PLATON ENNEMI D^HOMÈRE
vraient exercer leur génie. Mais Junon enchaînée par son fils, mais Vulcain lancé hors du ciel par son père quand il veut défendre Junon^ mais tous ces combats des dieux qu'Homère a décrits, allégoriques ou non, ne pénétreront point dans notre ville ; car l'enfant ne sait pas distinguer le sens vrai du sens allégorique, et les impressions qu'il a reçues à cet âge seront profondes et ineffaçables". »
Et Socrate poursuit longuement dans deux livres de la République (le second et le troisième) son accusation contre Hésiode, Homère et les poètes de cette école qui donnent des dieux et des héros une idée si dangereuse pour les mœurs des jeunes citoyens ^ Le drame surtout lui fait peur, parce qu'il est une imitation plus saisissante que tout autre genre de poésie, parce qu'il est en lui-même un mensonge, et un des mensonges les plus contagieux. En effet, à voir des acteurs imiter
* Olympiodore répète, d'après Platon, la même remarque, dans son Commentaire sur le Gorgias, p. 323, 324 des extraits qu'en a donnés V. Cousin (Fragments philosophiques, t. li éd. 1847). ^^
* On a bien souvent réfuté les jugements de Platon. Voyez G. Paquelin : Apologème pour le grand Homère contre la repréhension du divin Platon sur aucuns passages d'iceluy, Lyon, 1577, in-4o, ouvrage auquel Montaigne fait peut-être allusion, sans nommer l'auteur, dans les Essais, II, 19, p. 409, éd. 1796. M'^^Dacier consacre aussi toute la 2" partie de la Préface de sa traduction de l'Odyssée à défendre Homère contre le philosophe et à prouver « que toutes les censures de Platon, au lieu de tomber sur les poèmes d'Homère, tombent directement et avec toute leur force sur nos romans et sur nos poèmes épiques, qui ne sont que des altérations grossières de la vérité. »
exactement sur la scène de mauvaises actions, comme cela arrive si souvent dans la comédie et même dans la tragédie, on peut prendre goût à faire comme eux. Tout au plus relève-t-il çà et là dans ces beaux poèmes de l'ancienne Grèce quelques traits utiles pour former le courage d'un guerrier, par exemple le vers que le patient Ulysse adresse à son propre cœur :
« Allons, ô mon cœur, tu as souffert de plus terribles maux. »
Mais de tels traits ne suffisent pas pour racheter à ses yeux le vice irrémédiable d'une poésie qui cherche à intéresser plutôt qu'à instruire ; il éconduit de sa cité cet imitateur universel^ indifférent au bien comme au mal, dangereux séducteur des âmes, et il demande un poète « moins agréable, mais plus austère, » qui se résigne aux prescriptions du législateur, et qui ne présente jamais à ses jeunes disciples que Timage du vrai et du bien. Afin que la sévérité d'une telle éducation soit encore mieux assurée^ les modèles de poésie qu'aura adoptés le législateur seront, comme ces types traditionnels de l'architecture égyptienne, transmis de siècle en siècle, sinon pour décourager les poètes, du moins pour enfermer leur génie
* On a toujours pensé que Platon parle ici d'Homère ; mais il ne le nomme pas. Voyez sur ce sujet de piquants rapprochements de témoignages et d'opinions dans les notes de J. V. Le Clerc sur ses Pensées de Platon, p. 537-539.