‹ Essai sur l'histoire de la critique chez les grecs [microform]: introduction à l'étude de la littérature grequeChapitre 46 sur 194 · ART ET POESIE · texte numérisé non relu

ART ET POESIE

mais qu'ils sont les interprètes du dieu .qui nous parle par leur bouche. Ainsi Tynnichus de Ghalcis n'a fait aucune pièce de vers que l'on retienne, excepté son péan que tout le monde chante, la plus belle ode peut-être que l'on ait jamais faite, et qui, comme il le dit lui-môme, est réellement une production des Muscs. 11 me semble qu'il a été choisi comme un exemple éclatant, pour qu'il ne restât aucun doute si ces beaux poèmes sont humains et faits de main d'homme, mais que nous fussions assurés qu'ils sont divins et l'œuvre des dieux ; que les poètes ne sont rien que leurs interprètes et qu'un dieu les possède toujours, quel que soit celui qui les possède. C'est pour nous rendre cette vérité sensible que le dieu a chanlé tout exprès la plus belle ode par la bouche du plus mauvais poète. »

Ainsi l'amour du beau et l'amour du vrai, le génie de la sagesse et celui de la poésie se confondent on une seule faculté surnaturelle qui élève l'homme au-dessus de la matière, pour le mettre en rapport avec le monde des idées, en rapport avec Dieu. La poésie et la sagesse à leur tour se confondent avec la plus pure morale. Mais nous sommes loin encore de la pratique de l'art. Platon môme, dans l'entraînement de son spiritualisme exalté, a nié que Tart fût pour rien dans une œuvre vraiment poétique. Nous allons voir que sa théorie sait descendre de ces hauteurs et qu'elle a des réponses précises sur le véritable objet de l'art, sur les procédés dont il use pour réaliser le beau, enfin sur sa moralité.

L'enthousiasme, le délire, l'inspiration, de quelque nom qu'on veuille se servir ici, ne peut être l'état habituel du poète. Le poète ne chante pas toujours sans avoir conscience de ses chants, sans songer à son auditoire et aux moyens de lui plaire. Du moment qu'elle s'observe et s'étudie elle-même, la poésie devient un art ; et il en est de même de l'éloquence, bien que dans sa haine contre les sophistes, Socrate soutienne si souvent que l'éloquence est à peine une pratique, un métier. L'art de la parole en général se propose de séduire les âmes, de les entraîner, ce que Platon exprime par un seul mot qui manque à notre langue {^^x^ycoyia). Pour agir sur les âmes, il faut en connaître la nature et les divers caractères. L'enseignement des anciens maîtres de rhétorique était bien stérile à cet égard; il se bornait, nous l'avons vu, à de petites règles d'élocution, à de mesquines receltes de dialectique. « Parce qu'ils en avaient les éléments, ils croyaient avoir trouvé la rhétorique elle-même, et s'imaginaient qu'en enseignant tous ces détails à leurs disciples, ils leur apprendraient parfaitement l'art oratoire. Quant à l'art de diriger toutes ces choses vers un but commun, la persuasion, et d'en composer l'ensemble du discours, ils l'avaient négligé, laissant là-dessus à leurs auditeurs le soin de se tirer d'affaire » ; très confiants néanmoins dans l'efficacité de leur méthode et la

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croyant bonne à faire des orateurs même en dépit de la nature. Platon tient fort à les guérir de cette illusion. Pour former un bon orateur, il demande d'abord les dons de la nature ; il veut qu'on y ajoute les spéculations de la philosophie, « d'où vient l'habitude de considérer les choses de haut et l'habileté qui se fait un jeu de tout le reste. » Surtout il recommande l'étude approfondie de l'âme, de ses affections, de ses facultés. Le vrai professeur d'éloquence « fera voir d'abord si l'âme est une substance simple et identique, ou si, comme le corps, elle est composée d'éléments divers; il dira quelles sont ses propriétés actives et passives et à quoi elles se rapportent. En troisième lieu, ayant rangé par ordre les différentes sortes de discours et les différentes sortes d'âmes et leurs diverses manières d'être affectées, il remontera aux causes qui peuvent produire ces effets, ajustera les moyens à la fin et fera voir comment, par quels discours il doit arriver nécessairement que telles âmes s'ouvrent à la persuasion et que d'autres s'y refusent... La vertu du discours élant d'entraîner les âmes, celui qui veut devenir orateur doit savoir combien il y a d'espèces d'âmes... Il faut que, suffisamment instruit de tous ces détails, il puisse ensuite les retrouver dans toutes les circonstances de la vie et les y démêler d'un coup d'œil rapide... Il faut qu'il sache quand on doit parler et quand se

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taire, quand employer ou quitter le ton sentencieux, le ton plaintif, rampliticalion, etc., de manière qu'il soit sûr de placer à propos toutes ces choses et de s'en abstenir à temps ; alors seulement il possédera Fart de la parole*. » C'est la première fois que la science du cœur humain est ainsi placée au-dessus des vanités et des puérils préceptes de la sophistique ^

La poésie et la musique, la peinture et la sculpture, avec l'architecture même, sont aussi des arts qui, plus ou moins directement, tendent à émouvoir l'âme. Tous ont un caractère commun, l'imitation ^ Dans quelques genres de poésie l'imitation est peu apparente, par exemple dans le dithyrambe, et, en général, dans les compositions lyriques ; dans d'autres, le poète tour à tour parle en son nom ou fait parler un autre personnage, comme on voit, au premier chant de l'Iliade, Homère raconter d'abord en son nom les souffrances des Grecs devant Troie, puis s'effacer pour mettre en scène Chrysès et Agamemnon. Enfin le nom d'imitation s'applique par excellence au drame,

* Phèdre, p. 271, éd. H. Est. Cf. Havet, Étude sur la Rhétorique d'Aristote, p. 9-12; J.-F.-A. Berger, De Rhetorica, quid sit secundum Platonem (Paris, 1840).

- Sur la yj/^ayroyia.j voyez F, Ast, De Platonis Phaedro (lena, 1801), chap. vi, p. 112.

' Lois, livres II et VII. Dans le Sophiste, p. 219 et suiv., Platon distingue avec beaucoup de finesse les arts des métiers .

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OÙ le poète disparaît toujours derrière ses personnages * .

Les arts d'imitation ne diffèrent pas seulement quant aux moyens qu'ils emploient, comme la musique, qui imite par les sons, et la peinture, qui imite par les couleurs ; ni quant à la manière d'imiter, comme le dithyrambe et la tragédie : ils diffèrent encore selon les objets qu'ils se proposent. Ainsi l'épopée et la tragédie imitent, en général, des personnages sérieux ; la comédie est une imitation du mauvais et du ridicule. Louer et blâmer sont les deux principales fonctions du poète.

Maintenant, qu'est-ce que cette imitation à laquelle se réduit toute création poétique^? Consiste-t-elle à reproduire, aussi fidèlement qu'il est possible, les traits d'un modèle offert par la nature? Platon semble le croire, et, au deuxième livre des LoiSjOxi il veut que la beauté d'une œuvre d'art se mesure à la justesse même de l'imitation, et surtout dans le dixième livre de la Républigue^ où, par une analyse pleine de finesse, il rattache cette singulière conclusion à sa grande théorie des idées. Chaque réalité de ce monde, fait-il dire à Socrate, dans le dialogue avec Glaucon, répond à un type soit incréé soit créé par le souve-

* République, livre III.

» Aïj/xtoupyta, Rép., III, p. 400 E, 401 A.

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rain auteur des choses. Avant que le menuisier construisît un lit, le lit idéal, l'idée du lit existait dans la pensée de Dieu, et c'est à la ressemblance de ce modèle que l'artiste a fait son œuvre. Il en est de même de toutes les œuvres de l'industrie humaine ou de la nature. Cela posé, quand la poésie ou la peinture, promenant, pour ainsi dire, autour d'elles, un miroir, y reçoivent les images de ces divers objets pour nous les rendre sensibles par le son ou par la couleur, il est évident qu'elles ne nous transmettent qu'un reflet de la vérité. Déjà le lit du menuisier n'était pas celui de Dieu • le lit du peintre ou du poète ne sera pas même celui du menuisier. Il y a là comme trois ordres de créations : la première, qui est le fait de Dieu ; la seconde, qui est le fait de l'homme, ouvrier ou artiste, modifiant la matière par un travail manuel ; la troisième est celle du poète, création bien inférieure, comme on voit, aux deux précédentes, imitation d'une imitation, art trompeur et peu digne de la confiance des hommes sérieux qui veulent connaître la réalité, non de vaineg apparences de la réalité. A ce propos, Socrate se tourne contre Homère ; il lui demande pourquoi Im si habile à peindre les guerriers, les législateurs, les médecins, n'a jamais commandé une armée, trace la constitution d'une seule cité grecque, m guen un seul malade? Sans doute c'est que de l'art mi-

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iilaire, de la science des lois et de la médecine, Homère n'a jamais connu ni reproduit que l'apparence; comme lui, tous les poètes, ses disciples, décrivent l'ombre des vertus et des actions de leurs héros; mais ils n'en atteignent pas la réalité. Ainsi le peintre, avec ses couleurs, saura peindre un cordonnier, mais il ne saura pas faire une chaussure. Moins subtil, ou, pour parler sincèrement, moins sophiste, le Socrate de l'histoire, celui que Xénophon fait parler dans ses Mémoires, remarquait, avec raison, que le beau, imité par le peintre, n'est pas celui même du modèle qu'il a sous les yeux, mais un composé des formes les plus parfaites que la nature a départies à divers modèles. Or, pour choisir et rassembler ces éléments de la beauté, il faut bien que l'artiste en conçoive une image idéale, il faut donc qu'il s'élève au-dessus de la réalité matérielle, qu'il atteigne l'idée pure dont cette réalité n'est qu'une reproduction imparfaite. Le poète n'est donc pas cet imitateur de troisième rang que Platon définit si dédaigneusement dans la République; c'est bien, dans le domaine de son art, un créateur à la façon de tous les autres artistes, et comme un rival de Dieu même. Si c'est à la ressemblance des idées éternelles que Dieu forme les êtres de ce monde périssable, si l'artiste, qui, de ses mains, pétrit la matière, la découpe ou la sculpte avec son ciseau, ne travaille qu'en vue

de ce même modèle, pourquoi ne serait-il pas vrai que le poète crée aussi, avec des mots et des sons, une image de la réalité idéale? A quoi bon lui avoir donné le délire des Muses ; à quoi bon l'avoir mis en rapport avec les dieux par la magnétique influence de l'inspiration pour n'en faire ensuite que le copiste servile de ce monde que ses sens lui révèlent, et pour lui refuser le sentiment, la perception de l'idéal ? Après en avoir fait un être privilégié du ciel, pourquoi le ravaler ensuite audessous du* dernier des artisans?

Heureusement, Tinconséquence de Platon n'est pas au fond ce qu'elle semble d'abord, et pour comprendre la doctrine de la République, nous n'avons pas besoin d'eftacer celle du Phèdre.

La République de Platon est une cité imaginaire, dont les citoyens ne sont pas des hommes, mais des demi-dieux. Il l'avoue lui-même dans un passage mémorable des Lois'. Le législateur lui a imposé l'idée d'une justice nouvelle, qui n'est point celle de nos sociétés corrompues, sorte de com-

i (( La cité que l'on a décrite, ce sont des dieux ou des fils de dieux qui l'habitent en un corps, et c'est leur société qui vit ainsi dans la joie pure : il ne faut donc pas songer a un autre modèle de cité parfaite, mais rechercher, autant qu on le peut, celle qui s'en rapprochera le plus. Et celle dont nous venons de traiter serait seule la plus voisine de 1 immortalité, si on pouvait la réaliser, et serait la seule au second rang : une troisième, si Dieu nous le permet, nous en donnerons plus tard le dessein, » Lois, 1. V. p. 739 E.

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