ARISTOTE ET L^ESCLAVAGE
Arislote acceptait la tradition sans la discuter. Lui qui connaît si bien la nature humaine, lui qui définit si noblement la raison, l'intelligence comme Tessence de notre être *, lui qui dans ses livres de zoologie reconnaît implicitement et à chaque page l'unité des hommes, n'a-t-il pas cependant admis ailleurs l'esclavage comme un fait de nature, et n'a-t-il pas froidement discuté là-dessus le pour et le contre dans sa Politique ? Et cela parce que l'esclavage existait partout alors dans le monde, à Athènes comme chez les barbares ; parce que le principe en était accepté partout, dans les mœurs comme dans les institutions politiques et civiles ^ Évidemment il y a des progrès de l'humanité que le génie même ne devance pas. Si les Grecs avaient eu moins de mépris pour les langues étrangères ; si, outre les observations des astronomes chaldéens, et les échantillons d'histoire naturelle dont l'étude a tant enrichi ses livres, Aristote avait reçu d'Alexandre quelques échantillons de l'antique poésie des Perses et des Indiens, s'il avait pu lire dans une traduction quelques épisodes de ces longs
« De l'Ame, liv. III, passm; Morale à Nicom.,X, 7. Cf. De la Psychologie d'Aristote, par M. Ch. Wadd in gton (Paris, 1848),
» Voyez un excellent chapitre de l'Histoire de l'Esclavage dans l'Antiquité, par M. H. Wallon (2e éd., Paris, 1879), 1. 1, p. 393405, où l'auteur n'a pas négligé (p. 399-400) de mentionner un précepte d'Aristote (Morale à Nicom., VIII, 13) qui fait honneur à son humanité envers les esclaves.
et merveilleux poèmes où le génie épique éclate en traits brillants parmi les excès de l'imagination orientale ; s'il avait appris quelque chose de ce fabuleux Valmiki, l'auteur du Ramayâna, qui confiait à la mémoire de ses deux disciples un récit de quarante mille vers; peut-être alors, il eût conçu quelque doute sur Torigine vulgairement assignée aux poèmes homériques; peut-être du moins eût-il hésité à poursuivre Jusqu'au bout sa froide et souvent fausse assimilation de la tragédie et de Tépopée.
Mais tandis que, pour la politique, il embrassait dans ses études l'ensemble du monde connu, en littérature Aristote était borné à sa propre langue; c'est d'après la seule littérature grecque qu'il a rédigé son code de Uéloquence et de la poésie. Aussi, quand il attribue aux barbares de l'orient méridional la puissance et la vivacité subtile de l'esprit sans la force du corps, aux Grecs, et aux Grecs seuls l'heureuse union de la force du corps avec l'intelligence *, il méconnaît une profonde différence entre les deux races, une différence que l'étude comparative de leurs monuments littéraires aurait pu lui révéler. Une chose manque plus encore aux orientaux que l'énergie qui fait les peuples conquérants et dominateurs, c'est l'esprit de
« Politique, VII, 7, texte dont il faut rapprocher le fameux opuscule d'Hippocrate sur les airs et les eaux.