PLATON. LES LOIS
dont nous avons applaudi au théâtre l'habile imitation ; seulement on permettra les hymnes en l'honneur des dieux et les éloges des hommes vertueux. Socrate regrette un peu ces rigueurs, surtout en pensant à Honfcre ; il voudrait bien que la poésie trouvât quelque bon défenseur; mais, après tout, il se console en songeant que la lutte est ancienne déjà entre les philosophes et les poètes, et qu'il n'a pas le tort des premières attaques ; il s'affermit enfin par cette noble maxime, « qu'il est impie de trahir ce que l'on croit la vérité \ »
Les Lois nous offrent encore le plan d'une cité imaginaire, mais plus rapprochée déjà de la réalité: c'est la législation de Minos ou de Lycurgue, commentée, embellie par le génie d'un grand philosophe. Là, comme dans la République, le problème^ de la poésie est subordonné à celui de l'éducation. Mais, dès les premières lignes, on sent toute la dislance qui sépare les deux utopies platoniciennes, et combien la seconde est plus voisine de îa nature. « Si vous admettez dans votre ville, disait Socrate dans le dixième livre de la République, une muse lyrique ou bien épique, revêtue d'agréments séducteurs, au lieu de la loi et de l'éternelle raison, vous y ferez régner le plaisir et la peine. » L'auteur des Lois^ plus indulgent envers l'humanité, reconnaît que ce sont les dieux qui, touchés de
République, X, p. 607 G»
nos maux et voulant y porter remède, ont envoyé ici-bas les Muses, Apollon et Bacchus. Selon lui le besoin de mouvement est naturel à l'enfance, et l'instinct du rythme est un des caractères qui distinguent Thomme des autres animaux. La musique excite et seconde cet instinct. Les Muses et Apollon sont ainsi nos premiers instituteurs ; mais ces jeux, qui sont un plaisir et un délassement (TTottSix), sont aussi une instruction (TraiSsia) ; il appartient au législateur d'en régler l'usage dans l'intérêt de la morale. Le mieux serait à cet égard de pouvoir faire pour la musique et pour la poésie ce ' que les Égyptiens ont fait pour la sculpture : chez eux les mêmes types sont reproduits depuis plus de dix mille ans (et Platon a soin de dire qu'il veut être entendu à la lettre) avec une telle iidélité qu'on ne saurait distinguer d'après le style architectural les monuments les plus modernes des monuments les plus anciens ; quelques vers aussi, attribués à Isis, se sont transmis d'âge en â^e sans altération *. Pour recommander ainsi des
1 Lois, livre II, p. 656-657. Dion Chrysostome (Disc. xi,p. 324, Reiske) se fait dire par un prêtre égyptien que toute versification était inconnue aux Égyptiens; d'un autre côté, Eunape, dans la vie du sophiste Proaerésius, parle de l'enthousiasme de ce peuple pour la poésie. On peut concilier ces deux témoignages entre eux, sinon avec celui de Platon : La poésie, chez les Égyptiens, parle surtout aux yeux ; chez les Grecs, elle parle surtout aux oreilles ; son instrument chez les Égyptiens est une écriture admirablement riche et pittoresque.