‹ Essai sur l'indifférence en matière de religion (volume 2)Chapitre 23 sur 38 · CHAPITRE XYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYII

RESUME i:t conclusion.

Nous venons de développer et d'éclaircir, autant qu'il nous étoit possible, l'idée fondamentale de YEssai sur [Indifférence en matière de Religion. Nous n'avons laissé sans réponse aucune objection un peu plausible, et nous croyons que s'il y avoit en effet quelque chose d'obscur dans notre doctrine, elle ne renferme plus rien qui puisse embarrasser les esprits habitués à ce genre de considéralions, et c'est à ceux-là seuls que nous nous adressons. Ceux qui sont ou tout à fait ignorants de ces matières, ou prévenus, ou distraits, n'entendront pas plus cette Défense qu'ils n'ont entendu l'ouvrage môme. On ne sauroit être assez clair pour eux, parce qu'on ne peut être clair, nous le répétons, que pour les esprits attentifs et préparés par des études et des réflexions précédentes. Ainsi donc, quoique nos principes nous paroissent très-évidents, nous savons trop quel est l'empire des préjugés sur l'homme, et surtout combien les jugements de la raison individuelle

sont divers, pour nous flatter que nos preuves dissiperont tous les cloutes et feront cesser toute opposition. Il n'est rien dont on ne dispute, et dont on ne puisse disputer éternellement, tant que chacun n'a d'autre règle de vérité que sa raison. On disputera donc sur l'autorité aussi longtemps qu'on voudra; on dispute bien sur Dieu: et que ne peut-on pas nier, puisqu'on le nie?

Ainsi la contradiction ne prouve point qu'une doctrine soit fausse, ou obscure, ou incertaine ; mais seulement qu'elle paroit telle à quelques esprits. La contradiction prouve ce que nous avons essayé de prouver, le besoin d'un juge, la nécessité d'une autorité infaillible, ou d'une raison supérieure sur laquelle se règlent toutes les autres raisons ; et les catholiques, avant même d'avoir examiné si cette autorité existe réellement, devroient désirer qu'elle existât ; ils devroient, après en avoir reconnu l'existence, s'unir pour défendre "ses droits ; heureux de trouver, dans la règle et le fondement de leur foi, le fondement et la règle de la raison même. Que les incrédules rejettent un principe qui- renverse toutes leurs erreurs, on le conçoit, et peut-être auroit-on pu leur laisser le soin de le combattre, lléias! il est si facile de répandre des nuages sur les vérités les plus évidentes, que si quelque chose doit étonner, ce n'est pas qu'on parvienne à les obscurcir, mais qu'au milieu des ténèbres dont les passions se plaisent à les environner, elies soient encore visibles à nos foibles yeux.

Ici se présente à nous une réflexion que nous prions le lecteur chrétien de méditer sérieusement. Dieu atout fait pour lui-même; la foi nous l'assure, et il n'est rien en même temps de plus clair pour la raison. Il va donc dans la nature de l'homme une tendance vers Dieu ; et en effet qu'est-ce que Dieu? la vérité infinie ; et l'homme a un désir infini de connoître ou de posséder la vérité. Mais si Dieu a

mis dans la nature de l'homme celle tendance vers lui, nécessairement il y a mis aussi un moyen d'arriver là où il tend, c'est-à-dire à la vérité, ou à Dieu même, autant qu'il veut être connu de l'homme ici-bas. Quel est ce moyen? Depuis l'origine du monde les hommes n'ont cherché la vérité que par deux voies.

Ou, soumettant leur propre raison à la raison universelle, ils ont cru, sans examen, sur la foi de la tradition, tout ce qu'atteste la plus grande autorité ; et celle voie, si on la suit jusqu'au bout, conduit l'homme au christianisme, ou à une parfaite connoissance de Dieu; et l'y conduit par l'humilité, par l'obéissance, par l'exercice de toutes les vertus que l'Évangile recommande..

Ou, prenant leur propre raison pour règle, et soumettant toutes les traditions à son jugement, ils n'ont voulu croire que ce qui lui paroissoit clair, évident, démontré; et cette voie, si on la suit jusqu'au bout, conduit l'homme, d'erreur en erreur, au scepticisme, ou aussi loin qu'il lui soit possible d'être de Dieu; et l'y conduit par l'orgueil, î ar l'indépendance et la révolte, par tout ce que l'Evangile condamne et réprouve.

Est-il possible que le chrétien hésite entre ces deux voies? est-il possible que le principe du mal, que l'orgueil soit le principe de certitude? que l'humble esprit qui croit, quand une raison supérieure enseigne, soit hors du chemin de la vérité? Ce sont là cependant les conséquences des systèmes que nous combattons. Ces conséquences, il est vrai, on ne les tire pas dans nos écoles, on en auroit horreur ; mais on les tire dans d'autres écoles; et n'est-ce pas assez pour abandonner les maximes d'où elles se déduisent?

Avant de terminer cet écrit, il nous semble utile d'en présenter un court résumé, afin qu'on saisisse plus aisément l'ensemble des idées et leur liaison.

En remontant à l'origine de la philosophie, et en l'observant à toutes les époques de sa durée, nous avons constaté un fait important, c'est qu'en enseignant à l'homme à chercher la vérité dans sa raison seule, elle a partout ébranlé les vérités traditionnelles, et perdu les peuples en les précipitant, dans le doute et dans l'erreur.

Cherchant ensuite la raison de ce fait, nous avons vu que toute philosophie qui place le principe de certitude dans l'homme individuel, ne peut en effet donner de base solide à ses croyances, ni de règle sûre à ses jugements.

Le défaut d'une base solide sur laquelle reposent les croyances produit le scepticisme; le défaut d'une règle sûre des jugements produit le scepticisme et l'erreur.

Convaincus ainsi que là philosophie est une voie d'erreur et de doute, c'est-à-dire une voie de destruction, nous avons cherché hors d'elle un moyen d'arriver à la vérité, et ce moyen nous l'avons trouvé dans notre nature même.

En effet, la nature force tous les hommes de croire mille et mille choses dont il est aussi impossible de démontrer la vérité qu'il est impossible d'en douter.

Nous sommes donc convenus d'admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement. Cette foi invincible, universelle, est pour nous la base de la certitude; et nous avons montré qu'en effet, si on rejette cette base, si on suppose que ce que tous les hommes croient vrai puisse être faux, il n'y a plus de certitude possible, plus de vérité, plus de raison humaine.

Et pour que l'on conçoive nettement en quoi notre premier principe diffère de celui de la philosophie, nous les réduirons ici tous deux à leur plus simple expression.

Premier principe d'où nous partons : Ce que tous les hommes, erpient être vrai est vrai.

Premier principe de la philosophie : Ce que la raison

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de chaque homme perçoit clairement et distinctement est vrai.

Si ce que tous les hommes croient être vrai est vrai, il s'ensuit que l'uniformité des perceptions et l'accord des jugements, est le caractère de la vérité : cette uniformité et eet accord, qui nous sont connus par le témoignage, constituent ce que nous appelons la raison générale ou l'autorité ; l'autorité ou la raison générale est donc la règle de la raison individuelle.

Si ce que la raison de chaque homme perçoit clairement et distinctement est vrai, chaque homme doit tenir pour vrai tout ce qu'il croit percevoir clairement et distinctement, en d'autres ternies, ce que chaque homme croit fortement être vrai, est vrai.

Nous montrons que cette règle philosophique autorise toutes les erreurs, et qu'en rendant la raison de chacun juge de ce qu'il doit croire, on n'a rien à répliquer aux incrédules lorsqu'ils vous disent : Ma raison n'est pas convaincue; qu'on se place à leur égard dans la môme position où sont les hérétiques à l'égard les uns des autres; en un mot, qu'on adopte le principe de l'hérésie, avec toutes les contradictions et les absurdités qu'il entraîne. Appliquant ensuite aux controverses contre les athées et les déistes le principe d'autorité, nous faisons voir comment, avec ce seul principe, on force tous les ennemis du christianisme à en reconnoître la vérité, ou à nier leur propre raison.

Enfin nous répondons aux objections qu'on a proposées contre notre doctrine, et après avoir montré que, loin de porter atteinte aux preuves ordinaires de la religion, elle les complète et les fortifie, nous prouvons que la méthode des philosophes est identiquement la même que la méthode des hérétiques, comme la méthode exposée dans Y Essai n'est que la règle de foi catholique.

C'est donc bien vainement qu'on l'attaque, elle n'est pas moins inébranlable que la vérité catholique elle-même : et nous sommes arrivés à des temps où, contraint de ramener de loin, et comme des extrémités de l'erreur, un grand nombre d'esprits à cette vérité sainte, on a dû mieux reconnoître la voie qui y conduit, et s'assurer qu'il n'en existe qu'une. On le verra plus clairement de jour en jour, il suffit d'attendre, et nous aurions pu laisser l'avenir, et un avenir très-prochain, répondre pour nous. Ce mouvement prodigieux qui agite le monde, ces ténèbres qui s'épaississent et se répandent sur la raison humaine, ce désordre profond et presque universel, ce terrible ascendant de l'erreur, Dieu le permet-il sans dessein, et n'en doit-il résulter aucune instruction nouvelle? Non, non, ne le pensez pas : quelque chose de grand se prépare ; du sein de cette nuit jaillira une lumière plus éclatante : les enfants de lumière la salueront comme l'aurore de leur délivrance ; les enfants de ténèbres la maudiront comme l'annonce de leur ruine; et à mesure que s'approchera le moment de la dernière séparation, le ciel s'ouvrant pour recevoir ses élus, montrera plus a découvert l'immuable vérité qu'ils contempleront éternellement.

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