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L'HISTOIRE DES PANORAMAS

A la fin <lu siècle dernier, vers 1785, un jeune peintre d'Edimbourg, du nom de Robert Barker, poursuivi par des créanciers, fut arrêté et jeté en prison pour dettes, r^e cachot . dans lequel il fut enfermé , était en sous-sol et s'éclairait par un soupirail percé verticalement dans le plafond, à l'intersection du mur. La lumière tombant le long de ce mur s'y répandait jusqu'au sol, dans la partie située sous l'ouverture. Longtemps, le jeune Barker ne remarqua pas la manière dont le jour frappait la muraille, lorsque, s'éfant mis sous le soupirail pour lire une lettre et ayant appliqué la feuille de papier contre la partie éclairée du mur, il fut étonné de la façon dont clic lui apparaissait sous celte clarté. L'effet lui sembla même si extraordinaire qu'il se promit, aussitôt sa liberté obtenue, d'éclairer par en haut des peintures de grandes dimensions. Le principe du panorama, à en croire nombre d'écrivains, aurait été ainsi découvert.

Cette anecdote est-elle vTaie ou fausse ? Peu importe : quel qu'ait été le point de départ de sa découverte et quoiqu'on la lui ait contestée , Barker est l'inventeur des panoramas.

Nous le démontrerons en expliquant l'importance de l'application de ses observations sur les effets de la lumière; puis ce fait établi, nous raconterons les perfectionnements successifs des panoramas, qui en France, grâce au talent de MM. de Neuville et Détaille, sont devenus des œuvres d'art de l'ordre le plus élevé.

La découverte de Robert Barker est constatée par le brevet d'invention qui lui fut accordé le 1 9 juin 1787'". On trouve, dans ce brevet, la description du panorama en termes si précis . qu'il est impossible de mettre en doute qu'à celte date , où rien n'avait encore été publié sur ce sujet, Barker n'ait déjà connu le panorama'^'.

''' Repertory of Àrit and Manufaeturet , t. IV, d'œil (this invention has b«en firc callod the pan-

p. i65. Lnniinn, 1796. Spécification of tlie grantctl crama) for llie purposc of displaying views of nature

lo M. Robert Barker of ihe cily of Edinburgh, por- at large, by oil-painling, fresro, water-colours,

trail-painler, for bix invention of an entire new con- crayons, or any olher mode of painling or drawing.

Irivancc orapparatus, called by liini Im nature à coup <•' Brcysig publia en 1798 chez Keil, à Magdebourg,

Aussitôt le brevet pris, Barker se met à l'œuvre et cinq ans après, en i 733 , il expose dans Lciccstcr Square, à Londres, son premier panorama complet représentant : La flotte anglaise micrée entre Portsmouth et l'île de Wtght'^^K Paris et Berlin, les premières villes du continent qui possédèrent des panoramas, n'en eurent que huit ans après, en 1800. Aussi, quoique plusieurs peintres, tels que Prévost en France'^' et Breysig en Allemagne*^', aient plus tard revendiqué la gloire d'avoir découvert ce genre de peinture, cet honneur revient seulement à Robert Barker.

Mais avant d'aller plus loin, qu'est-ce qu'un panorama? En vertu de ([uellcs lois scientifiques est-il conçu et par quels procédés a-t-on appliqué ces lois pour l'exécuter ?

Le panorama (*' est une peinture circulaire exposée de façon que l'œil du spectateur, placé au centre et embrassant tout son horizon , ne rencontre que le tableau qui l'enveloppe. La vue ne permet à l'homme de juger des grandeurs et des distances que par la comparaison; si elle lui manque, il porte un jugement faux sur ce que sa vue perçoit.

Lorsqu'on voit un tableau, quelque grand qu'il soit, renfeimé dans un cadre, le cadre et ce qui entoure le tableau sont des points de repère qui avertissent que l'on n'est pas en présence de la nature, mais de sa reproduction. Pour établir l'illusion, il faut que l'œil, sur quelque point qu'il se porte, rencontre partout des figurations faites en proportion avec des tons exacts et que, nulle part, il ne puisse saisii- la vue d'objets réels qui lui serviraient de comparaison; alors qu'il ne voit qu'une œuvre d'art, il croit être en présence de la natuie. Telle est la loi sur laquelle sont basés les principes du panorama.

Voyons maintenant comment on a procédé dans l'application :

On construit une rotonde à toit conique '^' (les premières rotondes avaient 1 7 mètres de diamètre sur 7 mètres de hauteur; depuis elles ont eu jusqu'à 5o mètres de diamètre sur 16 mètres de hauteur'*'); dans l'intérieur s'élève, au centre, une plate-forme isolée, de la hauteur de la moitié de l'édifice; c'est là que se place le spectateur, qui est

un ouvrage intitulé : Skizten, Gedanken-Umrûse ; Entwûrfe, die bitdmden Kûmle belreffend (Esquisses, pensées, projets, contours, relatifs aux arts plastiques), dans lequel, pages lio cl suivantes, il décrivait les procédés du panorama. Ce n'est donc que neuf ans après la publication du brevet de Barker que Breysig traita le même sujet; de plus, comme on le verra plus loin, en 1798, Breysig avait déjà eu connaissance par les gazettes anglaises de la découverte de Barker.

''' Journal des Luxut und der Moden publié à Weimar, juin 1800, p. a8a et suivantes.

'*' Dans la biographie du peintre Prévost , par son frère, la découverte des panoramas lui est attribuée. Voir Notice historique sur Montigny-le-Gannelon, par Jean Prévost. Gbâteaudun, i85a.

'') Voir Nagler, Dictionnaire des artistes et peintres , biographie de Breysig (Johann-Adam), peintre, architecte, décorateur de théâtres et professeur des beauxarts.

Cl Bapport de M. Dufoumy, membre de la commission des beaux-arts, de l'Institut, en date du a6 fructidor an viii; extrait des Mémoires de la classe des beaux-arts de l'Institut, I. V, p. 55.

('' Daly, Revue générale de l'architecture, I. II, p. 2237. Paris, i84i.

(') Le premier panorama de Barker avait A 5 pieds de diamètre sur 1 6 pieds de haut. I4es deux rotondes du boulevard Montmartre à Paris avaient l'i mètres de diamètre.

do riiorizon en un certain nombre de parties formant autant de dessins; un dessin terminé, il passait au suivant, après l'avoir fait anticiper sur le précédent de manière que les derniers traits de l'un fussent les premiers du suivant; il obtenait ainsi un repérage qui empêchait toute confusion. En outre, il se servait du niveau d'eau pour déterminer la ligne d'horizon qu'il traçait ensuite sur les parties oîi elle était cachée par des montagnes, des édifices ou d'autres objets élevés; il pouvait ainsi, sur cette ligne, constater mathématiquement la mise en place de chaque objet sur la toile.

Ces procédés ont été, aujourd'hui, très simplifiés : certains artistes, comme M. Poilpot, pour son panorama des Transall(inliques , font exécuter la mise en place par des «perspecteurs". Ces hommes de métier, par une méthode scientifique, projettent des courbes passant par des points déterminés, rabattent des plans, calculent l'éloignement, étudient les dimensions et, au moyen de la géométrie descriptive, résolvent les problèmes qui leur sont posés en mettant au point l'objet et en lui donnant les dimensions et les formes qu'il doit avoir sur la toile pour le faire paraître, à nos yeux, tel que la réalité.

D'autres peintres, MM. de Neuville et Détaille, par exemple, procèdent plus simplement : ils se servent de la photographie.

Le colonel Langlois a appliqué, le premier, cette découverte à la levée des plans panoramiques, en i855, lorsqu'il se rendit en Crimée pour dessiner, d'après nature, les travaux de l'attaque et de la défense du siège de Sébastopol"'. Mais, en 1 85 5, la photographie n'était pas aussi perfectionnée que de nos jours, et la manière de procéder de MM. de Neuville et Détaille est beaucoup plus sùnple que celle du colonel Langlois.

Voici comment procèdent ces deux artistes : a[)rès avoir choisi le point d'où la vue sera prise, point qui doit correspondre à la plate-forme, ils lèvent, par la photographie, toutes les parties de l'horizon qu'ils rajustent ensuite; sur cette reproduction exacte, ils exécutent l'esquisse de la peinture au dixième, aussi poussée que possible, afin qu'il n'y ait plus qu'à la transporter sur la toile. Pour reporter le paysage tel que la photographie le donne, ils se servent de projections photographiques lumineuses'^'; on divise la toile et la photographie en dix parties égales correspondantes; on projette chacune des parties photographiées sur les parties de la toile où elle doit être reproduite; puis, au moyen du fusain, on trace les lignes que dessine la lanterne lumineuse et l'on a ainsi exactement le paysage.

On s'occupe ensuite des figures : on divise l'esquisse et la toile, chacune, en un même nombre de carrés se correspondant; les carrés de la toile seront dix fois plus grands

'•' Noies communiquées par le baron Larrcy, de multiples, le rapport fait à la Société d'encourage-

'Inslilut. ment pour l'industrie nationale, par M. Rossigneux,

'-' Ce procédé a été appliqué, pour la première fois, le aS novembre 1888. Ce procédé consiste surtout à

aux panoramas, par M. Manuel Périer. Voir, sur la fixer à la main des dessins rendus au moyen de pro-

découverle de M. Manuel Péiier et ses applications jections optiques.

Idû.

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