‹ Essai sur l'indifférence en matière de religionChapitre 21 sur 51 · ESSAI SUR L'IÎS' DIFFER ENCE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR L'IÎS' DIFFER ENCE

Religion devient dès lors aussi incertaine que ce jugement ; elle n'est plus une loi, mais une opinion. Aucune raison n étant tenue d'obéir aune raison égale, chacun demeure autorisé à ne croire que ce qui paroît vrai à son propre esprit K On est libre de tout nier et de tout affirmer. Plus de vérités, plus d'erreurs, nulle société, nul ordre entre les intelligences; mais une effroyable confusion de pensées contraires, d'où sortira bientôt, avec l'indifférence absolue, un doute universel et irrémédiable.

Ainsi toujours nous sommes ramenés à cette importante conclusion, que pour discerner avec certitude la Religion véritable, il faut considérer quelle est celle qui repose sur la plus grande autorité visible^. La question réduite à ce point est extrêmement facile à résoudre, car d'abord, pour les temps qui précédent Jésus-Christ, nous avons l'autorité du genre humain ou le témoignage unanime des peuples qui tous, comme nous le montrerons, avoient conservé, au miUeu même de l'idolâtrie, les traditions primitives ; la notion d'un dieu unique, du vrai Dieu, qitils connoissoient sans le glorifier, selon la parole de l'apôtre^; la croyance do l'immortalité de l'âme, des

* « N'esl-il pas maniffiste que c'est saper lès fondements de toute

autorité pour la religion, que de h rendre dépendante d'un examen

philosophique? C'est ce que les Pères ont dit mille fois ; c'est celte

« science du dehors qu'ils ont toujours regardée comme suspecte à

« l'Église, et comme profane. » Fcnelon, Réfutât, du P. Malebranche,

ch. XIX. OEuvres, tom. III, p. 145, Édit. de Versailles.

2 « La religion catholique est une religion à'autoritè, et par cela « même, elle est seule une religion de certitude et de tranquillité. » Terrasson, la Philosophie applicable à tous les objets de V esprit et de la raison, V^ part., ch. m, sect. ii, p. 88.

^ Ita ut sint inexcusabiles : quia cUm cognovissent Deum. non sicut Deum glorilicaverunt, aut gratias egerunt : sed evanuerunt in cogitationibus suis, et obscuratum est insipiens cor eorum. Ep. ad Rom. y cap. 1,20 et 21.

peines et des récompenses futures et de la nécessité d'un culte ; les préceptes de Justice, ainsi que beaucoup d'autres vérités appartenantes à la première révélation ; et qui n ignoroient non plus , ni l'antique dégradation de l'homme*, ni le besoin qu'il avoit d'expiation, comme l'usage universel des sacrifices le prouve invinciblement.

Ce qui avoit été cru toujours, partout et par tous, telle étoit donc, avant Jésus-Christ, la vraie Religion; et sa certitude reposoit sur le témoignage de toutes les nations, ou sur l'autorité du genre humain, sans contredit la plus grande qui eût existé jusqu'alors : celle de Moïse, qui d'ailleurs ne lui étoit point opposée, ne regardant que le peuple hébreu, assujetti seul à la loi qu'il avoit plu à Dieu de lui imposer, dans les desseins de la sagesse éternelle.

Depuis Jésus-Christ, quelle autorité oseroit-on comparer à celle de l'Éghsc catholique, héritière de toutes les traditions primordiales, de la première révélation et de la révélation mosaïque, de toutes les vérités anciennement connues dont sa doctrine n'est que le développement, et qui, remontant ainsi à l'origine du monde, nous offre dans son autorité toutes les autorités réunies^? Frappé de ce carac-

* La chute de l'homme dégénéré, dit Voltaire, est le fondement de la théologie de toutes les anciennes nations. Quest. sur î'Encyclop.

^ Si notre esprit, naturellement incertain, dit Bossuet, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a besoin dans les questions où il y va du salut d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de l'Église catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés et les anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine.. .1 Si Dieu a créé le genre humain, si, le créant à son image, il n'a jamai( dédaigné de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire, ionU secte qui ne montre pas sa succession depuis l'origine du monde n'es», pas de Dieu. Ici tombent aux pieds de l'Église toutes les sociétés et toutes

tèrc éclatant qui lui est propre, Rousseau lui-même n'a pu s'empêcher de lui rendre hommage. « Qu'on me prouve « aujourd'hui, dit-il, qu'en matière de foi, je suis obligé « de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dès de- « main je me fais catholique, et tout homme conséquent « et vrai fera comme moi * . »

L'ÉgUse catholique seule, société rehgieuse constituée, est aussi la seule qui lie le présent au passé sur lequel elle s'appuie, la seule qui ait succédé et n'ait point commencé, la seule qui n'ait jamais varié, la seule qui ait un symbole, ou qui exerce le droit de commandement sur les esprits, la seule qui promette la certitude, puisqu'elle seule réclame l'infaillibilité. Que pourriez-vous demander de plus? La voilà, oui la voilà, l'autorité que nous cherchons ; il ne faut qu'ouvrir les yeux pour l'apercevoir ; elle brille comme le soleil au milieu de l'univers. Et quelle autre autorité

les sectes que les hommes ont établies au dedans et au dehors du Christianisme... Ainsi quatre ou cinq faits authentiques et plus clairs que l.i lumière du soleil, font voir notre religion aussi ancienne que le monde. Ils montrent par conséquent qu'elle n'a point d'autre auteur que celui qui a fondé l'univers, qui, tenant tout en sa main, a pu seul et connnencer et conduire un dessein, où tous les siècles sont compris.

Il ne faut donc plus s'étonner, comme on fait ordinairement, de ce que Dieu nous propose à croire tant de choses si dignes de lui, et tout ensemble si impénétrables à l'esprit humain. Mais plutôt il faut s'étonner de ce qu'ayant établi la foi sur une autorité si ferme et si manifeste, il reste encore dans le monde des aveugles et des incrédules.

Nos passions désordonnées, notre attachement à nos sens et noire orgueil indomptable en sont la cause. Nous aimons mieux tout risquer que de nous contraindre; nous aimons mieux croupir dans notre ignorance que de Tavouer; nous aimons mieux satisfaire une vaine curiosité, et nourrir dans notre esprit indocile la liberté de penser tout ce qu'il nous plaît, que de ployer sous le joug de l'autorité divine. De là vient qu'il y a tant d'incrédules, et Dieu le permet ainsi pour l'instruction de ses enfants. Disc, sur Vliist. tiniv., II« part., ch. xiii.

* Lettres écrites de la Montagne, p. 55. Paris, 1783.

essayeroit-on de lui opposer ? Seroit-ce rautoiité du genre humain attestant les vérités révélées originairement? mais l'Eglise enseigne toutes ces vérités, elle les a reçues de la tradition, et cett(i tradition lui appartient avec toutes ses preuves, avec l'autorité qui en est le fondement, et qui est devenue une partie de la sienne. Seroit-ce l'autorité des Religions idolâtriques? mais elles ne s'en attribuent ellesmêmes aucune, puisqu'elles n'ont ni symbole, ni loi morale qui leur soit propre, ni même aucun enseignement. Seroitce l'autorité du mahométisme? mais le mahométisme n'est qu'une hérésie, une branche détachée du christianisme *, une secte entièrement semblable à celle des protestants **, où jamais l'on n'a pu s'accorder sur la doctrine, où chacun croit ce qu'il veut, et rien que ce qu'il veut, précisément parce qu'il n'y existe aucune autorité ; et il en est ainsi de toutes les prétendues églises qui se sont séparées de l'Église calhohque. Hors d'elle on ne trouve donc qu'absence d'autorité, absence de loi, absence de Rehgion ; on ne trouve, en un mot, que la raison individuelle et ses opinions, ses contradictions, ses erreurs : tant Dieu a voulu que la vérité fût mainfeste à tous les regards dans l'unique société qui en conserve le dépôt.

Ces considérations, aussi simples que décisives, suffiroient pour les âmes droites ; mais, dans ce siècle disputeur et nourri de sophismes, de plus longs développements sont nécessaires : il faut, pour ainsi dire, éclairer sur tous les points cette grande et imposante autorité que les passions s'efforcent d'obscurcir ; il faut ôter toute excuse à ceux qui la méconnoissent, et forcer du moins

C'est ce qu'ont fort bien vu Leibnitz, William, Jones, Nicole, Jurieu et plusieurs autres théologiens, tant calholiques que protestants. ** Excepté dans ses rapports avec l'ordre politique.

rorg'ucil à avouer hautement sa révolte, ei à prononcer devant Dieu même et sous sa puissante main cette parole qui renferme toutes les erreurs et tous les crimes : Je no- Imrai point; non serviam ^ !

Nous avons dit que la Religion étoit l'ensemble des rapports qui dérivent de la nature de Dieu et de celle de l'homme ; et en effet les attributs essentiels de l'Etre divin sont en même temps les caractères propres de la vraie ReHgion et les marques distinctives de la société qui la professe ; en sorte que cette société et la Religion dont elle est dépositaire portent en elles-mêmes le signe certain et à jamais ineffaçable de leur céleste origine.

Ainsi Dieu est un, infini, éternel, saint ^ : et la Religion, comme l'Église, est une, universelle, pei'pétuelle, sainte ou manifestement divine.

Toute Religion qui ne posséderoit pas ces caractères seroit nécessairement fausse, comme tout être qui ne seroit pas un, infini, éternel, saint, nécessairement ne seroit pas Dieu.

Quoiqu'il y ait peu de choses aussi évidentes par ellesmêmes que ces propositions , et quoique nous devions bientôt les appuyer sur des preuves de fait, il nous paroît convenable de montrer encore avec quelle clarté elles se déduisent de ce que nous avons étabh précédemment.

La vérité est une : Dieu n'a pu révéler aux hommes des dogmes contraires ni leur donner des lois opposées ; d'ailleurs sa nature étant invariable ainsi que la nature de l'homme , les rapports qui en dérivent sont également invariables ; donc, la Religion révélée, la vraie Religion, est une comme la vérité, une comme Dieu même.

^ Jerem,, ii, 20.

® Sanctus sum ego Dominus. f^evit., xx, 20.

Les rapports naturels qui existent entre Dieu et l'homme, et les devoirs qui en résultent , étant les mêmes dans tous les lieux et dans tous les temps, ont dû aussi être connus dans tous les temps et dans tous les lieux, autant qu'il était nécessaire pour que l'homme pût vivre de la vie morale et intellectuelle ; autrement Dieu auroit refusé à quelques-unes de ses créatures le moyen de se sauver et de le glorifier. Donc la vraie Religion est universelle.

Les lois de notre nature intelligente ayant nécessairement commencé avec elle, et devant durer autant qu'elle, ne peuvent pas avoir un seul moment cessé d'exister et d'être connues depuis la création de l'homme : donc la vraie Religion est perpétuelle.

Enfin la vraie Religion est sainte ou divine, puisqu'elle n'est que la manifestation de Dieu même et l'expression de ses volontés.

Tels sont les caractères essentiels de la véritable Religion : ils appartiennent tous au Christianisme, et n'appartiennent qu'à lui; et, quand nous parlons du Christianisme, on ne doit pas arrêter son esprit aux temps écoulés depuis- l'incarnation du Verbe divin, mais il faut embrasser la suite entière de la Religion, avant aussi bien qu'après Jésus-Christ. Venu ou à venir, il fut toujours le fondement de la vraie foi, l'unique médiateur, le chef suprême de la société spirituelle des justes, et jamais les hommes n'ont été sauvés qu'en vue de ses mérites infinis, et par la vertu de son sang.

Ainsi le Christianisme a commencé avec le monde : se développant, selon les promesses, sans jamais changer au fond, sans jamais varier, il a demeuré dans ses divers états, et demeurera perpétuellement le même, perpétuellement un, comme en croissant, l'homme demeure iden^ tiquement le même homme : et le développement d3 la

vérité dans notre raison, depuis la première enfance jusqu'à l'âge de la pleine nalurité, représente le développement de cette même vérité dans le genre humain *.

Sous différentes formes extérieures le Christianisme a donc existé toujours, et toujours il y a eu sur la terre une société enseignant et proclamant la loi à laquelle les hommes dévoient obéir. « Ne croyez pas, dit un ancien ({ Père, que le céleste époux n'ait eu une épouse, que « Jésus-Christ n'ait eu une église que depuis qu'il a pris « ici-bas notre nature, mais depuis l'origine du monde. « Aussi saint Paul nous dit-il que TÉgUse a pour fonde- « ment, non- seulement les apôtres, mais encore les pro- (( phètes et les patriarches ; et, parmi les prophètes, il « compte Adam lui-même qui a prophétisé le grand mys- « {ère de Jésus-Christ et de son Église ^. »

Qui ne seroijt frappé de ce merveilleux et magnifique accord? Qui n'admireroit cette Religion à jamais immuable qui a vu s'écouler toutes les générations humaines, et dans laquelle les peuples, civihsés ou barbares, ont puisé tout ce qu'ils possédoient de vérités? Qui n'écouteroit dans le silence de l'étonnement et de l'amour la voix d'Adam prophétisant aux races futures Jésus-Christ le réparateur de son crime, et la voix de Jésus-Christ pénétrant à la ibis dans le passé et dans l'avenir pour annoncer le pardon promis et désormais irrévocablement accordé ?

* C'est l'image dont se sert l'apôtre saint Paul, dans son Épîlre aux Éphésiens. « Et ipse dédit quosdam quidem apostolos, quostlam autem « propiietas ; alios vero cvangelistas. alios autem p;islorcs et doctores : « ad consummationem sanctorum, in opus ministcrii, in œdificationem « corporis Christi: donec occurramus omnesin unitalem fidci, et agnif( tionis fdii Dei, in virum perfuctum, in mensuram aîlatis plenitudinis « Christi : ut jam nos simus parvuli fluctuantes, etc. » [Ep. ad Eph., cap. IV, 11-14.)

2 Orig.] Cant. cant., lib. II; \ide cliam Clem. Alex. Strom., lib. VJI

Qui, SOUS le poids de la faute qui a brisé notre nature, ' oseroit repousser ce grand pardon ; qui oseroit dire : Je n'en ai pas besoin, je me sauverai moi-même* ? Qui voudroit se séparer d'une société aussi ancienne que le temps, aussi étendue que Tunivers, aussi forte que la vérité, aussi sainte que Dieu même? Qui refuseroit d'appartenir à cette Église, perpétuelle dépositaire des espérances du genre humain, et qui, en passant à travers les siècles, recueille les élus et les conduit dans l'éternité qui est son partage? 11 faut se décider ; quiconque s'obstine à ne pas la reconnoître pour mère n'aura point de part à l'héritage de ses enfants. Est-il possible que l'on hésite? Le charme de l'indépendance est-il si puissant, ou l'ivresse des plaisirs si douce, qu'on y sacïifie le bonheur même, et un bonheur sans mesure comme sans fin ? Quel aveuglement incompréhensible! Vous que l'orgueil domine encore, vous que les passions courbent vers la terre, faites un effort, levez la tête, jetez sur le ciel un dernier regard, et puis demandez à votre cœur s'il consent à y renoncer pour jamais !

Avant d'entrer dans le détail des preuves qui démontrent que le Christianisme reposera toujours sur la plus grande autorité visible, et que les caractères essentiels de la vraie Religion lui ont constamment appartenu, il nous paroît convenable de faire voir que les autres Rehgions, dépourvues de ces caractères, n'ont jamais possédé d'autorité réelle, et qu'ainsi on a toujours pu en reconnoître aisément la fausseté.

Si on excepte le mahométisme, dont nous parlerons d

* Il n'y a point d'homme, il n'y en eut jamais qui, croyant â une autre -vie, et s'occupant de son salut, n'ait prié Dieu de le sauver, et qui^ par conséquent, n'ait reconnu la nécessité d'un secours divin, et l'impuissance où est l'homme de se sauver lui-même*

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