III. JLem Vranes. — Aiutrasle et Nenstrle
Jusqu'ici rien de durable n'était sorti de ce grand mouvement ; mais nous allons voir s'élever à l'Occident une puissance nouvelle qui arrêtera de ce côté l'invasion, et à laquelle l'appui de l'Eglise ouvrira un glorieux avenir. L'empire avait depuis longtemps, sur la frontière rhénane de la Gaule, des tribus franques pour alliées et pour mercenaires. Un Franc, Arbogast, avait été tout-puissant souâ Yalentinien II, et, cent ans avant Clovis, il avait régné sous le nom du rhéteur Eugène. C'egt avec les armes des Goths que Théodose avait renversé Arbogast, et sous Honorius, les Goths
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s'étaient établis définitivement dans le midi de la Gaule. Ils étaient gagnés par la civilisation romaine et étaie^nt devenus sectateurs ardents de Tarianisme. Les Goths du midi et les Francs du nord s'étaient trouvés un moment réunis, sous Aétius, contre l'invasion d'Attila. Les Huns et les peuples que les Huns traînaient après eux une fois repoussés, ce rapprochement passager avait cessé. La Gaule méridionale supportait impatiemment les Goths. Leur administration était aussi écrasante que celle de l'empire, et leur aria nisme les rendait odieux à l'Eglise, puissante sur l'esprit des populations et redoutant moins les païens que les hérétiques.
Ce fut cette disposition de l'Ëglise qui fit la fortune des Francs. Toujours alliés de l'empire, ils avaient pris pour chef un comte romain, ^gidius, à la place de Childéric qu'ils avaient chassé pour ses désordres ; mais Childéric fut rappelé à la mort d'^gidius, et son fils, Clovis, battit à Boissons Syagrius, le fils du comte romain. Ce fiit le commencement de l'indépendance des Francs. L'empereur de Constantinople aimait encore mieux voir la Gaule entre leurs mains, que livrée à de nouveaux envahisseurs ; il envoya à Clovis les insignes du consulat. Clovis commandait seulement aux Francs de Tournai quand les Suèves attaquèrent la Gaule. II les arrêta par une victoire à Tolbiac, avec l'aide de toutes les tribus franques ; et, embrassant le culte de sa femme Clotilde, se fit catholique avec trois mille des siens. Aussitôt les évéques catho* liques du royaume arien des Burgundes lui écrivirent, « Quand tu triomphes, disait Avitus, c'est nous qui
remportons la victoire. » Les Goths furent effrayés et leur roi essaya de gagner Clovis, qui, assemblant ses compagnons, leur dit : « Il me déplaît que ces Goths, qui sont ariens, possèdent une partie de la Gaule. Allons avec Taide de Dieu, et quand nous les aurons vaincus, nous mettrons leur terre sous notre domination; car elle est très-bonne. » Il battit les ariens à Youillé et les déposséda. Les Burgundes auraient éprouvé le même sort*, mais leur roi paya tribut au roi franc et s abaissa devant les évéques. Du Rhin jusqu'à la Narbonnaise tout était soumis à Clovis. Avant sa mort, il eut le temps de réunir, par une suite de meurtres, toutes les tribus franques sous son autorité. Quatre princes de sa famille furent assassinés, et en mourant il craignait encore de laisser survivre quelqu'un des siens.
Ses quatre (ils furent tous rois, selon la coutume des t)arbares. L'un d'entre eux mourut bientôt, et les trois autres restèrent maîtres de Théritage de Clovis. Ce n'était pas la terre que Ton partageait, mais Tarmée et le butin. Les guemers allaient d'un chef à l'autre, selon son courage et son esprit d'aventure. Quand Théodebert attaqua l'Italie, il avait derrière lui tous les Francs. IjCS races qui voulaient résister à la Germanie se confédérèrent avec eux ; les Thuringiens, qui leur résistèrent, furent écrasés. Sigismond, roi de Bourgogne, fut vaincu et jeté dans un puits. Le plus remarquable de ces rois francs fut Théodebert, fils de Thierry, chef des Francs de l'Est, des Austrasiens, de cette France germanique qui restait barbare et se recrutait sans cesse. C'était le moment où les Goths et
les Grecs se disputaient Tltalie. Théodebert passe les Alpes; les Goths viennent au-devant de lui; il les écrase. Les Grecs rassurés viennent à leur tour, et sont taillés en pièces. La Lombardie, incendiée et ravagée, lassa bientôt ses nouveaux maîtres, qui revinrent chargés de butin. Une nouvelle armée franque passa les Alpes et fut exterminée. Avec Théodebert s'arrêtèrent les succès des Francs en Italie. Les Lombards Tenvalurent et la leur fermèrent pour longtemps. Leur confédération s'affaiblit par la retraite des Saxons, qui res* tèrent de plus en plus Germains et ennemis de cette influence romaine qui gagnait déjà si rapidement les Francs de la Neustrie. Leur royauté tendait, malgré Teffort de Taristocratie guerrière, à s^éleversur le modèle du pouvoir impérial. Sous Théodebert, un ministre romain avait tenté d'organiser un impôt; il fut massacré par les Francs. Les Francs austrasiens, restés en contact avec la Germanie, étaient rebelles à cette civilisation hâtive qui avait épuisé les Goths et les Vandales, et qui énerva bientôt la race des Mérovingiens. Ils repoussèrent énergiquement et l'organisation romaine et cette extension du pouvoir royal qui en était la suite. Aussi est-ce par la victoire de leur belliqueuse aristocratie et par leur invasion réparatrice que se terminera la lutte que nous allons rapidement raconter. A la mort de Clotaire, qui avait réuni un moment les tribus franques, la Neustrie sous Chilpéric et l'Austrasie sous Sigebert se trouvent en présence. Deux femmes attachèrent leur nom à cette lutte sanglante : Frédégonde , femme de Chilpéric , et Brunehaut , femme de Sigebert. A la fin de la troisième guerre,
UBS BARBARES. 17
Sigebert vainqueur est assassiné, et de la minorité de son fils sort la puissante tutelle des maires du palais^ véritables représentants de Taristocratie austrasienne. Mais Brunehaut, fille des Goths, avait apporté chez les Austrasiens les traditions romaines, et tentait, comme Chilpéric en Neustrie, d'organiser le pouvoir et l'impôt. Le clergé, où l'élément barbare s'était introduit, était d'accord avec l'aristocratie contre Brunehaut, qui fut attaquée, vaincue, abandonnée des siens et attachée à la queue d'un cheval sauvage qui la mit en pièces. C'était la barbarie germanique qui reprenait sa course, écrasant ses précoces réformateurs. Glotaire II est le roi de l'aristocratie. Le concile de Paris, où nous voyons les évêques et les nobles décréter, dans une constitution perpétuelle , Faboiition des impôts essayés par les rois francs, la restitution des biens enlevés par eux aux nobles et aux évéques, la confirmation de leurs privilèges, l'extension de la juridiction ecclésiastique et de nouvelles garanties accordées à l'indépendance individuelle, ne sont que les suites du mouvement qui a renversé Brunehaut. Réunie tout entière sous Dagobert, l'aristocratie franque arrêta les Venèdes et garda son indépendance. Mais Dagobert fut surtout le roi des évêques : il les enrichit, fonda l'abbaye de Saint-Denis et lui donna d'immenses possessions. La Bretagne échappa aux Francs , et le duc Judiçaël, qui se déclara indépendant, reçut les présents de Dagobert.
La lutte de la Neustrie contre l'Austrasie reprit son cours à la mort de Dagobert. Des deux côtés, les maires du palais la dirigèrent; mais ils représentaient les
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mêmes tendances opposées que les anciens rois. La Neustrie fut encore une fois vaincue, Ebroin fut renverse par Wulfoald TAustrasien et par Févéque Saint- Léger. Le roi d'Austrasie, Childéric prit pour lui cette victoire et voulut agir en maître envers l'aristocratie ; il fut tué aussitôt. Ébroin, redevenu libre, relève la Neusti-ie^faitunroi, soudoie une armée gallo-romaine, bat Taristocratie neustrienne et la dépouille. L'Austrasie répondit à ces succès en déposant son roi Dago-^ bert et en attaquant la Neustrie sous le commandement de Martin et de Pépin d'Héristal. Ce furent encore la France germanique et Taristocratie qui gagnèrent la bataille de Testry.
L'hérédité des bénéfices et Tindépendance individuelle, que Finfluence romaine avait menacées, sem* blèrent assurées aux vainqueurs. Pépin d'Héristal laissa l'aristocratie toute puissante et le titre de maire du palais dans sa famille. La Neustrie, alliée aux Frisons, se soulève encore contre ses envahisseurs; elle est vaincue parle (Us de Pépin, Charles; elle se relève et s'allie aux Aquitains, ennemis naturels de l'invasion germanique ; elle est une seconde fois écrasée à Soissons.
Une nouvelle force est donc venue aux Francs par * cette victoire de la Germanie : c'est à vrai dire une seconde conquête de la Gaule qu'accomplit l' Austrasie sous le fils de Pépin. Les Bavarois, les Frisons, les Saxons sont contenus avec vigueur ; la Bourgogne, que la Neustrie énervée laissait échapper, est reconquise ; la Provence est envahie; l'Aquitaine n'est laissée à ses ducs que comme un fief relevant de Charles et de
sa famille ; enfin une nouvelle invasion venue de FAfrique et de TEspagne est arrêtée par les Francs dans les plaines de Toui*s. Charles Martel^ comme le surnomma Tenthousiasme des siens, a fermé la Gaule à ces conquérants rapides qui l'eussent ti*ouvée ouverte avant la victoire et Tinvasion de la vigoureuse Austrasie .
Une dynastie nouvelle va donner son nom à cette période glorieuse de Thistoire des Francs : le fils dé Charles Martel sera sacré par le pape Etienne, et Taristocratie franque, sacrée avec lui, achèvera la cou* quête de la Gaule. Après lui, viendra le premier gi*and homme que la race germanique ait donné à Thumahité, montrant ainsi que son heure était venue et qu'elle se chargeait désormais de poursuivre à TOccident Tœuvre de la civilisation.
La nouvelle dynastie resserrera aussi cette alliance avec rÉglise qui a fait la force de Clovis et la fortune des premiers Francs. Dès lors va commencer ce long échange dé services qui unira étroitement les intérêts des Francs et ceux de l'Eglise. Celle-ci préfère, avec raison, ces rois barbares, qui sentent sa supériorité et qui la servent, à ces empereurs grecs qui la protégeaient et l'opprimaient tour à tour, qui parfois soutenaient contre elle l'hérésie. L'Eglise est ici dans son véritable rôle. Elle s'appuie sur la jeune race que lui a envoyée la Germanie, et, malgré le fréquent réveil des mœurs barbares, avec lesquelles elle doit souvent transiger, elle fera de cette race, active et perfectible entre toutes, Tinstrument de ses salutaires conquêtes.
lir. Théodorle. — Les Loinliardtf* ~ Iie« Mixoim.
En effet, jusqu'à cette époque, les peuples barbares dont nous allons esquisser Thistoire avaient échappe à TEglise par Thérésie. C'étaient des Goths ariens qui avaient possédé TEspagne et Tltalie, sous la direction du plus civilisé des barbares, Théodoric. Zenon Tlsaurien avait élevé Théodoric à la cour de Constantinople et l'avait envoyé avec son peuple, redevenu dangereux pour l'Orient, conquérir l'Italie. L'Hérule Odoacre la possédait alors, avec une armée composée de toutes les races barbares, qui résista vigoureusement aux envahisseurs. Cette armée fut pourtant vaincue, et Odoacre tué par trahison. La Sicile, la Rhétie, la Narbonnaise, la Provence, Tlllyrie, la Pannonie et laNorique furent ajoutées à la conquête de Théodoric, et bientôt la minorité d'Âmalaric, son petit-fils, mit sou3 son autorité les Visigoths d'Espagne. Les Bavarois lui payèrent tribut; la plupart des rois barbares s'unirent à lui par des alliances; un grand empire barbare semblait s'être fondé au midi de TEurope.
C'était plutôt une glorieuse et impuissante restauration de l'empire romain. Théodoric aimait ardemment la civilisation romaine et s'entoura de tous les beaux esprits de l'Itahe, Arien, il était plein de douceur pour les catholiques, protégeait les immunités des Églises et la libre élection des papes ; il donnait à sa fille un précepteur de grec et de latin, confiait aux Romains les emplois civils et ne leur fermait que l'armée. L'Italie se remplit de rhéteurs et d'artistes. Les
barbares demandaient à Théodoric des secrétaires, des musiciens et des letlrés, au lieu d*en faire venir de Constantinople.Mais ce mouvement des esprits amena parmi les vaincus des illusions fatales. Ils conspirèrent contre Tarianisme et contre la domination étrangère. Le barbare menacé se réveilla ; il sévit cruellement et mit à mort son entourage littéraire, les Boèce« les Symmaque. Il s*en r^entit bientôt et mourut peu de temps après eux.
Les Goths s'étaient civilisés cependant, mais cette civilisation hâtive les avait corrompus. Le petit-fils de Théodoric lui avait succédé; sa mère, Amalasonte, gouverna sous son nom et toujours à la romaine. Â la mort de cet enfant, on associa à cette reine son cousin Théodat, un philosophe platonicien, qui la fit tuer. Justinien, qui relevait alors Tempire d'Orient, vit le moment arrivé de reprendre Tltalie aux barbares, qu'elle avait énervés. Bélisaire envahit la Péninsule avec une armée d*Alains et de Huns. Rappelé plusieurs fois malgré ses succès, il ne put achever la conquête de ritalie. Ce fut Narsès qui en expulsa définitivement les barbares et qui la gouverna quinze ans avec habileté. Mais il fut disgracié à son tour, et, insulté par rimpératrice Sophie, il appela les Lombards dans l'empire.
Venus des bords de TOder, appelés par Justinien dans la Pannonie, braves et peu nombreux, les Lombards envahirent l'Italie, en occupant surtout les mon tagnes et en laissant aux Grecs les villes de la côte, qui devinrent bientôt indépendantes. Us s'établirent à Milan, à Spolète dans les monts Ombriens, à Bénévent
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dans les montagnes du Samnium, à Paviedans la vallée du Pô. Ils avaient vaincu Tarrière^garde desGoths, les Gépides , qui leur disputaient Tltalie. Us gaixlèrent deux cents ans le nord de la Péninsule, pesant sur le midi, mais hors d^état de Tenvahir. Ennemis de la pa-> pauté, ils seront détruits par Tépée des défenseurs de rÉglise, des Francs de Charlemagne.
Ce fut à Tépoque de Glovis et de Théodoric que la Grande-Bretagne, abandonnée par les Romains depuis Tapparition d'Attila dans les Gaules, fut envahie par une tribu germanique. Les Romains n'avaient occupé que le midi de Tile et l'avaient à peine défendue contre les incursions continuelles des montagnards du Nord, des Pietés et des Scots. Les populations du midi, Locriens etCambriens, se trouvèrent sans défense après le dépari des Romains et implorèrent inutilement des secours de la Gaule. Leur épouvante les décida à faire venir à leur aide des aventuriers germains. Les Saxons arrivèrent et reçurent l'île ^e Thanet sur la côte de Kent, pour prix de leurs services. Mais ce fut un passage ouvert à toutes les peuplades saxonnes. Les Bretons luttèrent en vain contre Timmigration continuelle de leurs dangereux auxiliaires, et de 455 à 584, sept royaumes furent fondés en Angleterre par les Saxons, les Jutes et les Angles. L'ancienne population fut en partie refoulée dans le pays de Galles, en partie soumise aux conquérants, surtout dans le comté de Kent. La célèbre légende d'Arthur, le héros gaélique qui arrêta longtemps les Saxons, est un souvenir de cette grande invasion, qui fit entrer l'Angleterre dans la famille des peuples germaniques.
^ LZS BADBAIIES. : 23
T. lie bas-empire. — Ee« Per«e0«
Avant d'abandonner complètement à son oisive corruption ce débris de l'empire romain qui reste debout dans Constantinople, il nous faut considérer un instant le dernier et inutile effort que fit un prince actif et ambitieux pour arracher TEurope aux barbares, et l'entreprise plus heureuse qui attacha son nom au code complet de Tantique législation. Les misérables princes qui avaient succédé à Théodose manquèrent, pour soutenir et pour relever Fempire, tantôt de force et tantôt de volonté. Sous leur gouvernement, les barbares épuisèrent le trésor, en exigeant des subsides, et les querelles religieuses ensanglantèrent Constantinople. Après la mort d'Anastase, une dynastie nouvelle parvint à Tempire avec Justin, qui avait été prêti^e et soldat. Son neveu Justinien lui succéda, et aussitôt commença la guerre contre les Perses, qui menaçaient toujours la frontière orientale. Bélisaire fut chargé de <ïette guerre et Justinien vaincu acheta chèrement une paix qui dura huit années. La guerre, ranimée par Khosroès, laissa les Grecs maîtres de la Colchilde et acquit la liberté de conscience aux clirétiens de la Perse, mais Fempire n'en paya pas moins tribut. Les barbares amollis de l'Afrique étaient pour l'empire grec des ennemis moins redoutables que les Perses ; pour arracher l'Afrique aux Vandales, il suf&t de le vouloir. Une faible armée battit les barbares, et leuF roi alla mourir en Galatie. Ce fut le conquérant de l'Afrique, Bélisaire, qui attaqua les Goths d'Italie, mais
ce fut Teunuque Narsès qui chassa la race abâtardie de Théodoric. Enfin en Espagne, Valence et la Bétique orientale furent conquises, et l'empire grec fut un instant maître de la Méditerranée. Il repoussait en même temps les Bulgares, venus du Nord jusque sous les murs de Constantinople. Bélisaire les rejeta derrière le Danube. Quatre-vingts forteresses s'élevèrent le long du fleuve; la Dacie^ TEpire, laThessalie, la Macédoine et la Thrace furent semées de châteaux forts. Le mur d'Anastasequi, de la Propontîde au Pont-Euxin, fermait l'empire aux barbares, fut relevé, et la frontière de l'Euphrate fut fortifiée. Enfin Constantinople fut embellie par d'immenses travaux, et Justinien, élevant la basilique de Sainte-Sophie, prépara leur temple aux futurs destructeurs de l'empire d'Orient.
Mais la principale gloire de ce règne fut la compilation de la jurisprudence romaine, faite par dix-sept jurisconsultes que dirigeait Tribonien. Tous les codes antérieurs, tous les traités de jurisprudence, toutes les sentences rendues, tous les édits impériaux servirent d'éléments à ce grand travail, d'où sortirent le Code Justinien^ les Institutes et les Pandectes, Les lois rendues par Justinien jusqu'à sa mort formèrent le recueil des Noif elles. Les armées de l'empire n'avaient fait sur les barbares, déjà corrompus, que d'éphémères conquêtes; mais ce glorieux testament de la législation romaine fera la conquête de la barbarie elle-même, et servira un jour d'instrument aux fondateurs des royautés modernes conti^e l'anarchie féodale.
La guerre la plus sérieuse parmi celles qu'avait souterues Justinien, celle qui occupera le plus ses succès-
LES baubàres. 25:
senrs, c'est la défense de la frontière orientale de l'empire contre les Perses. Le plus grand danger de l'empire vient du fanatisme conquérant de ces peuples qui tentent sans cesse contre l'Europe une invasion religieuse, et qui auraient réussi s'ils n avaient rencontré une ardeur religieuse contraire et aussi forte dans les chrétiens des villes de l'Euphrate qui soutinrent contre eux des sièges terribles. Alexandre avait plutôt traversé l'empire des Perses qu'il ne l'avait conquis. Ses successeurs avaient bientôt vu la Bactriane leur échapper, puis les Parthes , qui plus tard résistèrent si vaillamment à la conquête romaine et battirent Crassus et Antoine : ces Parthes étaient jusqu'à un certain point hellénisés ; mais deux siècles après Jésus- Ghrist, une révolution intérieure avait élevé la dynastie des Sassanides et rétabli parmi eux le parsisme de Cyrus et de Zoroastre. Les Perses étaient aussitôt devenus redoutables à l'empire. Fanatiques, s' égorgeant entre eux pour des querelles religieuses, mais haïssant surtout les chrétiens, ennemis des images et des églises comme Xerxès l'était des temples, ils faillirent prévenir les Turcs dans la destruction de l'empire d'Orient. Justinien, et après lui Héraclius, les arrêtèrent.
Les trois successeurs de Justinien continuèrent avec peine à défendre l'empire, qui fut arraché au dernier d'entre eux, et au plus honnête, par an élu de la soldatesque, Phocas : cet' homme ne sut que pillep et tuer. Héraclius, fils de l'exarque d'Afrique, le détrôna. Les Perses s'élancèrent alors et vinrent camper en face de Constantinople, où ils restèrent dix ans mattres de la Syrie, de la Palestine et de l'Egypte. En même temps
les Avares ravageaient l'empire, depuis Tlslrie jusqu'aux murs de Thrace, et réduisaient Constantinople à ses murailles. Les chrétiens firent un suprême effort, les églises donnèrent leurs richesses; Héraclius put lever des troupes, opposer barbares à barbares, gagna une bataille à Issus, et détruisit Ormia, la patrie de Zoroastre. Obligés de se défendre dans leur pays, les Perses laissèrent Tempirc en repos. Bientôt les discordes s'élevèrent parmi eux, Khosroès fut tué, et la Perse fut inondée de sang. Ainsi fut prolongée la vie languissante et toujours troublée de l'empire d'Oriept. Jamais on ne vit d'agitation plus stérile : sous Justinien, les rivalités des cochers du cirque et de leurs partisans avaient failli le renverser du trône. Après Héraclius, l'empire passa de main en main par le meurtre, sub* sistant par la seule force des choses, et offrant le triste spectacle d'une civilisation à laquelle les circonstances extérieures permettent seules de se survivre à ellemême.
Ceux qui devaient lui porter le dernier coup faisaient déjà des progrès rapides. Héraclius et Khosroès avaient reçu des lettres étranges d'un Arabe qui les sommait d'embrasser une religion nouvelle. Quelle était cette voix qui s'élevait du fond de l'Arabie? Quel nouvel acteur va se mêler à cet immense mouvement de peuples en armes qui rendent si longues et si sanglantes les funérailles de l'empire romain?
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TV. Hahoiiiet. — Ee Coran. — Conquêtes mnsalnuincs.
La Péninsule arabique qui, entre la mer Rouge et le golfe Persique, s'avance dans la mer des Indes, était occupée au sixième siècle par trois peuples de race arabe : c'étaient au sud les Sabéens, que les Perses avaient convertis par les armes; au nord, les Na* batéens, souvent mêlés aux guerres de la Perse et de Tempire ; et au centre, dans THedjaz, les tribus indépendantes des Ismaélites. Chez ces peuples s'allient étrangement le goût du pillage et la pratique de Thospitalité. Leurs guerres étaient continuelles : les tribus sous leurs émirsy les familles sous leurs sheicks, luttaient fréquemment pour la domination ou pour le butin. II y avait parmi eux beaucoup de Juifs, des chrétiens hérétiques fuyant la persécution des empereurs ; mais l'idolâtiie les dominait, et la Caaba de la Mecque, centre de la religion dans la Péninsule arabique, contenait trois cent soixante idoles : des hommes, des aigles, des lions, des antilopes, des palmiers. Ce temple était sous la garde d'une famille, les Coréischites, adversaires naturels de toute religion nouvelle. Malgré la grossièreté de ce culte, Tesprit de ces peuples s'était développé par le commerce et par la guerre. Ce mélange même de religions diverses avait amené une sorte d'indifférence. Un scepticisme sensuel régnait dans leur poésie. Une religion nouvelle soulèvera parmi eux plus de mépris que de colère.
Cependant le temps d'une révolution religieuse était venu. Du mélange de ces cultes vont sortir la néga*
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tion de ridolâtrie et Taffirmation énergique et exclusive de l*unité divine ; c'est dans la tribu même des Coréischites que natt le réformateur. Mahomet descendait d'un certain Haschem que ses libéralités, pendant une famine, avaient rendu célèbre. Orphelin de bonne heure, et n'ayant qu*une part modique d'héritage , Mahomet se livra au commerce, escorta les caravanes, se distingua dans les combats du désert et épousa à vingt-cinq ans une riche veuve dont il avait géré la fortune. Il fut libre alors de se livrer à ces méditations qui devaient renouveler une partie du monde. Il avait quarante ans lorsqu'il déclara dans un festin, à ses parents réunis, qu'il voulait fonder une religion, la répandre, et demanda qui voulait être son lieutenant, son loisir j et partager son fardeau. Un enfant de quatorze ans se lève : c'était Ali, le cousin du prophète : « Je serai ton visir, dit-il ; et si quelqu'un te résiste, je lui briserai les dents, je lui arracherai les yeux, et je lui fendrai le ventre. » « — « Quand on viendrait à moi, dit Mahomet à l'oncle d'Ali, le soleil dans une main et la lune dans l'autre, on ne me ferait pas reculer. » Et en eifet, ni lui, ni les siens ne reculèrent.
Les doctrines de Mahomet devinrent publiques ; il afficha des vers dans la Caaba, et le plus grand poète d'alors déchira les siens après les avoir lus. La poésie entraînante des prédications de Mahomet, la pureté et l'élévation de sa langue ravirent les Arabes et firent le succès de sa doctrine, si supérieure au culte décrié des idoles. Tout le monde les lisait; un de ceux qui couraient tuer Mahomet surprend ces vers dans les mains de sa propre sœur, les lit et se fait le disciple du
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prophète. L'Islamisme avait dès lors son saint Paul : c'était l'impétueux Omar, qui communiqua une ardeur guerrière à la religion nouvelle. Cependant les Coréischistes ne pouvaient la laisser triompher sans combat. Us vouèrent le prophète à la mort, et Mahomet dut fiiir pour leur échapper, fuite célèbre qui devint le point de départ de l'ère musulmane. Yatreb, jalouse de la Mecque, accueille volontiers le prophète, et la rivalité des deux villes contribua d'abord plus que la foi aux succès militaires des nouveaux croyants. En effet, l'Arabie avait peine à s'ébranler pour une guerre religieuse, et Mahomet faisait plus d'admh^ateurs que de fanatiques : il n'avait que trois cents hommes lorsqu'il attaqua les caravanes de la Mecque et battit les Coréischites à Béder. Ses disciples avaient plié, et le prophète s'était élancé de son trône de bois pour rétablir le combat. Les Juifs s'unirent alors aux Coréischites pour mettre fin à ce mouvement religieux qui menaçait de les atteindre; ils furent vaincus et exterminés dans Khaïbar, qui était leur centre en Arabie. TJne trêve fut conclue avec les Coréischites, et la liberté de venir en pèlerinage à la Mecque, fut accordée au prophète et à ses partisans , qui croissaient en nombre avec le succès. Mahomet avait écrit à Khosroès et à Héraclius pour les sommer d'embrasser la religion nouvelle. Héraclius lui avait envoyé des présents; Khosroès avait déchiré ses lettres : « Ainsi sera déchiré son royaume, » dit le prophète, et Tévénement confirma sa parole. Cependant les Grecs de Syrie, qui avaient égorgé ses envoyés, furent vaincus et châtiés. Les Coréischites ayant rompu la trêve» furent
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définitivement abattus. La Mecque, conquise parMalioinety vit aussitôt toutes les idoles tomber en poussière;
Uunité de T Arabie (iit dès lors inévitable; des ambassades vinrent de tous côtés reconnaître la suprématie politique et religieuse du prophète. Partout se répandaient les musulmans, détruisant les temples, les idoles, les adversaires de Mahomet et ses rivaux; car des prophètes essayaient de s* élever à son exemple. Cependant Mahomet se sentit près de sa fin, et s'étant fait transporter à Médine, ou il avait prêché tant de fois, appuyé, comme à son ordinaire, sur un tronc de palmier, il démanda à la foule s*il avait frappé injustement, outragé ou privé quelqu'un de ce qui lui était dû ; et une vieille femme lui ayant réclamé trois drachmes, il les lui fit donner, en la remerciant de les lui avoir demandées plutôt dans ce monde que dans Vautre. Ce fut la dernière de ses prédications, et ce fut peut-être la plus éloquente que cette vivante leçon sur la responsabilité de Thomme et sur la justice de Dieu.
Quelle religion laissait -il au monde ? L'affirmation de l'unité et de la personnalité divines contre les religions panthéistes de l'Asie et contre l'idolâtrie fétichiste de sa propre race. Il n'y a d'autre dieu que Dieu : voilà l'islamisme. Aucun symbole qui puisse altérei l'unité divine ; point de médiateur, point de mystères pas d'autre intermédiaire entre Dieu et l'homme qu'une série de prophètes qui n'ont rien au-dessus de l'humanité, et dont Mahomet est le dernier. Il ne fait pas de miracles, il répond à ceux qui lui en demandent : « Louange à Dieu! suis-je donc autre chose qu'un homme- et un apôtre? » Ce Dieu, ennemi avant tout
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de ridolâtrie, dont Funité est toute la perfection, se rapproche de celui des Juifs ; mais il ne se renferme point dans son temple, dans son peuple choisi ; au contraire, il faut que Tislamisme se répande, il faut qu'il vole avec Timpétueuse cavalerie de ses sectateurs, de FArabie en Espagne, en France, à Tours, où le christianisme, cette religion du Dieu fait homme, qui est une idolâtrie aux yeux des musulmans , Tarrétera par une sanglante victoire.
Le livre unique de la religion nouvelle est le Coran, réunion des prédications du prophète, recueillies, mais non classées par ses disciples. Toute la religion y est contenue , son dogme simple sur Tunité de Dieu, sa morale, son culte. L'àme est immortelle; la vie future est le redressement des' désordres de ce monde ; un enfer brûlant , un paradis voluptueux, attendent les méchants et les bons ; mùis la volupté la plus grande sera celle de Fesprit, et c'est après tout quelque chose d'analogue au paradis chrétien que Mahomet promet aux sages en disant : « Le plus favorisé de Dieu sera celui qui verra sa face soir et matin , félicité qui surpassera tous les plaisirs des sens, comme FOcéan Femporte sur une perle de rosée. » La morale pratique du Coran est celle de tous les temps et de tous les lieux; elle défend le mal et prescrit le bien. Le culte y est réglé; des jeûnes, des prières, une trêve sacrée de quatre mois entre les fidèles, le pèlerinage à la Mecque, restée le centre de la religion nouvelle; la circoncision, les ablutions, Fabstinence du vin, sont les principales prescriptions du livre saint. La guerre contre les idolâtres et Féloignement des infidèles sont
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les premiers des devoirs. La religion reste conquérante sans devenir persécutrice. Mais tout en élevant jusqu^à un certain point la condition des femmes, en leur permettant d'hériter, et en faisant de Tépoux un protecteur, le nouveau culte la laisse dégradée par la polygamie; et tout en prescrivant aux croyants l'active pratique du bien, il établir au-dessus de tous les efforts des hommes le dogme de la fatalité et le précepte de la résignation : ainsi furent conservés dans la religion de Mahomet le fatalisme et la polygamie, ces deux fléaux de la civilisation orientale. L'union du pouvoir politique et du pouvoir religieux, inévitable dans cette religion de conquérants, est encore une cause de ruine, puisque toutes les querelles religieuses deviennent des guerres civiles, et que la décadence de la religion amène fatalement celle de l'Etat. Mais ces dangers ne se manifestèrent qu'avec le temps, et le premier élan de cette race brillante fut irrésistible.
Six ans après la mort du prophète , l'Arabie était entièrement unie dans la religion nouvelle, la Syrie conquise après deux grandes victoires, et Jérusalem avait vu entrer dans ses murs le calife Omar, sur son chameau au poil roux, portant attachés à la selle un sac de blé, un sac de dattes et une outre pleine d'eau Quatre ans plus tard, la Perse, affaiblie déjà par deux défaites, succombait sans retour à la grande bataille de Nehavend. Les villes s'écroulèrent incendiées, les rois s'enfuirent, et le royaume déchiré de Khosroës fut gagné à l'islamisme. L'Egypte venait d'être conquise en une année, et Alexandrie soutint inutilement un siège de quatorze mois. L'hérésie des eutichiens avait
LES BARBARES. od
secondé les conquérants, mais la victoire ne tarda guère à les diviser. La tradition spiritualiste du ma> hométisme fut vaincue avec Taustère Ali, et les Ominiades établissant à Damas le siège de leur dynastie, favorisèrent la dissolution de la doctrine et des mœurs. Pourtant des sectes se formèrent pour conserver Téiiergique austérité de Tislamisme, et résistèrent aux Ommiades, qui s^affermirent par de sanglantes viefoires. La conquête reprit son cours, elle visita Tancienne Sogdiane et les bords de Tlndus. Gonstantinople fut deux fois assiégée par d'immenses armées, mais le feu grégeois arrêta de ce côté l'invasion . La capitale de l'empire grec restait donc encore debout, mais seule et dépouillée des débris de son empire. L'Afrique lui fut enlevée; Akbah poussa son cheval dans les flots de l'Atlantique : « Dieu, dit-il, si ma course n'était pas arrêtée, j'irais prêcher aux peuples inconnus de l'Occident l'unité de ton nom, et frapper les nations qui adorent d'autres dieux que toi. » Une insurrection des Maures accabla le conquérant; mais ses successeurs emportèrent Garthage, écrasèrent un dernier soulèvement et restèrent maîtres de l'Afrique. Ils échouèrent devant Geuta, repoussés par les Goths qu'ils allaient bientôt déposséder. Une trahison leur ouvrit, en effet, l'Espagne et ils l'envahirent. La destinée des Goths était d'être partout consumés par une civilisation trop rapide. Ils avaient, cessé d'être ariens, et leur clergé les gouvernait par des conciles., Leur aristocratie était turbulente contre les rois, san9 être forte contre l'étranger. C'est un noble , le comte
Julien , qui appelle les Arabes contre le roi Roderic.
Lu victoire de Xérès leur livra TEspagne, et les Goths cdrétiens, retirés dans la montagneuse Asturie, y attendirent Tépuisement de leurs vainqueurs. La Scptimanie fut à son tour envahie par eux, et la Gaule allait Tétre, lorsqu'ils se brisèrent à Tours contre les Francs régénérés. Là s'arrêta la course merveilleuse des conquérants sortis de TArabie. Des rives de Tlndus aux Pyrénées tout est tombé devant eux ^. La civilisation germanique, entamée dans TEspagne, où elle faiblissait déjà, leur a seule opposé une barrière insurmontable dans le pays voisin où elle allait se développer avec cette lenteur régulière qui est le signe et le gage d'un long avenir.
L'immense empire des Arabes ne pouvait i*ester long- Cempsuni après l'impulsion de la conquête. Lesquei*elles religieuses vinrent en aide à l'ambition politique pour renverser les dynasties des califes et pour démembrer leur domination. Une famille alliée d*Ali voulut rétablir la pureté de la doctrine, détruite par la corruption des Ommiades. Une guerre terrible qui finit par des assassinats éleva la dynastie des Abassides. Mais l'Espagne, conquise par les Arabes syriens de Damas, appela un descendant des Ommiades, et le califat de Cordoue fut fondé. Les Abassides fondèrent Bagdad et y régnèrent. Le despotisme, qui semble naturel à C(^s contrées, s'y releva, et avec lui un luxe éblouissant. Haroun-al-Raschid est le plus grand de ces princes. Il fit la guerre aux Grecs, mais sans repousser leur civilisation, e( la littérature arabe lui doit ses