‹ Essai sur la liberté considérée comme pricipe et fi de l'activité humaineChapitre 16 sur 33 · RELATIONS D'EGALITE · texte numérisé non relu

RELATIONS D'EGALITE

« Pour réformer (>nlièremeiil le inonde, pour rendre les hommes heureux dès celte vie même, il ne faudrait, au défaut de la charité, que leur donner à tous un amourpropre éclairé qui sût discerner ses vrais intérêts et y tendre par les voies que la droite raison lui découvrirait. »

NiCOLI.E.

Rien n*a été exagéré davantage, et par conséquent plus faussé, que la notion du devoir de rhomme envers son semblable. Les moralistes ont pensé qu'il fallait demander beaucoup pour

obtenir peu; c'est une erreur funeste. Si vous

exigez au delà du possible, on examinera votre droit à exiger; de Texamen on passera à la protestation, de la protestation à la révolte. Ainsi ont procédé dans l'histoire toutes les révolutions religieuses ou civiles. Les premiers législateurs du monde sont tous tombés dans cet excès; tous semblent a.voir désespéré de la raison humaine : ne faisant appel qu'au sentiment et à l'imagination, ils ont cru nécessaire d'exalter l'un et l'autre par la promesse de félicités sans terme dans le ciel, prix de sacrifices sans mesure sur la terre. Jésus lui-même, dans ses entretiens avec les disciples, enveloppe de paraboles et de mystérieuses formules des vérités auxquelles le simple bon sens devait acquiescer sans peine. Souvent il s*interrompt pour dire à ceux qui le suivent : a Vous ne sauriez encore me comprendre; vous ne sauriez encore porter ma doctrine. » Mais la raison humaine n'a-t-ellc fait aucun progrès? Le temps a-t-il marché sans

^^^ti produire? La justice vraie aurait-elle encore u^soin aujourd'hui de tout ce cortège de mystères, de menaces, de promesses et de tniracles pour se hire àimejr des hommes? Est-ce présomption de supposer l'esprit humain, dix-huit centsans après la grande initiation chrétienne, assez éclairé, assez averti par de douloureuses expériences, pour préférer à des préceptes revêtus d'un caractère surnaturel et d' ultra-sainteté, si l'on peut parler ainsi, une morale purement humaine, toujours praticable, accessible au sens commun et reposant sur une notion de justice^ dont nul homme, à moins d'un complet idiotisme, n'est totalement

dépourvu?

Le principe du renoncement et du sacrifice, cette merveilleuse soif de douleur, qui au sein du christianisme immola tant de pieuses victimes, eut sans doute âa nécessité historique

* Dans les Écrilures, riiomme vertueux est toujours appelé le Juêie.

dans la marche du genre humain. On conçoit aisément qu'une vie collective, fondée sur des notions imparfaites, sources de mille préjugés, ait rendu d'immenses sacrifices individuels nécessaires au bien général ; mais il est déjà possible d'entrevoir des temps où la légalité sociale, se mettant d'accord avec l'équité naturelle, la justice, comprise et voulue par tous, rendra les vertus de renoncement à peu près superflues.

Et d'ailleurs, je ne crains pas de le dire, dut-on m'accuser de prêcher une morale facile, molle, intéressée, je crois la justice, cette sagesse qui établit l'équilibre entre ce qu'on se doit à soimême et ce qu'on doit à autrui, supérieure, dans l'ensemble de ses résultats, à la Tertu de dévouement, pratiquée d'une manière absolue, sans discernement ni mesure. La vertu est'susceptible d'excès; il n'en est point à craindre pour la sagesse. L'éphémère héroïsme d'une imagination fanatisée est moins dans l'ordre et

produit moins de bien que Texercice soutenu d'une bonté réfléchie. Une morale forcément exceptionnelle, à Tusage du petit nombre des élus, est par cela seul, et malgré l'apparence d'une sublimité plus haute, inférieure à celle qui assume le caractère d'universalité et que tous peuvent et doivent pratiquer sans porter atteinte à la loi de nature. La résignation, le renoncement, qu'est-ce autre chose d'ailleurs que le sacrifice aveugle et funeste à la société des meilleurs aux pires, l'immolation des grandes âmes aux cupidités égoïstes? Quoi de mieux calculé pour perpétuer à jamais le règne des pervers? L'Eglise chrétienne elle-même, si insistante au sacrifice, ordonne de préférer son propre salut au salut d'autrui. Et pour nous qui entendons par salut la liberté de l'âme humaine, n'est-il pas évident que jamais ToBUvre de ce salut ne devra être sacrifiée à un intérêt inférieur, à rien de ce qui est hors de nous? Si la

nature a voulu que Tinstinct de conservation s'éveillât avant Tinstinct d'attrait, ça été pour nous avertir que nos devoirs envers nous-mêmes avaient la priorité sur nos devoirs envers nos semblables. Mais, de grâce, que Ton m'entende bien I A qui n'aurait pas lu avec attention ce que j'ai dit précédemment sur Tessence de la liberté, il serait facile de se méprendre ; c'est pourquoi je trouve utile de répéter ici que la liberté, dans le sens philosophique attribué au mot, est synonyme de vie morale, vie qui est véritablement le zahiX de Thomme. Les relations d'égalité ou de fraternité impliquent donc à mes yeux les devoirs de l'homme envers lui-même, transportés à autrui, dans la juste proportion et sous la réserve établie par le christianisme eu égard au salut ; rhérqïsme tant admiré, précis.ément parce qu'il ne saurait ni s'enseigner ni se prescrire, est une vigueur exceptionnelle de l'âme, une magnificence de nature réservée au

'bien petit nombre. Ne visons pas si haut, de peur de retomber trop bas, et tenons-nous fermement à la justice. Tel sage qui donne aux hommes le spectacle ennoblissant d'une vie se* reine aura plus fait pour eux que tel zélateur inquiet, troublé de mille soucis, empressé au salut des autres au point qu'il ne prend pas le temps de rentrer en lui-même et de pacifier son âme en réglant le désordre de ses penchants. Ordonnons noire existence seioja la raison; éclairons-la. des lumières supérieures de Tesprit; faisons régner dans Torbite de notre vie la loi de gravitation morale, puis tendons la main à nos frères pour les aider dans une tâche pareille. Si chacun observait ce précepte et s'appliquait de toutes ses facultés à l'humble accomplissement d'une œuvre bien simple en apparence, on verrait de proche en proche, sans aucune de ces secousses violentes si redoutées des hommes de pouvoir, la justice

s'établir dans les mœurs ; les mœurs finiraient par l'imposer aux lois; l'exemple d'un peuple libre, fort et heureux, serait donné au monde.

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