins et avec lequel il ne fût nécessaire par conséquent , que nous pussions établir des relations. Le cerveau est l'instrument qui sert à cet important usage } c'est pourquoi là aussi vont retentir toutes les impressions produites sur nos sens par les objets extérieurs et où ils produisent des ébranlements plus ou moins vifs , plus ou moins durables.
( 1) Physiologie du système nerveux ? pag. 3 1 6.
(2) Ibid., pag. 327,
La joie , la frayeur ^ et tons les antres phénomènes , dits affections de Famé , naissent de ces ébranlements } elles sont le résultat de la réaction du cerveau sur Fimpression perçue , le produit d’une des fonctions cérébrales , elles n’ont pu se développer qu’à la suite d’un changement dans l’état organique j car s’il était resté le même qu’avant l’impression , s’il n’y avait eu aucun trouble dans la série des mouvements , aucun nouveau phénomène n’aurait été produit: la joie ou la frayeur n’auraient pas été excitées. Dire que la joie , la crainte , le plaisir sont indépendants de l’organisme dans leur développement, c’est ériger en entité , ce qui n’est que la manifestation d’une manière d être de notre cerveau , en temps que ce viscère est le siège et l’instrument exclusif des facultés intellectuelles et affectives , c’est méconnaître Fenchaînement nécessaire et indissoluble , qui existe entre les impressions perçues et les sensations produites, c’est mettre des abstractions à la place des réalités et de la métaphysique à celle de la physiologie.
Voyons quelles sont les lois générales de l’organisme vivant. Des facultés organiques innées propres à l’exercice de la fonction à accomplir , des excitants appliqués aux organes, mettant les facultés organiques en jeu , voilà les conditions de la vie : réaction des organes sur les excitants , c’est le phénomène général de la vie , c’est le dernier terme auquel nous puissions nous élever dans son étude. De la disposition primitive des molécules, de la
composition de la trame organique , dépend la nature de la faculté. L'estomac digère, le duodénum cbylilie, le foie élabore la bile , les reins burine , le cerveau la pensée , en vertu de facultés innées , mises en jeu par des excitants appropriés. D'une juste proportion d'excitation et de réaction résulte la régularité des fonctions ou l'état de santé. Les excitants pêchent-ils par la qualité , ou la quantité ? la réaction s'exécutet-elle avec trop de langueur ou d'énergie i3 II y a tendance à l'état maladif* un dérangement fonctionnel vient-il trahir le défaut d'harmonie ? Il y a maladie.
Et pourquoi imaginer pour le cerveau seulement une exception à cette règle générale ? Si les propriétés vitales pouvaient être primitivement affectées dans l'encéphale, il est juste qu'on en conclue qu'elles peuvent l'être partout ailleurs , et voilà la médecine retombée dans le chaos. Le cerveau n’a-t-il pas ses excitants propres et fonctionnels ? est-il seul privé de faculté réactive ? Or , s'il a ses stimulants , s'il est doué de réaction , que lui faut-il de plus pour être mis sur le même rang que les autres organes? Un muscle éprouve une tension trop long-temps continuée , et il en résulte un tremblement qu'on cherche vainement à comprimer * l’œil est frappé d'une vive lumière , et dans l'éblouissement , qui en est la suite, on voit encore, les paupières abaissées, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel } une idée nous saisit, on s'y abandonne , bientôt elle domine , nous poursuit sans relâche et se reproduit malgré nos
efforts • tons phénomènes produit par la même cause directe , Faction immodérée de l’excitant propre de Forgane affecté. L'état joyeux causé par une bonne nouvelle , dit le profond penseur, M. de Tracy (1) , ou par quelques verres de vin , n est-il pas le meme P y a-t-il de la différence entre l agitation de la fièvre et celle de l' inquiétude P ne confond-on pas aisément la longueur du mal de P estomac et celle de l'affliction P Pour moi je sais qu'il m'est arrivé souvent de ne pouvoir discerner si le sentiment pénible que j'éprouvais était l effet des circonstances tristes dans lesquelles j'étais , ou du dérangement actuel de ma digestion.
Remarquez bien d’ailleurs , que les maladies mentales ne se comportent pas autrement que celles que, par opposition, il faudrait appeler corporelles. Gomme tous les viscères du thorax et de Fabdomen ne sont pas affectés à la fois , que chaque sens externe peut être séparément attaqué , et alors ces fonctions là seules altérées que les organes malades sont chargés d’accomplir • de même , chaque faculté de Famé peut être exaltée ou émoussée dans son particulier , tandis que les autres ont conservé leur intégrité et leur plénitude d’action. C/est de là que proviennent les monomanies. Voyez ce malheureux aliéné qui se croit monarque : il juge nettement des distances , reconnaît ses semblables à leurs formes et les sexes à leurs habillements • il comprend ce qu’on lui dit, agit en conformité de ce
(i) Idéologie , torn. i; pag. 36.
cju'on lui demande , pourvu que les désirs soient exprimés sous forme de supplique , mais ne supporte pas qifon le commande , et distribue avec bonté le superflu de ses repas : cependant ses sensations s'accordent si peu avec l'état réel des choses extérieures , que les haillons dont il est couvert sont à ses yeux la pourpre royale , qu’il ceint sa tête d'une couronne tissée avec la paille de sa couche , et croit que le diamant et l'émeraude étincellent sur son front: ses aliments grossiers, amoncelés dans une écuelle de bois , lui paraissent des mets exquis , présentés sur des plats de vermeil , la vapeur que sa litière exhale est un parfum dont on encense sa majesté, et les clameurs discordantes de ses compagnons de misère , des hymnes composées en son honneur.
Les aliénations partielles ne se présentent pas toujours sous des formes aussi décidées ni aussi faciles à reconnaître } souvent elles se bornent à de simples divagations sur un seul objet , tandis que sur tout autre , les aliénés raisonnent et agissent de la manière la plus conséquente, ou à des penchants bizarres et insolites étrangers auparavant à l’individu • cependant leur cause est toujours la même} elle consiste dans la lésion d'un des organes intracéphaliques , la perturbation de ses mouvements et le dérangement de l'équilibre des actions cérébrales, condition indispensable à l'accomplissement normal et régulier des actes de l'intelligence } aussi voit-on recommander aux médecins de se délier de la conva-
îescenee de ceux chez lesquels l’eneéphale a souffert, aussi long-temps qu’on observe la moindre altération dans l’humeur ou la plus légère confusion dans les idées (1). A l’instar des autres affections morbides , la folie est tantôt continue , tantôt intermittente , quelquefois son invasion est brusque , d’autres fois lente ^ et , si Ton voit rembarras gastrique précéder la gastrite , des infiltrations partielles fanasarque , des vertiges Fapoplexie , de même on voit des hallucinations , des erreurs passagères de jugement ou de volonté être les avant-coureurs de Faliénaîion. Ce n’est qu’après des mouvements passionnés ou de fortes secousses physiques , qui ont vivement ébranlé le centre sensitif qu’on observe quelquefois des manies soudaines } ainsi une terreur subite et profonde , une joie immodérée , un chagrin vif et inattendu , une forte inflammation viscérale , un coup sur la tête Font parfois fait naître sur le champ.
Envisagées et conçues de cette manière , quelle difficulté de plus auront les maladies mentales que celles dont le siège est ailleurs que dans le cerveau ? dira-t-on qu’on ne peut concevoir comment le trouble d’organes tout matériels jetterait un voile sur la pensée , fausserait le jugement , dépraverait la volonté , qui sont des actes de la pure intelligence ? J’avoue que cela ne peut s’expliquer } mais les faits parlent, et, pour être inexplicables, ils n’en sont pas moins réels. S’avance-t-on beaucoup en sup-
(i) Abercrombie, dans le journal complre; tom. i , pag. 3f6.
posant des intermédiaires , et saisit-on mieux le lien qui unit Inintelligence aux propriétés vitales qu’aux organes mêmes ? Un rayon lumineux frappe la rétine 5 les vibrations d’un corps sonore ébranlent le nerf acoustique , et sur le champ des pensées , des désirs , en rapport avec Fimpression reçue, naissent. Qui les accomplit ces actes intellectuels , si ce n'est le cerveau f qui les provoque , sinon des agents très-matériels ? conçoit-on mieux, d’ailleurs, comment agissent Festomac , le foie , les glandes , les reins dans la digestion et les sécrétions ? Si en physiologie il fallait nier tout ce qu’on ne saurait expliquer , il ne resterait pas grand chose à croire.
Et si malgré la certitude , que les maladies mentales dépendent d’une lésion d’un ou de plusieurs organes cérébraux , leur thérapeutique n’est pas plus avancée , il ne faut s’en prendre qu’à F obscurité du mécanisme des fonctions cérébrales et à Fieno-
rance où nous sommes encore malgré les recherches des physiologistes et les expériences des vivisecteurs sur le siège précis de chaque organe. On a beaucoup fait à cet égard , mais il reste bien plus encore à faire , et le premier point à régler serait d’en déterminer le nombre. Or , on n’est pas encore à la veille d’y parvenir. En attendant , nous sommes dans la plus grande majorité des cas , réduits à une médication révulsive intra-cérébrale , car telle est la traduction physiologique de médecine morale.
Mais si la doctrine des maladies considérées sous le rapport du siège était fausse, la manière d’en-
visager leur essence ou si Ton veut leur nature, ne Fêtait pas moins * les faits imparfaitement observés et mal interprétés étaient devenus , entre les mains des médecins , une source inépuisable de conjectures , où la vérité , quelquefois entrevue , était incessamment étouffée entre une foule d’erreurs. Et ici , se présente naturellement une réflexion que je ne veux pas passer sous silence. A en croire certaines personnes , il rfy a rien de nouveau dans la médecine physiologique , et Ton retrouve dans les écrits des princes de Fart tout ce qu’il y a de bon et d’utile dans cette doctrine } en preuve , on allègue quelques mots épars , quelques phrases disséminées , qu’on combine et interprète le moins mal possible , et le tout est donné comme preuve de conviction du plagiat imputé. Il est inutile d’ajouter, que ce n’est pas l’esprit de justice du suum cuique qui préside à ces prétendues institutions. Mais , en partant du principe qu’elles sont exactes , doit-on s’étonner que , vaguant sans cesse dans le domaine des rêveries, et épuisant dans leurs hypothèses toutes les combinaisons possibles (i) , les anciens aient de temps à autre rencontré juste ? n’est-il pas surprenant , au contraire , que ces heureuses inspirations , ces révélations soudaines et comme instinctives, presqu’aussitôt énoncées que produites,
(i) Conf. Cabanis , révolutions de la médecine ; p. 56 et suiv. , 23p et suiv.
Kurt Sprengel , histoire de la médecine ? sect. IÏI ? ch. Ier; sect. IV? ch. ier et en particulier p. 269 et 335.
soient demeurëes tout-à-fait stériles pour la science , et que ceux qui en avaient été favorisés , loin d’en soupçonner l’importance , se soient relancés incontinent , sans autre guide que l’imagination , sur la mer sans limites des conjectures et des erreurs ? et enfin, n’est-il pas plus inconcevable encore, que toutes ces vérités qu’on voudrait actuellement nous faire croire se trouver à fleur de terre dans le domaine antique , soient demeurées si long-temps enfouies et inconnues , quoique le terrain où elles étaient déposées fût incessamment remué et mis à contribution f Et alors même qu’on admettrait , contre l’évidence , que la médecine physiologique est construite de toutes pièces avec des dogmes anciens , quelle admirable réunion de hautes qualités , quelle prodigieuse érudition , quelle puissante sagacité , quelle ardente pénétration ne devrait-on pas supposer dans l’homme , qui , rassemblant tant de matériaux épars , coordonnant tant d’éléments disparates , aurait construit , avec leur secours , le plus bel édifice qu’on ait jusqu’à ce jour élevé à la science } sans contredit un pareil compilateur serait plus étonnant encore que l’inventeur.
Je laisse à l’histoire de la médecine à raconter tous les différents systèmes qui se sont succédés en médecine , depuis les dogmatiques jusqu’à nos jours. Je me borne à rappeler que toutes les opinions antérieures à notre époque peuvent être rapportées à deux grandes divisions. L 'humorisme 1 qui faisait consister l’essence des maladies dans les altérations
des liquides , et le solidisme , qui la plaçait dans le dérangement de la vitalité 5 dans lune comme dans l’autre , il n’est aucune question des organes • car il était réservé à nos jours d’entendre un professeur de médecine clinique démontrer d’abord (1), que toute perversion de fonction est accompagnée d’une altération organique, prétendre ensuite (2) que nos fluides peuvent être primitivement malades , et avancer ainsi clairement que les fluides sont des organes.
C’est encore un bienfait de la médecine physiologique d’avoir éclairé de son flambeau ce point de controverse , et signalé où était la source de l’incertitude et des erreurs. Elle se trouvait dans la séparation de la pathologie d’avec l’hygiologie. Il semblait naguères que l’homme malade fût entièrement soustrait à l’empire des lois qui le régissent dans l’état sain. Dans Fhygiologie, on tenait compte de Faction des organes } dans la pathologie , il n’en était pas question, et alors même que, dans les sections cadavériques , les details les plus minutieux d anatomie pathologique étaient recueillis , on paraissait n avoir pas meme soupçonné le lien qui avait existé nécessairement entre ces altérations et les symptômes observés durant la vie. Dès qu’il fut reconnu que les lois de la vie devaient s’appliquer à l’homme malade comme à l’homme sain „ que pour être malade , l’individu n’en était pas
(1) Rostan , cours de médecine clinique, tom. 1 , p. ip.
(2) Ibid . , p. 28.
moins vivant *, vérité triviale , si Ton veut , mais négligée dans l’application } la question de [essence des maladies se simplifia en se précisant , et Fou conçut que sa solution était toute entière dans Fé tude de la physiologie.
On s’était depuis long-temps demandé ce que c’était que la vie , et aucune définition n’ avait pu en donner une idée juste. On rapprocha ensuite avec attention tous les caractères des corps vivants , afin de démêler ce qui les distinguait essentiellement des corps inanimés 5 on s’assura que c’était le mouvement spontané ; on ne confondit pas la vie et le mouvement , mais on reconnut que c’était l’attribut caractéristique du corps vivant , le seul par lequel îa vie se manifeste au-dehors ? et dans l’absence duquel on ne saurait la reconnaître.
Sentir , a dit récemment un grand idéologue, S est notre existence meme j mais en réfléchissant que les sensations ne sauraient naître sans impression préalable, sans réaction de la part du cerveau, et par conséquent sans mouvement , on voit cette pensée rentrer dans celle que nous avons émise et se mouvoir et vivre devenir deux idées inséparables.
Ceci étant admis , voyons de combien de modifications le mouvement est susceptible: il n’y en a que deux } accélération ou ralentissement* mouvement plus rapide ou plus lent } et cette loi générale embrasse les masses aussi bien que les molécules. Or, la vie n’étant sensible à nos sens que parle mouvement, nous ne saurions y concevoir d’autre
modification que l’accélération ou le ralentissement ; et. comme la vie n’est qu’un terme abstrait pour designer un organe vivant , il s’ensuit que dans 1 accomplissement de ses actes , l’organisme , en tant qu un composé d’organes , n’est pas susceptible d’en éprouver d’autres. Or , comme au nombre de ses actes , se rencontrent ceux qui appartiennent à l’état morbide ou pathologique , la conséquence rigoureuse est , que toute maladie consiste prochainement dans 1 accélération ou le ralentissement des mouvements vitaux.
Ici je vais au-devant d’une objection. Comment, dit-on , expliquer avec cette dichotomie les formes si excessivement variées des maladies et réclamant des médications si différentes F Cette objection est plutôt spécieuse que réelle , et s’évanouira devant les considérations suivantes : il n’est aucun de nos organes , qui ne soit composé d’un grand nombre de tissus élémentaires } chacun d’eux est pourvu de son degré d’excitabilité, et manifeste par conséquent ses souffrances d’une manière propre } ils peuvent être malades isolément , un à un , deux à deux , et dans toutes les combinaisons que leur nombre plus ou moins considérable admet } ils peuvent l’être au même degré , ou à des degrés différents } calculez maintenant , quelle étonnante multiplicité de symptômes naîtra de ces complications. Ceci n’est pas une hypothèse gratuite} l’étude clinique et l’anatomie pathologique en démontrent la vérité. Demandez aux médecins qui fréquentent les
amphithéâtres , quels étranges desordres les cadavres leur présentent chaque jour, quelle inconcevable variété d'aspect et de formes est offerte par les différents appareils , les poumons , par exemple } d'après que l'un ou l’autre système organique entrant dans leur composition , a etc plus particulièrement le siège de l'affection morbide, quoique celle-ci fut essentiellement la même partout , savoir, cette exaltation de vitalité qu'on désigne par le mot irritation P
Sans doute , toutes les affections irritatives ne cèdent pas aux mêmes moyens , et il serait absurde de prétendre qu'avec de la gomme et des sangsues on peut se passer de tout autre agent thérapeutique: aussi n'y a-t-il que ceux-la seuls qui ne connaissent pas la différence d’excitabilité des organes, qui pourront soutenir une semblable opinion. Il est prouvé pour nous , que chaque modificateur exerce sur l'économie une action spéciale , en vertu probablement d'une affinité élective qu'il soutient avec l'un ou l’autre de nos tissus. Ces rapports ne sont pas encore suffisamment étudies } mais le tartre stibié 7 la strychnine , la belladonne , etc. , en démontrent la réalité , et la pharmacologie ne sera une science , qu'autant qu'il en sera de meme pour toutes les autres substances médicamenteuses. Je l'ai tenté pour l'opium (1) } d'autres jugeront jusqu à quel point j’ai rempli ma tâche. La nature de ce
(i) Annales de la médecine physiologique ; t. 2 , p. 29 ? et t. 5?p. 279.
travail ne me permet pas d'entrer dans de plus longs développements , à ce sujet 5 je me bornerai à une seule réflexion } la surexcitation d'un organe , coïncidant toujours avec Fabexcitation d'un ou de plusieurs autres, on conçoit sans peine quelles puissantes et salutaires révulsions , l'emploi tempestif de l'excitant spécial d'un tissu ou d'un organe doit opérer pour faire cesser l'irritation d'un ou de plusieurs autres , qui se trouvent avec les premiers dans un rapport de sympathie d'antagonisme. On a remarqué déjà , que les antispasmodiques ou calmants du système nerveux sont, en général, excitants du sanguin } des esprits irréfléchis, s'écrieront que je plaide pour la cause des spécifiques : mais prenez garde , que pour nous servir du même mot, nous traitons de deux choses tout-à-fait différentes. La spécificité d'autre fois , supposait une lutte entre le médicament et Y entité morbide. Le mercure domptait la syphilis 5 le quinquina coupait la fièvre intermittente , le soufre ou l'arsénic éteignaient les dartres. On voit ici la maladie personnifiée en-dehors et indépendante des organes , saisie corps à corps avec le médicament devant la puissance duquel elle va succomber, et cette spécificité était une chimère, puisque la maladie sans organes, en est une ellemême 5 celle que nous concevons n'est qu’une modification particulière des tissus vivants par une substance déterminée 5 celle-ci est une réalité et facile à constater pour quelques substances au moins , à chaque instant. Loin que cette manière d'entendre
Faction des modificateurs thérapeutiques nous ramène vers la polypharmacie , elle bannira de nos ordonnances tout luxe de prescription , et une fois le siège et la nature de Faffection morbide reconnus , indiquera la substance propre à imprimer aux mouvements organiques une direction opposée à celle , pour laquelle ils sont devenus impropres à remplir
leurs fonctions normalement.
En faisant les recherches nécessaires pour traiter de Fexpectation , on est frappé tout d’abord de la circonstance suivante. Tous les auteurs , qui combattent pour Fexpectation, sont partisans de la doctrine des crises } ceux , qui veulent qu on agisse dans les maladies , rejettent au contraire cette doctrine comme vaine et inutile, et plus les premiers accordent de pouvoir à la nature , plus ils sont exclusifs dans leur attachement pour la temporisation.
Si, par crise on veut entendre la terminaison d’une maladie, et par évacuations critiques , ces sursécrétions qui accompagnent leur issue favorable, il n’y a aucune raison pour repousser cette nomenclature 5 les mots n’ont de valeur que celle qu’on leur accorde } mais si par crise on désigne, à l’exemple de Galien , une sorte de combat entre la nature et la maladie , qui se livre à des jours fixes et déterminés* si les éliminations humorales abondantes sont envisagées , non comme l’effet , mais la cause de l’amélioration qui s’opère , alors: on voit mal les choses et on interprète de travers les faits dont on est témoin. D’abord , la maladie n’étant pas un
etre isolé et indépendant , on comprend sans peine que ce combat , qu il soutient avec la nature , n est qu une chimère , une des nombreuses illusions de 1 ontologie médicale 5 puisque le combat même na pas lieu, il devient impossible d en supputer 1 époque , et les vacillations et contradictions éternelles des fauteurs du système des jours critiques , leur incertitude sur la manière même de fixer le premier jour, disent assez sur quelle frivole base ils lavaient fonde. €Test cependant sur cette même base que s appuie aussi la doctrine de Fexpectation. Cette inaction dans laquelle elle renferme le médecin n était commandée que par la crainte de déranger les mouvements critiques par la multitude des remedes , comme dit Baglivi (1), ou des moyens plus grands que la maladie , morbo majora comme s exprime Stolî. On se représentait la nature et la maladie cheminant sur une ligne parallèle la première cherchant dans sa marche calculée à gagner le terrain où devait se livrer le combat à outrance, préludant à cette scène terrible par quelques escarmouches aux jours intercalaires , ramassant des forces et faisant des dispositions aux jouis indicateurs 7 malheur a elle , si elle venait à être surprise aux jours vides , car sa défaite était certaine. Les agents thérapeutiques étaient une espèce de réserve que le médecin tenait à la disposition de la nature , dont il devait attendre fappel avant
(1) Praxeos medicæ ; lib. 2 ? cap. 12 , § 7, pag. 23 6, operum
edit. 1733.
de la faire avancer , parce que toute manœuvre inopportune et non commandée par elle ne pouvait tendre qu’ à embarrasser ses mouvements et déjouer ses savantes combinaisons. Voilà quelles fables tenaient anciennement la place de la vérité: voilà quelles étaient les sources ou les principes de conduite étaient puisés. Ecoutons Pinel lui-même (i), recommander Fexpectation , afin de préparer arec maturité Vheureuse époque dan travail critique et des efforts spontanés de la nature pour la solution plus ou moins complète de la maladie. Je rends hommage aux sages préceptes , par lesquels il conseille de poursuivre ce désirable but , mais il n’en est pas moins vrai que c’était en vue et au profit de la crise seule que Fexpectation est ici recommandée.
Mais les crises ne sont pas FefFet du triomphe de la nature sur la maladie , mais leur époque n’a rien de fixe , elle avance ou retarde, selon que la lésion de Forgane ou des organes souffrants persiste ou s'évanouit ; celui-là seul est en état de les * faire naître , qui joint à la connaissance du siège et de la nature de la maladie, celle des moyens propres à atteindre le premier et changer la seconde; les évacuations humorales dont elles s’accompagnent ne sont pas la cause mais l’effet de l’amendement; l’irritation suspendait Faction des sécrétions , sa disparution la restitue ; cette suspension a subi toutes les nuances d’altération que l’irritation éprouvait elle-même ; se lève-t-elle un moment avec la di-
(i) Dictionnaire des sciences médicales ; tom. i4,pag. 25i.
minution delà congestion viscérale, on la voit reparaître avec son retour. Ces faits ne sont pas nouveaux;, les grands observateurs de tous les temps les ont reconnus et signalés, mais ils étaient et restaient étouffés dans les immondes vapeurs de fontologie , antipathique de toute vérité. Et ici vient se placer naturellement une observation importante } c'est que Fexpectation , quoique recommandée d une maniéré générale dans la théorie , était mise complètement en oubli dès qu'il s'agissait d'inflammation. Ce même Stoll , qui prêche l'abstinence de tout remède héroïque dans les fièvres sans caractères , febres nondum determinatœ (i), fait couler des flots de sang , en ouvrant à plusieurs reprises et largement la veine du pied, du bras, du cou, de la tete s il a affaire à une encéphalite (2). Sydenham, dont on connaît l'amour pour l'expectation , conséquence naturelle de sa manière de considérer la maladie morbus naturœ conamen in œgri salutem , affirme dans son traitement de la pleurésie (3) mediante venœ sectione morbifica materies penes meum est arbitrium . Boërhave , qui professe quelquefois une confiance si aveugle à l'expectation qu il déclare (4) que la doctrine d'Hippocrate sur les jours indices ne trompe jamais , quamdiu naturœ morbum committes neque te immisces curationi
(1) Aphorisme 832.
(2) Amphorisme 80.
(3) Operum, tom. 1. pag. 167 ? edit. Genev.
(4) Aphorisme 942.
conseille (1) d’amples saignées dans l'angine inflammatoire : magna ^ cita , repetita emissio sanguinis , quousque ut débilitas , palor , vasorum collapsus . Sans doute ces préceptes étaient le fruit de F expérience par laquelle ces grands médecins avaient appris que c’est en combattant Finflammation qu on guérit cito , tuto et jucunde et non en demeurant tranquilles spectateurs des efforts de la nature, otiosi crisium spectatores ; d'où je crois quil est permis d'inférer que si la véritable nature des fièvres , dites essentielles, dans lesquelles 1 expectation semble avoir été tout particulièrement en lionneur , leur avait été connue , ils iiaui aient pas besite un instant sur le choix des moyens à leur opposer.
Cependant , comme nous n'écrivons sous la dictée d'aucune passion , pour le triomphe d'aucun parti ni pour la satisfaction d'aucun intérêt, nous nous hâtons d'ajouter , que ce dogme de la nécessite d'attendre dans l'inaction la crise des maladies ii a conservé autant de crédit parmi les médecins , que parce qu'il était mal appliqué par ceux-là même qui s'en déclaraient les défenseurs • je m'explique : traiter une maladie, c'est-à-dire , un organe malade , c'est changer le mode de son existence actuelle, et cette modification s'obtient par deux ordres de moyens, ou par la soustraction de toutes les causes qui ont amené son dérangement , ou qui secondairement pourraient l'entretenir , ou par l'application des stimulants qui ont quelque rapport avec lui , soit directement ,
(1) Aphor. 809.
soit d’une maniéré indirecte. Or , cette soustraction des stimulants naturels ou artificiels , dans laquelle nous faisons consister une très-active part de la thérapeutique, à laide de laquelle seule on peut obtenir de grands succès , et sans laquelle tous les autres secours sont illusoires, était considérée comme eæpectation j l’emploi du repos, de la diète, des tisanes aqueuses , de la saignée même en faisait partie j on croyait attendre aussi long— temps qu’on s’y bornait (1)5 elle était mise en opposition avec cette médecine agissante ou perturbatrice dont i’arsénal se composait principalement des moyens les plus incendiaires et les plus destructeurs, et, si aujourd’hui que le mécanisme des maladies est mieux connu , il y a quelque chose qui puisse surprendre , ce n’est pas sans doute que l’expectation , prise dans ce sens , ait trouvé des sectateurs , mais que F agissante , comme on l’entendait , ait pu rallier des partisans, et qu’on n’argumente pas des cures obtenues par elle : que sont-elles , en effet, près des innombrables funérailles dont elle a été la cause? Croit-on que le système de Brown , dont la vérité semblait sortir aux yeux de tous , de sa simplicité même, simpleæ sigillum veri , et l’étonnante rapidité de sa propagation , garantir l’éternité du règne , n’aurait eu qu’une existence si éphémère , si de nombreux et constants revers n’en avaient à chaque instant signalé les erreurs et les dangers? Je sais qu’à en croire quelques livres, la doctrine phy-
(1) Baglrvi.? ioc. cit.; §. 3 et 7 ? pag. 232 et 235.
sioïogique , ne serait que du brownisme retourné ; mais une pareille allégation décèle la plus insigne mauvaise foi ou la plus grossière ignorance. Si Tune et l'autre théorie s'appuient sur la même base , savoir que la vie ne s'entretient que par la stimulation , <vita tota quanta in stimulo , on peut affirmer que c'est la tout ce qu elles ont de commun j parties du même point, elles vont toujours en divergeant , à mesure qu'elles s'en éloignent et ne se rencontrent plus nulle part 5 qu'il suffise d'avoir rappelé à ceux qui ne veulent voir dans la doctrine physiologique que la contre-partie du brownisme , que celui-ci a pour dogme favori la modification uniforme de l'excitabilité dans tout l'organisme, et que la médecine physiologique explique tout en pathogénie comme en thérapeutique , par le balancement de la vitalité entre les différents organes, et qu'il faut par conséquent une inconcevable inadvertance ou une préoccupation peu commune , pour confondre la dichotomie du réformateur écossais avec celle que nous adoptons et dont nous avons lait connaître plus haut la nature et les lois. De tout ce qui précède , sommes-nous maintenant en droit de conclure , que, s'il est constant , que toutes les maladies sont locales , quelles consistent toutes prochainement dans l'augmentation ou la diminution des mouvements vitaux ou organiques, que les sy mptômes , dont elles sont accompagnées suffisent pour reconnaître et leur siège et leur caractère; que les évacuations , dites critiques , ne sont pas la
cause maïs les effets de la solution de la maladie : Il découle de ces faits comme conséquence 5 que la médecine d'expectation considérée comme Y inaction dans laquelle reste le médecin en attendant le moment favorable de placer des remèdes 5 doit être abandonnée entièrement ? et remplacée par la prompte mise en œuvre des moyens propres à ralentir ou à accélérer les actions vitales , selon
que par leur excès ou leur défaut elles donnent lieu à un état morbide ?