CHAPITRE PREMIER
LA rnniQCE avant les philosophes
Avant- Propos.
Nulle œuvre d'imagination n'est conipli'te tant que la raison ne la pas achevée. Le goût, c'est la raison appliquée ù l'invention poétique ; c'est le sentiment réfléchi des convenances de l'art. On ne peut dire à quelle époque précise celte faculté, heureusement confondue avec le génie créateur chez les poëtes primitifs de la Grèce, s'en sépare et s'en détache pour former la philosophie du beau. Dans Homère, il y a un savant et un poëte inspiré, mais tous deux unis dans la même personne. Plus tard, à coté du poëte qui invente une fable et y réalise le modèle conçu par son âme, je trouve le savant qui analyse et qui expose les règles de la poésie : à côté de Sophocle et d'Aristophane, il y a Platon, puis Arislote. Mais ce changement ne s'est pas accompli sans de lentes pré-
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parations. La critique a été un instinct avant d'être une science, une pratique avant d'être une L. théorie. C'est cette période de son histoire que nous allons rapidement parcourir. Je me garderai bien d'ailleurs de grossir, par prédilection pour notre sujet, de faibles et modestes commencements ; je désire seulement les caractériser avec exactitude et avec le respect qu'on doit aux petites choses qui grandiront un jour.' Nos astronomes ne méprisent pas Thaïes et Pythagore ; nos physiciens et nos naturalistes rappellent encore avec honneur le nom d'Aristote : pourquoi les fondateurs de cette science qu'on appelle aujourd'hui, moins justement peut-être, esthétique,' seraient-ils
' Ce n'est pas sans raison que celui qui, le protnier inventa un art quelconque, au-dessus des vulgaires notions des sens, fut admiré par les hommes, non pas seulement a cause de l'utilité de ses découvertes, mais à cause de sf s«'e"<=.« «•■ parce qu'il était supérieur aux autres. (Anstote. Métaphysique,
'' « Par esthétique on entend aujourd'hui la science du beau, la science des principes du goût : l'antiquité n'a pas connu ce sens du mot «itrfluT.x^ (s.-ent. Té^vw, »7t.,TT„.a., ou fisSoJo,. Vovez l'article Esthétique dans le Dictionnaire des bciences philosophiques, t. il, p. 300). Le mol critique, p\us ancien et plus modeste, a en outre le mérite de designer a la fois l'étude des principes et leur application (voyez sur cette double fonction du critique, les premières pages du Discours sur les avantages et les inconvénients de la Critique, dans les Mélanges bttéraires de M. Villemain) : cest pourquoi je m en sers ordinairement dans le cours de mes recherches et je Je place, de préférence au mot esthétique, dans le titre de ce volume.
ÉCOLES KT CONCOURS DE RHAt»SODES 4
plus dédaignés que ceux do rastronomie et des sciences naturelles? D'ailleurs, bien que l'esthétique se soit enrichie d'une foule d'observations, depuis l'antiquité, bien qu'elle ait élargi ses horizons, élevé son point de vue, tous ces progrès cependant ne l'ont pas menée si loin qu'elle ne puisse encore utilement retourner aux leçons de ses premiers maîtres. *
§ 1. Écoles et concours de rhapsodes.
La pieuse admiration des Grecs pour le génie d'Homère a cherché dans l'Iliade et dans l'Odyssée l'origine de toutes les sciences et de tous les arts. Un petit traité su?' la poésie dHoynère, qu'on attribue àPlutarque, résume sur ce sujet les rêveries de la vanité nationale. ^ Le grammairien Téléphus, de l'école de Pergame, avait même écrit une Rhétorique selon Homère, ' qui n'était sans doute
« Voir le bel ouvrage de M. Ch. Lévêque : La science du beau. Paris, 1861,2 vol. in 8.
« Sur la rhétorique et l'élo/^uence d'Homère, v, Aphtbonjus Ptogymtmsmata, t. I, p. U9 et 193 des Rhéteurs de Walz. — Hermogène, Ibid., t. III, p. 375. — Schol. ad Hermog. Ibid.. t. IV, p. 43-44. — Ps. Plutarque, de Hom. poet., § 171 et suiv/ M. H. Schmidt. dans sa dissertation publiée en 1850 : De Plutarchea quse vulgo fertiir Homcri vita Porphyrio vindicanda. n'a pas démontré jusqu'à la certitude que ce médiocre opuscule soit vraiment du célèbre Porphyre.
3 Prolegom, ad Hermog. ap. Walz, Hhet.gr. VU, p. 5. C'est peut-être le même ouvrage que Suidas intitule : « Sur les figures de rhétorique qui se trouvent dans Homère. « Cf. Fabr. Bibl. gr., t. 1, p. 525, Harl.
que Tanaîyse technique des discours que le poêle fait prononcer à ses héros. Mais personne, que je sache, n'a eu l'idée d'écrire une Poétique d'Homère. A moins d'admettre pour vraies les puériles traditions recueillies par d'anciens biographes, quelque opinion qu'on adopte sur la composition de l'Iliade et de l'Odyssée, il y faut bien reconnaître le caractère d'une poésie naïve, étrangère et antérieure aux règles de l'art. Rien de plus parfait assurément que certaines scènes de l'Iliade, comme les adieux d'Andromaque et d'Hector, ou l'entrevue d'Achille et de Priam ; il n'est pas un mot, pas un trait que puisse y relever le goût d'une société plus cultivée. Rien cependant ne sent moins l'effort du talent qui s'observe, se règle et se rend compte de ses propres secrets. Tout est franc et simple ; mais c'est la simplicité d'un naturel sublime Le génie dos races helléniques, libre et ferme génie qui sera un jour celui même de l'occident civilisé, respire tout entier dans ces pages dont trois mille ans n'ont pas altéré l'immortel éclat ; cette alliance, en quelque sorte instinctive, de l'imagination créatrice et de la raison, de la force et de la mesure, a pour nous un charme que ne possède, je crois, au même degré nulle production des premiers âges de l'humanité. Aucune poésie non plus n'a su mieux exprimer le sentiment du beau. Dans Homère, si la beauté