XVI
La durée et la rigueur inusitées de l'hiver retardèrent l'ouverture de la campagne. Lorsque les opérations militaires purent commencer, Ma-
■ Cette mesure fut autorisée par un sénatus-consnlte rendu sous le consulat de Marius et de Carbon. — Cfr. Val. Max. VII, 6, 4. - Plin. XXXIII, 5.
rius fut opposé à Sylla qui menaçait le Latium, et Carbon à Metellus, qui, soutenu par Pompée, allait envahir l'Ombrie et la Gaule cisalpine.
Marins avait établi à Préneste de grands magasins. Il y avait fait transporter l'or du Capitole, et jusqu'à des statues également enlevées à des temples et destinées sans doute à la fonte Située sur une montagne presque inaccessible, Préneste passait alors pour imprenable; mais il semble qu'en la choisissant pour place d'armes de préférence à Rome, Marius songeât moins aux avantages de sa position militaire, qu'au danger de laisser ses magasins et son trésor en quelque sorte à la disposition du sénat, qui lui inspirait autant de défiance que de haine.
Les premières manœuvres des deux armées nous sont entièrement inconnues. On ignore même où Sylla avait pris ses quartiers d'hiver; mais comme, à la fin de la campagne précédente, il avait fait sa jonction avec le corps de Pompée, il y a grande apparence qu'il avait établi la base de ses opérations dans le pays des Marses. Du moment que les Samnites et les Lucaniens faisaient cause commune avec les consuls, la position de Sylla dans la Campanie devenait très-critique, et ses communications avec ses lieutenants au-
' Pline XXXIII, 5. — Voy. la note de Hardouin.
raient été presque impossibles. Je crois donc qu'il s'était contenté de jeter des garnisons dans les villes de la Campanie qui s'étaient déclarées pour lui après la bataille du mont Tifata, sans essayer de tenir la campagne contre ses adversaires bien supérieurs en nombre. Il paraît encore que les frontières du Samnium n'étaient point menacées, car Marins avait été rejoint par un corps considérable de Samnites, commandés par le jeune Pontius Télésinus, dont le frère était devenu le généralissime des confédérés, depuis que la blessure de Papius Mutilus avait mis ce chef renommé hors d'état de servir sa patrie. Avec ce renfort, l'armée de Marius se composait de quatre-vingt-cinq cohortes *.
Aussitôt que, pour me servir d'une expression de Napoléon , on commence à voir clair sur l'échiquier, nous trouvons Sylla, maître de Sétia dans le pays des Volsques, marchant sur Signia, où Marius avait pris position, et cherchant à se réunir à Cn. Dolabella, un de ses lieutenants, détaché dans le pays des Herniques, peut-être aux environs d'Anagnia a . Probablement le plan de Sylla avait été de couper les communications de Marius avec le Samnium, et de donner la main
' Plut. Sull. 28. Environ 40,000 homme».
1 Cfr. Plut. Sull. a8. — App. Civ. T, 87.
à ses garnisons de la Gampanie. Marius essaya, de son côté, de s'opposer à la jonction de Cn. Dolabella; et, à cet effet, quittant sa position de Signia, se porta, par un mouvement rétrograde, dans la plaine de Sacriport, entre Signia, Anagnia et Préneste. Ce fut en ce lieu que les deux armées principales se rencontrèrent. Sylla comptant sur l'arrivée prochaine de son lieutenant, cherchait à engager l'action et pressait la marche de ses troupes. Mais Marius, en se retirant, avait coupé la route sur plusieurs points, et son arrière-garde disputait vivement chaque passage difficile. On combattit quelque temps de la sorte, en marchant au milieu d'une pluie battante, qui, détrempant la terre, augmentait la fatigue du soldat. Arrivé à Sacriport, le jour déjà avancé, Sylla voulut attaquer l'ennemi qui paraissait disposé à accepter la bataille en ce lieu; mais ses tribuns lui montrant les soldats harassés, les uns couchés dans la boue, les autres se soutenant à peine sur leurs boucliers, le conjurèrent de leur donner quelque repos, et de ne pas mener au combat des hommes qui avaient à peine la force de tenir leurs armes. La nuit précédente, Sylla avait vu en songe le vieux Marius avertissant son fils que la journée du lendemain lui serait fatale % et sur la foi de ce réve,
' Plm.Sull. *8.
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Sylla voulait absolument en venir à une action générale. Entre l'évidence du danger et ses idées superstitieuses, il demeura quelque temps indécis, mais la prudence l'emportant à la fin , il donna , quoique à regret, Tordre de camper à Sacriport. Déjà, suivant lét pratique constante des légions romaines, ses soldats creusaient un fossé et plantaient des palissades, lorsque Marius, espérant avoir bon marchés de ces troupes accablées de fatigue, commença lui-même le combat en les chargeant à la tète de sa cavalerie. Tant d'audace irrita ces braves vétérans et leur fit oublier tout ce qu'ils avaient souffert de la marche et de la pluie. Abandonnant leurs ouvrages ébauchés, ils plantent leurs javelots sur le bord du fossé, et s'élancent, l'épée à la main, contre leurs adversaires. I^e choc fut terrible, et le combat se maintint quelque temps indécis, jusqu'à ce que cinq cohortes et deux escadrons de cavalerie qui formaient la droite de l'armée de Marius, jetant tout à coup leurs enseignes ', passèrent à l'ennemi a . Cette défection décida la journée. La déroute devint générale; et bientôt le chemin de Préneste fut couvert d'une masse confuse de
' Il paraît que, dans les guerres civiles, le nom des chefs «•tait inscrit sur les enseignes militaires.
■ A pp. Civ. I, 87.
fuyards qui se précipitaient pour y chercher un asile. On se hâta de leur fermer les portes de la place, dans la crainte que les vainqueurs n'y entrassent pèle-mèle avec eux. Acculés ainsi aux murs de Préneste, ces malheureux furent taillés en pièces sans que le désespoir pût leur rendre assez de courage pour faire quelque résistance. Marius, entraîné dans le flot des fuyards, ne dut son salut qu'à une corde qu'on lui jeta du haut des murs, et au moyen de laquelle on le hissa dans la ville '. Le jeune Télésinus parvint également à s'y réfugier; mais, de leur nombreuse armée, vingt mille hommes avaient péri, la plupart dans la déroute, huit mille étaient prisonniers. Sylla, dans ses commentaires, avait écrit, au rapport de Plutarque a , qu'il ne perdit que vingt-trois de ses soldats dans cette mémorable journée; assertion plus que suspecte, lorsqu'il s'agit d'une bataille où l'on ne combattit qu'avec l'épée; mais Sylla voulait se faire passer pour le protégé des dieux, et ne négligeait aucune occasion de frapper le vulgaire par le merveilleux de ses succès.
Jusqu'à présent, nous l'avons vu ménageant ses ennemis, tant qu'il suppose que ce semblant
1 Plut. Sull. 28.
1 Plut. Sull. ibid.
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d'humanité peut servir ses desseins. Désormais, assuré du triomphe, il révèle tout entier son caractère féroce. Après le combat, tous les Samnites prisonniers furent égorgés de sang-froid sous les murs de Préneste
De son côté, Marius ne se montra pas moins cruel. La bataille de Sacriport ouvrait les portes de Rome à son rival; il ne voulut pas que ses ennemis pussent féliciter le vainqueur. Par son ordre, le préteur Junius Brutus Damasippus réunit le sénat dans la curie, qu'il fit secrètement environner par une bande d'assassins. Là, tous les sénateurs désignés par Marius, tous ceux qui étaient suspects au préteur furent impitoyablement massacrés \ On exerça de hideuses atrocités sur les cadavres des victimes, qui, après avoir été traînés par les rues , exposés à tous les outrages de la populace, furent enfin précipités
1 La, haine furieuse de Sylla contre la nation samnite n'a point été encore expliquée. Je ne comprends l'inaction de ce peuple pendant une année entière, et l'acharnement qu'il montra dans la suite, qu'en admettant l'hypothèse que j'ai proposée plus haut, à savoir qu'un traité exista d'abord entre Sylla et les S limites, en vertu duquel ceux-ci lui permirent de passer en Campanic; la rupture de ce même traité aurait été eonsidérée de part et d'autre comme une trahison dont il fallait tirer une terrible vengeance.
1 App. Civ. I 88. — Vell.Pat. II, 27.
dans le Tibre. Quelques heures après cette sanglante boucherie, les meurtriers prenaient la fuite, abandonnant Rome à Sylla, qui n'y trouvait plus qu'une plèbe affamée, aujourd'hui saluant son entrée de ses acclamations, qui la veille applaudissait au supplice de ses amis.
Dans le nord, la guerre se poursuivait avec une égale fureur, et là encore, la fortune de Sylla accompagnait ses lieutenants. T. Albius Carrinas, battu par Metellus sur les bords de l'Aesis, perdait son camp, et, par suite de cette défaite, était contraint d'abandonner une partie de l'Ombrie En vain Carbon, arrivant d'Étrurie avec une armée nombreuse, espéra-t-il un moment laver la honte de ce revers. Au lieu d'accabler son ennemi tout d'un coup, il perdit du temps à manœuvrer pour l'envelopper complètement. Déjà il se flattait de le réduire, lorsque la nouvelle de la bataille de Sacriport vint le frapper de désespoir. Il perdit la tète et se.replia précipitamment sur Ariminum, suivi de près par Pompée, qui, dans cette retraite, semblable à une déroute, lui fit éprouver des pertes considérables
' App. Civ. I, 87.
2 plut. Porop, 7.