‹ Essai sur l'industrie à domicile salariéeChapitre 3 sur 99 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il ne faut pas confondre l’industrie à domicile avec l’industrie du foyer ; ce sont là, en réalité, deux périodes de l’évolution économique que des siècles séparent ; il est intéressant de chercher au début d’une étude sur les industries à domicile contemporaines,comment s’estfaite cette évolution, et la série des vicissitudes qu’elle à traversées.

Au début de l’évolution, l’échange est inconnu. C’est la période de l’économie domestique et de l’industrie du foyer qui caractérise l’histoire économique jusque vers le XI: siècle. A ce stade, le foyer domestique apparaît, en effet, comme l'unité primordiale : c’est autour du foyer que s’accomplit tout le processus des biens qui sont consommés aux lieux mêmes où ils sont produits par ceux qui les ont produits. L'agriculture est alors vraiment la base de la vie économique : la terre et'la forêt fournissent aux hommes la matière première qu'ils transformeront ensuite

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pour les besoins de chacun d’eux ; la production se trouve ainsi exactement limitée et déterminée.

Certaines communautés slaves de l’Europe orientale reproduisent encore aujourd’hui, au milieu de nous, ces conditions primitives de la propriété et de la production : « Le paysan bukovinien, dit Ch. Bücher, effectue d'ordinaire luimême, lors de la construction d’une maison, les travaux du charpentier, du couvreur et d’autres artisans. Tandis que sa femme se charge d’en crépir les cloisons tressées ou en terre foulée, d’en calfeutrer les interstices avec de la mousse, d’en battre le sol qui lui servira de plancher, ainsi que de beaucoup d’autres travaux de ce genre. De l’ensemencement des plantes textiles ou de l’élève du mouton jusqu’à la confection de sa literie et de ses vêtements, le paysan de la Bukovine produit tout, même la matière colorante, qu’il extrait des plantes qu'il cultive, et les instruments, naturellement très primitifs, qui lui sont nécessaires. Et il en est en général de même de la nourriture. Cultivant avec peine son champ de maïs, il en réduit, à l’aide d’un moulin à bras, les grains en farine, dont il fait, sous le nom de mamaliga (espèce de pollenta) sa principale nourriture ; 1l se construit lui-même ses simples instruments aratoires, les vases et les ustensiles de son ménage ou de sa cuisine, ou du moins il y a au village quelque autodidacte qui

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sait le faire. Il ne laisse en général aux bohémiens qui vivent dispersés dans le pays que la préparation du fer . » |

Nous pouvons nous représenter de même ce qui se passe encore dans un très grand nombre d’exploitations rurales, qui ont conservé, presque sans y rien changer, les habitudes d’autrefois. Le propriétaire exploitant en faire valoir direct fait lui-même son pain avec le blé qu’il récolte, fabrique, avec le chanvre qu’ila lui-même semé, les cordages dont il peut avoir besoin, se nourrit presque exclusivement de la viande des animaux élevés par lui sur son domaine, etc., etc. Quelque altérées qu’elles soient déjà,ces organisations sont cependant encore des économies fermées qui ne se suffisent à elles-mêmes que pour partie et ne se mêlent point complètement à la vie sociale.

Mais les besoins ne tardent pas à s’accroître ; des capacités techniques apparaissent qui servent à distinguer les uns des autres les différents individus. Ainsi des relations s’établissent ; les foyers entremélent leur production. Cependant, l’économie ne perd pas son caractère privé, seulement le cercle primitif s'agrandit ; il s'agrandit d’abord jusqu’à la famille, telle que la constituent les mœurs anciennes ; il devra encore s’a-

1. Dr Ch. Bücxer, Les formes d'industrie dans leur dévelop- ‘pement historique. Revue d'Economie politique, 1892, p. 630.

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grandir plus tard jusqu'aux limites de ces grandes économies fermées : la gens romaine, le domaine féodal du moyen âge.

La famille antique, en effet, ne ressemble en rien à la famille moderne, limitée aux proches parents ; la famille au sens large que lhistoire confère à ce mot est l’unité sociale par excellence au sein des peuples anciens ; telle est la famille patriarcale des peuples pasteurs, la tribu des peuplades primitives, ete., etc. C’est au milieu de cette société que s’accomplit toute la production sociale, suivant une division technique d’après l’âge, le sexe ou les aptitudes, qui devient de plus en plus savante et compliquée. La gens romaine, le domaine seigneurial et l’abbaye sont encore des unités indépendantes qui se suffisent à ellesmêmes; elles dérivent de l'association originaire type : la famille.

On conçoit que, dans ces vastes organismes, la division du travail ait pu être poussée très loin, ce qui explique que l’industrie du foyer ait pu répondre pendant très longtemps aux besoins des civilisations compliquées où elle se développait tour à tour. Représentons-nous, en effet, la famille romaine avec ses foules d'esclaves tisserands, boulangers, maçons, etc., ete., répandus sur les immenses latifundia romains. Représentons-nous encore le seigneur féodal recevant la corvée des serfs paysans. Iei et là, il n’y a point

de salaire. «Il n’y avait pas d’industriels en dehors de la maison. Les artifices dont nous parlent les textes ne sont pas des industriels, mais des artisans esclaves qui reçoivent du laboureur ou du berger, esclave lui-même, le blé, la laine, le bois pour les transformer en pain, en vêtements et en ustensiles ”, » — «Tout intendant, dit Charlemagne dans le règlement sur l’administration de ses biens, doit avoir à son service de bons artisans, comme forgerons, orfèvres, cordonniers, tourneurs,charpentiers, peintres d’enseignes, pêcheurs, oiseleurs, savonniers, brasseurs de malt, boulangers et fabricants de filets. »

Le lien familial, en effet, s’est relâché au moment même où, les besoins augmentant, il devenait plus que jamais nécessaire. Lorsque les liens primitifs vinrent à se relâcher, que les anciens sentiments de « confraternité, de piété filiale, de respect pour la vieillesse, la subordination et la condescendance »* ne furent plus aussi forts, la durée de l’association familiale fut encore prolongée par un élargissement artificiel de son cercle, ce qui se fit par l’admission d’éléments étrangers, d’où prit naissance l'institution de l'esclavage et du servage.

1. FAvRE, L’ Ævolution économique dans l’histoire. Revue d’E conomie politique, 1894, p. 11.

2. FAvRE, L'évolution économique dans l'histoire. Revue d Economie politique, 1894, p. 8.

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Au début, les biens ne sortent pas encore de l’unité économique qui les produit et qui les consomme ; il n’y a donc pas encore d'échange. Pour que l’échange apparaisse, il faut que l’économie arrive à produire plus qu’elle ne consomme, c’est-à-dire un excédent. Cela ne tarde pas, à mesure que les aptitudes individuelles augmentent et que la division du travail s’accroît ; la famille échange alors le surplus de sa production. Plus tard même, dans les grandes économies, la production s'organise directement en vue du marché. Ainsi, « chez les anciens Grecs, de riches propriétaires d’esclaves faisaient apprendre, à un grand nombre d’entre ceux dont ils pouvaient se passer une certaine industrie, et produisaient ensuite pour le marché‘ ».

Ainsi apparaît une nouvelle économie fondée sur l'échange : la production et la consommation se séparent nettement ; l’industrie se détache de la propriété foncière.

La différenciation qui a ainsi abouti à créer. l’industrie proprement dite comme une activité indépendante, a pu se faire de différentes façons :

Ou bien un individu parvenu à un véritable degré d’habileté, s’est détaché du foyer. et a commencé de louer son art avec sa force de travail. Celui-là «va en journée», comme les couturières de

1. Dr Ch. Bücxer, Les formes d'industrie dans leur développement historique. Revue d'Economie politique, 1892.

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nos campagnes, par exemple, vont coudre de maison en maison, Comme ces journaliers agricoles, batteurs en grange, battent le blé des propriétaires paysans. Celui-là, au contraire, travaille «à la pièce » : c’est ce dernier qui va devenir l’artisan. En effet, il a commencé par travailler sur de Ja matière première qui lui est feuraie par le producteur qui emploie ; puis celui-ci, ayant cessé . de produire, s’est vu obligé d'acheter cette matière première ; enfin, pour que le dernier pas fût franchi, il devait suffire que l’ouvrier fournit juimême cette matière première.

Ou bien la propriété foncière a subi de telles divisions, qu’elle n’a pas pu continuer d’assurer l'existence de la famille; alors celle-ci s’est attachée à une branche spéciale de l’industrie du foyer et a commencé de produire pour le marché. C’est ainsi que sont nés les métiers du tonnelier, du potier, etc., etc.

Alors commence l’ère des métiers, et, avec eux, nous entrons dans la périodedel’économieurbaine; c’est en effet sur les marchés des villes qu’afflue désormais toute la vie économique. Les industries nouvellement apparues apportent sur ces marchés les produits de leur spécialité, et les économies fermées qui subsistent, aidées ou non du travail loué, y apportent elles-mêmes l’excédent de leur production normale. En même temps, le ménage primitif,cessant de plus en plus de produire tout

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ce qui lui est nécessaire,est obligé de plus en plus de recourir à l’échange ; « l’unité économique devient la cité, avec les campagnes d’alentour’.

«Une carte de l’ancien empire germanique, dit Ch. Favre, nous montre environ 3.000 villes disséminées au sud et à l’ouest, à 4 ou 5 lieues de distance en moyenne ; au nord et à l’est, à 7 ou 8. Toutes n’ont pas eu la même importance ; mais elles”étaient néanmoins le centre d’un territoire économique qui avait aussi bien ses limites que l’ancienne ferme féodale et qui, limité à 2 ou 2 1, milles carrés au sud-ouest, à 3 ou 4 au nord, à 5 ou 8 à l’est, permettaient toujours au paysan d'atteindre le marché de la ville et de rentrer chez soi en un jour *. »

Sur ces marchés des villes, le consommateur entre en contact direct avec le producteur. « Tout commerce intermédiaire des produits indigènes était interdit... Les fonctions de l’intermédiaire étaient d'amener en présence les acheteurs et les vendeurs, d'intervenir lors de la fixation des prix, d'examiner les marchandises et d’en surveiller la livraison. »

Les métiers ont rempli l’histoire économique

1. Emile VANDERVELDE, Le collectivisme et l’évolution industrielle, p. 22.

2. Favre, L'évolution économique dans l'histoire. Revue d’ Economie politique, 1894, p. 16.

3. FAvVRE, L'évolution économique dans l'histoire. Revue d'Economie politique, 1892, p. 17.

jusque vers le XVI: siècle. Jusqu’alors, en effet, l’insuffisance des voies de communication a retardé toute pénétration sociale; l’insécurité, produit des guerres et du brigandage, les douanes et les péages, ainsi que les privilèges des corporations,semblent avoir paralysé l'essor économique. Maïs, peu à peu, l’ordre, la sécurité et une certaine unité s’établissent ; c’est l’époque que caractérise, au point de vue politique, la formation. des Etats modernes. En même temps, le champ réservé au commerce s'agrandit ; une nouvelle économie fondée sur l’extension des débouchés apparaît : l’économie nationale, internationale bientôt ; le marché des villes cesse d’avoir la même importance qu’autrefois ; désormais, les grandes foires régionales vontsolliciter la production sociale. |

Mais aussi à mesure que les limites du marché s’éloignent, le producteur autonome d’autrefois ne peut plus aussi facilement assurer lui-même l'écoulement de ses produits. Libre encore de sa production, il cesse de l’être du placement ; désormais, entre le consommateur et lui-même se glisse l’intermédiaire qui accapare à son profit la partie commerciale de l’entreprise primitive.

Le petit artisan ne tarde pas ainsi à se rendre dépendant du grand artisan, à qui ses capitaux et ses connaissances commerciales particulières permettent de fréquenter les grandes foires éloi-

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gnées. Ou bien encore, le petit artisan, incapable d’écouler ses produits lui-même,les vend au petit détaillant entrepositaire ou aux marchands qui les répandront ensuite à l’intérieur du marché. Ainsi voyons-nous dans un curieux document du début du XVIII: siècle français ‘: « Les faiseurs de bas au métier de la ville de Caen » se plaignent de la concurrence quileur estiaite depuis que, par arrêt du 10 juillet 1715, semblable fabrication à été autor isée dans les villes de Bayeux et de Falaise. Ils exposent que «les fabricants äe Falaise et de Bayeux, à cause du vice et de la défectuosité de leurs marchandises, les vendent à bon compte aux merciers de la ville de Caen, qui leur servent d'entrepôt… Il s’en fait aussi des ventes clandestines dans la ville de Caen par les commissionnaires... »

Et, dans la réponse « de là communauté des faiseurs de bas au métier de Bayeux » aux réclamations des faiseurs de bas de la ville de Caen, nous lisons encore ceci: « La ville de Bayeux étant trop petite et trop peu peuplée pour consommier les bas qui s’y fabriquent, les fabriquants sont obligés de porter une partie considérable à Caen, grande ville et bien peuplée, où ol y a quantité de marchands en gros qui en font commerce

1. Mémoire et avis sur les contestations d’entre les faiseurs de bas au métier de la ville de Caen et ceux des villes de Bayeux et de Falaise, 1735. (Archives du Calvados, C. 2818.)

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