DE LA LIBERTÉ EN FRANGE — DU PAIN QUOTIDIEN
•< Tandis qu'une grande partie de la nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la poliliqueqni fait fleurir les arts et le commerce, et rend les Étau redoutables. »
Vadvexargdbs.
A deux époques à jamais clignes de mémoire, en 89 et en 1850, la France exnlléc, on peut véritablement dire inspirée, s'est insurgée contre le droit ancien et a fait triompher la liberté.
Depuis lors l'Europe entière, l'Angleterre exceptée, qui accompli! par d'autres organes «les métamorphoses sociales soumises à d'autres lois et nous considère un peu comme des parvenus dans la science politique, gouvernements et peuples ont les yeux sur nous, épiant avec inquiétude ou espoir le moindre mouvement de cette monarchie quasi-démocratique ' qui demeure encore, dans l'esprit de tous, malgré les faiblesses et les inconséquences qu'on lui reproche, la personnification active, intelligente et forte de la liberté moderne.
Il pourra donc sembler étrange et malsonnant de ilire que l'esprit français, dans ce qu'il a de caractéristique, n'esl point, à proprement parler, un esprit de liberté. Mobile à l'excès, doué d'une faculté critique incomparable, ardent el téméraire pour peu qu'on l'excite, le Français n'a point
' Écrit on 1840.
d'égal dans l'art de fronder, de harceler, de renverser le pouvoir. Mais s'agit-il d'assurer, dans des institutions durables, l'indépendance conquise, cette mobilité d'enfant, cette ardeur aussi promptement éteinte qu'elle est vite allumée, cet esprit de critique qui dégénère en raillerie, et surtout une vanité outrecuidante passée dans ses veines avec le sang gaulois, forment autant d'obstacles à l'union et à la persistance des volontés nécessaires au maintien des libertés civiles. Rien ne séduit moins ces effervescences un peu fanfaronnes que le modeste concours qu'exige de chaque citoyen la conservation d'un gouvernement libre; rien de (dus onéreux pour ce peuple léger, distrait, frivole, que la pratique assidue et sévère de ces droits dont la théorie, prédire par des bouches éloquentes, le jette en tle fiévreuses extases. Chez une nation aussi amoureuse de renommée, la seule conscience n'a point de leviers assez forts
pour soulever les égoïsmes personnels; il y faut le sentiment de l'honneur, qui ne saurait être intéressé dans l'accomplissement obscur d'une tâche commune à tous, dont les résultats sont grands, à la vérité, mais lointains, indirects cl d'appréciation difficile. De là une sorte d'indifférence, d'affaissement, succédant, à des efforls vigoureux, mais éphémères; de là un relâchement de tous les ressorts de la vie publique tel que l'illégalité s'y glisse sans bruit et sans contrôle, et qu'en ayant soin de conserver quelques dehors l'arbitraire s'établit et s'exerce aisément an sein de cette nation devenue insensible, dont les cris d'indépendance tout à l'heure encore ébranlaient le monde.
Notre liberté constitutionnelle est, comparativement an reste de l'Europe, très-apparente; mais examinons-la en soi, nous lui trouverons plus d'éclal que de solidité, pins de surface que de profondeur; elle ne descend pas au delà d'une
ESSAI Mil LA LIBERTE. 251
première et très-mince couche de la sociélé, audessous de laquelle s'étend une zone profonde d'ignorance et de misère, dont aucun de ses rayons n'a traversé encore la densité. Chose inexplicable ! Un des peuples les plus spirituels du monde est aussi celui chez lequel l'instruction est le moins répandue. Une 'nation favorisée entre toutes, pour qui nulle branche des connaissances humaines n'a manqué de verdir, qui semble avoir reçu du Mord et du Midi, pour les assimiler à son génie propre, les éléments les plus divers de la vie intellectuelle : des Grecs, l'invention et le goût; des Latins, la clarté, la force et la justesse; des Anglais, la profondeur, et des Germains, l'étendue; la patrie de Descartes, de Montesquieu, de Fénelon, de Rousseau ) de Mirabeau, de Benjamin Constant, la France abandonne à une inanité mentale, dont rien ne peut donner l'idée, les quatre cinquièmes de sa population, et n'a jugé nécessaire au
maintien de ses libertés que la capacité de la bourse, qu'elle préfère, comme garantie de l'aptitude aux fonctions politiques, à la capacité de l'intelligence.
Je n'ignore pas que, depuis dix ans surtout, on a beaucoup songé à l'instruction des classes pauvres. Les écoles primaires se sont multipliées; il n'est plus guère de village qui n'ait la sienne. « Si la génération nouvelle n'apprend point à lire, ce sera sa faute, disent nos gouvernants, et non la nôtre. » (liiez qui a vu de près ces écoles et leur discipline, une pareille assertion provoque un démenti formel. L'éducation de l'habitant de nos campagnes est confiée à deux autorités hostiles l'une à l'autre, dont aucune n'a le sentiment juste de sa mission; le prêtre et le maître d'école sont chargés, pendant le très-court espace qui s'écoule entre la toute première enfance et nue jeunesse que hâte l'urgence des travaux, de donner au paysan la connaissance nécessaire à
ESSAI SUE LA MUE UT t. 253
toute sa vie, le pain de l'âme, le viatique fortifiant qui devra suffire au rude trajet de la naissance à la mort. Issu du peuple, initié à sa nature, confident de ses besoins, chargé avant tout de sa culture morale, de son salut dès ce inonde, le curé de village laisse, soit à dessein, soit inconsidérément, ce qui reste de foi dans les cœurs dégénérer en de triviales superstitions, dont l'effet le plus déplorable est de fausser la conscience, en plaçant en dehors du cercle de l'activité journalière la vie religieuse, réduite à de vaines formules. La récitation d'un symbole inintelligible, l'assistance à des cérémonies dont l'esprit échappe à ses perceptions obtuses, l'observance d'un jeûne surajouté à son jeûne perpétuel, ou l'interdiction de quelque divertissement, voilà ce que les guides et les consolateurs spirituel- du peuple lui présentent comme moyen efticace de réparer ses fautes, ou plutôt de se racheter des tourments de l'enfer, cette
éternité de maux sans cesse offerte en perspective à son courage, déjà surchargé des maux de la vie terrestre. On ne peut guère se représenter, si on ne l'a entendu, jusqu'à quel point renseignement du catéchisme dans nos campagnes est stupidement scolastique, et quels stériles efforts de mémoire il exige de ces pauvres d'esprit que le Christ attirait à lui par un langage simple et doux, par cette rustique sagesse qui tirait ses paraboles de la fleur des champs, de l'eau des fontaines, du passereau des toits, du (iguier du chemin, de tous les objets familiers à l'œil du laboureur, qu'il idéalisait en y attachant comme à leurs signes sensibles la notion des vertus spirituelles. J'ai dit plus haut combien les prédications des curés de village sont peu adaptées aux intelligences à qui elles s'adressent, et quel effet contraire à celui (pion en devrait attendre les cérémonies du culte telles que nous les voyons au-
jourd'hui produisent sur les masses. Tout cela n'est plus que la lettre morte du christianisme.
L'esprit est sorti du temple, mais il n'est point entré dans l'école. Infiniment moins rétribué que le curé, qui déjà ne le serait pas assez, si véritablement on attendait de lui cette puissante impulsion morale dont le besoin devient chaque jour plus sensible, le magister de village est un pauvre hère toujours aux expédients, qui, engagé lui-même dans des conditions d'existence infimes dont il devrait relever le paysan, n'inspire à celui-ci aucun respect; il n'est bon à autre chose qu'à infliger à l'enfance, sous l'orme de peine, par voie de châtiment, la triste science qu'il a introduite, tant bien que mal, dans son propre cerveau. De notions utiles pas traces; pas un aperçu d'agriculture rationnelle à l'homme qui va passer ses jours à la charrue; pas une connaissance applicable à celui qui va demander
256 ESSAI SUR LA 1,1 lit. R I' K.
sa vie aux combinaisons de l'industrie et du commerce. >'ulle idée d'aucun art qui puisse former un délassement moral dans une carrière monotone, où vont allerner les rudes travaux et les plaisirs grossiers; ni récits historiques, ni chants, ni la plus lointaine allusion à ces beautés de la nature el de la vie rustique au sein desquelles l'homme des campagnes naît et meurt aveugle. Encore moins songe-t-on à lui l'aire Comprendre les simples institutions de la commune, cl à nourrir ainsi dans son coeur quelque amour pour celte patrie en petit, la seule (huit il puisse se former une idée. A coup sûr, ce n'est pas là ce que réclame l'état présent de notre civilisation; ce n'est pas l'éducation qui sied à un peuple que l'essence même de ses lois appelle à l'exercice de droits civils. Aujourd'hui que les méthodes d'enseignement perfectionnées pourraient abréger de plus de moitié le temps consacré aux éludes élémentaires, aujourd'hui que les publications à
bon marche rendent accessibles au pauvre des connaissances utiles et variées, il en coûterait bien peu assurément pour améliorer notre système d'instruction publique. On sait sur quelle base je le voudrais voir renouvelé. Il serait à souhaiter que le prêtre coopérât pour sa part à cette œuvre de transformation; mais, dans un Etat libre et où la liberté des croyances doit être le principe le plus strictement observé, le gouvernement ne saurait intervenir dans renseignement religieux; il ne peut qu'inviter les prêtres des différents cultes, par son propre exemple, à conformer leurs instructions aux besoins d'une époque différente à beaucoup d'égards de l'époque qui a précédé, et rappeler les pasteurs chrétiens à l'exemple divin de leur .Maître, qui, s'éloignant des docteurs et des pharisiens, ne s'entoura que des hommes simples, et disait à ses apôtres dans sa mansuétude: «Laissez venir à moi les enfants. »
On comprend assez ce que peut produire le régime municipal lorsqu'il repose sur une ignorance publique aussi complète, et quelles améliorations apportent à l'existence commune les délibérations d'hommes dont les plus capables ne se sont pas élevés au delà de l'observation de quelques faits isolés; qui ne savent les principes ni le lien d'aucun des phénomènes de leur vie matérielle et morale, et n'apportent aux affaires de leur ressort qu'un instinct d'égoïsme personnel trop borné pour discerner, même dans celte étroite spbère, ce qui lui est utile ou dommageable.
C'est une amèrc dérision que la liberté de l'ignorance. Quand j'observe le maniement de nos affaires communales et départementales, il me semble voir des voyageurs, assemblés en pleine nuit dans un pays inconnu, se consulter sur la direction à prendre, la route à suivre, sur les dangers qui menacent, les gîtes préféra-
blés, etc. Je tiens donc la réforme de l'instruction publique pour le premier devoir du gouvernement. Mais, pour la mener à bien, il ne lui faudrait pas seulement suivre les conseils des philosophes et des universitaires, habitués à voir le peuple de loin, à travers les systèmes, les préventions, les dédains des altimités scolastiques. Il lui faudrait recueillir aussi pour s'en édifier les simples discours des hommes de cœur qui connaissent le peuple, sa vie, ses mœurs, ses besoins, ses aptitudes ; qui l'aiment dans sa rudesse, le plaignent dans ses erreurs, l'entourent de leur sollicitude dans les prisons, dans les bagnes et jusque sur l'échafaud, sachant bien, eux, ce que les érudits semblent ignorer, qu'avant de condamner un homme il serait équitable de se demander dans quel état la tentation l'a surpris, quels moyens de s'y soustraire ou de lutter contre elle lui avait donnés la société qui se dit, se croit et devrait être une mère pré-
voyante. Et ceci me conduit à la nécessité urgente d'une autre réforme, qui devra se combiner avec la réforme de l'enseignement dont elle est inséparable. Le pain quotidien, ce pain de l'âme et du corps tout ensemble, que le Christ nous enseigne à demander au Père céleste, le peuple le demande, sans l'obtenir, aux pères de la patrie; il le faut assurer désormais à son travail. N'exigeons pas d'un gouvernement qu'il opère des miracles, ni qu'il tranche en un jour un problème aussi compliqué, lié intimement à des principes non encore acceptés par la conscience publique; mais demandons-lui de marquer une tendance sincère vers sa solution dans le sens le plus humain, et pour cela d'encourager de tout son pouvoir, au lieu île les tlétrir par le ridicule, les méditations de ces penseurs hardis, qui ne craignenl pas de fixer leurs regards sur un ordre social nouveau, et d'en chercher avec persévérance les principes et les règles. Que de l'ois
no l';i-t-on pas rappelé! ce n'esl pas on suivant les routes battues que ('ralliée découvrit le système du inonde; ce n'es! pas en naviguant le long des côtes que Colomb trouva la route des Indes. Ce ne sera pas en perfectionnant l'aumône, en fondant des hôpitaux, en augmentant en nombre des écoles défectueuses, que l'on parviendra à soulever la misère et l'ignorance publiques, qu'on saisira le mot de la consternante énigme qui, sous différents noms et sous différents aspects, sollicite aujourd'hui la pensée des hommes.
Tant que ses orateurs ne s'exerceront qu'à la ne -quille tactique des intrigues parlementaires et aux luttes dérisoires de ce mât de cocagne ministériel, qui fait du pouvoir un point glissant aussi vite perdu qu'atteint; tant que des changements de noms, multipliés et insignifiants, la distrairont de la politique sérieuse, la nation française ne verra point s'accomplir les grandes
réformes sociales qui satisferont au sentiment de la justice, sans laquelle la liberté, et nous en avons sous les yeux la preuve, n'est qu'un déplorable leurre, un jeu dérisoire d'apparences perfides, une misère qui se connaît. Le pain quotidien, c'est la grande tâche du dix-neuvième siècle. Si une religion divine a pu seule consoler la pauvreté physique et intellectuelle, c'est à la liberté humaine qu'il appartient de la secourir.
DES DIFFÉRENTES CLASSES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ET DE L ESPRIT QUI LES ANIME
« Don Dieu ! que nous sommes faibles pour la liberté, el qur- peu de gens me paraissent .•■enlir -on prix! »
M Roland.
On parle beaucoup en France d'aristocratie et de démocratie. A tout propos, dans le discours, on oppose la noblesse à la bourgeoisie, la bourgeoisie au peuple, sans apercevoir que ces termes n'ont plus chez nous aucun sens. Pourrait-on expliquer, en effet, ce qu'on entend par noblesse dans un pays OÙ !;i naissance la plus illustre
264 KSSAl SUR LA LIBERTÉ.
ne donne plus aucun privilège, où nulle l'onction, nul honneur n'es! héréditaire, où chacun enfin est libre de prendre à sa guise, pour en orner son nom ou son carrosse (et c'est là une liberté qui semble chère par-dessus toute autre à nos démocrates modernes), tel litre et telles armoiries qu'il lui plaira choisir. L'invasion des comtes et des barons de 185(1 a enlevé le dernier prestige qui restait à l'aristocratie déchue, et, par une sorle de justice historique dont on trouve de fréquents exemples, on a vu la frivolité passionnée du bourgeois se venger, en les dé|»assant, des frivolités dédaigneuses de l'ancien noble, un grand ridicule en remplacer un petit, la vanité du petit nombre entraînée et comme submergée dans la vanité débordée de tous.
Entre la bourgeoisie et le peuple la ligne de démarcation serait encore plus difficile à tracer exactement. Le bourgeois, c'est l'homme qui, grâce à son industrie ou à d'heureuses chances
de fortune, monte aujourd'hui dans le carrosse
qu'il fabriquai! hier; celui qui, vieux, habille sa femme du velours et île la soie que, jeune, il aunait au comptoir pour la femme d autrui.
Rien d'arbitraire et de vague comme ces appellations. Je ne saurais voir en France que deux classes distinctes : les riches et les pauvres; ceux qui font la loi et ceux qui la subissent ; ceux qui possèdent, et en vertu de cette possession occupent les Jonctions publiques, jouissent de toutes les libertés attachées à la richesse; ceux qui ne possèdent rien, ne connaissent aucune liberté, pas même la liberté du travail, puisque notre ordre social n'a pas su garantir encore à chacun l'exercice de ses forces et de ses (acuités {ch).
Numériquement cette dernière classe l'emporte de beaucoup sur l'autre, mais son ignorance annule cet avantage. N'ayant pas conscience d'elle-même, on peut dire qu'elle existe,
non qu'elle vit; elle ne fait pas nombre, elle fait masse; il faut des convulsions volcaniques pour la mouvoir. Elle naît, se fatigue, se propage et meurt comme la brute; elle ne pense pas, n'aime pas, ne connaît ni la joie ni même, à bien dire, la douleur; car ce qui serait intolérable à notre sensibilité raffinée n'est, pour ces êtres sons-humains, que le macbinal et indifférent accomplissement d'une nécessité immuable sur laquelle ils n'ont pas le temps, moins encore la faculté, de réfléchir.
Mais, en reprenant pour un moment les termes usités de noblesse, de bourgeoisie et de peuple, en leur laissant la signification qu'y attache le vulgaire, voyons quel esprit anime en France ces diverses hiérarchies sociales par rapport à nos institutions libres.
L'ancienne noblesse, unie au clergé qui, par un calcul funeste à ses véritables intérêts, a fait toujours depuis des siècles cause commune avec
elle, ne dissimule que depuis peu d'années son aversion, son mépris pour la liberté. Bien qu'en haine du gouvernement actuel un petit parti dans son sein ait levé un étendard qu'il voudrait rendre populaire, où l'on voit, étrangement entrelacés, les tleurs de lis de l'antique monarchie et le bonnet phrygien de la république, nul ne s'y trompe et jamais le bon sens français n'ira chercher un dévouement sincère aux institutions nouvelles dans le cœur d'un Vendéen ou sous la soutane d'un prêtre. Il ne comprend que ces légitimistes obstinés qui, fidèles à des maximes respectables dans leur aveuglement, s'abstiennent de tout acte politique et opposent au fait accompli l'inerte résistance d'un préjugé opiniâtre. Mais la digue que le parti d'Henri V élève contre le cours des choses est mal cimentée; tout à l'heure on la verra fléchir. La jeune génération s'indigne de son inaction en voyant que le pays prospère sans elle; elle se laisse gagner par des
•2HX ESSAI SUfi LA lii!Ep,té.
flatteries de cour, de tout temps irrésistibles pour la noblesse française; les volontés se lassent, les espérances s'éteignent. Les prêtres, eux aussi, se voient avec une surprise reconnaissante environnes d'égards par les nouveaux chefs politiques, qui croient avoir besoin de leur appui- On commence à soupçonner- qu'il y aurait à faire son profit du principe d'autorité et de conservation hautement professé par nos ministres. La division se glisse dans les rangs; on délibère, on liésite, on faiblit, on n'y tient plus; l'esprit de bienséance est désormais seul à lutter contre des considérations bien autrement puissantes.
Quant à la bourgeoisie, c'est tout l'opposé. Elle se repose au but atteint, se prélasse dans ses honneurs, s'admire dans ses œuvres, se complaît dans ses mérites si bien couronnés. Pouvoir, dignités, fortune, jouissances d'ambition, de vanité, de sensualité, tout ce qu'elle B BOllhilité, convoité, voulu, elle a tout conquis, et nul n'a lc
droit d'y trouver à redire, car elle a vaillamment combattu d'esprit et de corps. Elle s'est signalée dans la science, dans les lettres, dans l'industrie, dans l'armée; elle a eu ses héros et ses martyrs. Tour à tour prudente et résolue, habile et impétueuse, enthousiaste et disciplinée, elle a montré une rare modération dans l'usage de sa force et jusque dans les étonnements de son triomphe.
Mais ce profond sentiment de justice qui l'a poussée à la conquête de la liberté semble aujourd'hui s'alanguir; la prospérité l'aveugle à son tour. Elle ne sait déjà plus aimer la liberté en soi, mais seulement pour les avantages qu'elle en retire; nous la voyons à la veille d'oublier les principes auxquels elle doit son existence politique et le peuple dont elle sort, pour se perdre dans l'imprudente imitation de la noblesse qu'elle a dépossédée. Cette imitation sans grâce de mœurs sans vertu avant peu lui sera funeste.
Ces somptuosités insolentes qu'aucune tradition ne protège ni ne poétise, cette morgue inquiète qui craint de se commettre en se laissant approcher parce qu'elle sait ne pas supporter l'examen, ce faste gauche et mal appris qui recouvre à peine des habitudes vulgaires, ces attitudes, ces gestes, ces accents d'emprunt, sans rien d'aimable ni de sympathique, n'imposent point au peuple et provoquent des ressentiments mêlés de mépris qui, s'ils éclatent jamais, se montreront impitoyables. La bourgeoisie, si sage en apparence, essaye aujourd'hui une œuvre insensée : c'est d'arrêter à elle le mouvement de la liberté. Elle a eu l'intelligence de l'étroïsmc; l'intellection de l'amour lui manque.
Je ne voudrais rien exagérer, je ne voudrais pas non plus me montrer injuste envers cette classe méritante à laquelle le pays doit son affranchissement; je n'oublie pas, comme on l'a reproché à une femme ardente à dé-
fendre la cause du peuple, que les bourgeois sont aussi des hommes. La bourgeoisie a accompli une tâche immense : elle a percé des montagnes d'iniquité, elle a porté l'arche sainte à travers les flots; ni la longueur ni les périls de la route ne l'ont rebutée; elle est entrée enfin dans la terre promise. Mais, hélas! à peine arrivée au but, son premier soin est d'élever des barrières qui le rendent inaccessible au reste des humains. Ainsi que la noblesse, elle oublie de se considérer dans l'ensemble des choses, pour tout rapporter à elle et se poser en pivot du monde. Le bourgeois incline aujourd'hui à se croire d'un sang plus pur que le peuple. Dans ses salons dorés, sur ses tapis de Turquie, à la splendeur de ses lustres en cristal de roche, il regarde consterné son père et sa mère, et s'étonne de les trouver moins comme il faut, moins bim appris que ses valets de chambre. Le peuple est patient de sa nature, mais le
temps n'est pas loin ' où, à son tour, il montrera quelque surprise. Depuis 1850, ses mécontentements légitimes sont d'ailleurs fomentés, flattés, exploités par un parti politique qui, peu précis clans ses intentions, peu d'accord quant à ses moyens, insubordonné, ou plutôt inorganisé, lève un changement quel qu'il soit, et propage, sans les avoir combinées, des idées hostiles à la personne du roi, aux détenteurs des richesses, à la forme même du gouvernement. Ce parti, qui se compose d'ambitions trompées, de médiocrités présomptueuses et jalouses, d'illusions adolescentes, ce parti qu'on ne sait comment nommer tant il a de nuances, mais dont la logique rigoureuse aboutit au communisme, invoque les principes éternels et les éternelles doctrines; il veut établir le bon élut; il n'annonce rien moins que le royaume des cieux sur
' Je prie encore If leclour de vouloir bien se rappeler In date "m ceci ftail publié.
tSSAI SUR LA LIBERTÉ. 273
la lerre; mais soumettez-le à une unique épreuve; réunissez douze de ses représentants, essayez de les mettre d'accord sur une seule application pratique; aussitôt le vent de la dispersion souille sur eux des langues d'un feu desséchant; ils se renient l'un l'autre, s'insultent, se calomnient. Chacun se retranche dans sa prévention, dans son antipathie, dans son égoïsme, ne comprenant et ne voulant comprendre que sa propre chimère, incapahle d'immoler à un vaste dessein ses petits projets et ses amhilions puériles. On voit alors surgir autant d'utopies que d'individus, îles flottantes sur une mer sans rivages, habitées chacune par une sorte de Rohinson politique, qui seul y règne et y goûte la félicité pure d'un pouvoir sans contrôle el d'une légitimité non disputée. J'avoue qu'il ne m'est pas donné de croire que ce parti, qui prétend représenter les droits du peuple, ait plus que tous les autres L'intelligence et l'amour de la vraie liberté.
El pourtant, par la seule logique des idées, par cette muette activité des causes invisibles ("), qui a donné naissance au proverbe italien : Il monda va da se, tous ces éléments hostiles l'un à l'autre composent une nation forte et disciplinée, de laquelle on peut affirmer avec certitude qu'elle donnera encore au monde un grand exemple. La vertu des institutions libres, bien que mal comprises et mal appliquées, y suffira. La liberté de la presse, elle seule, nous assure aujourd'hui que pas une souffrance, pas une iniquité, ne saurait demeurer longtemps cachée, que pas une idée ne saurait périr : magnifique certitude qui centuple la puissance de notre vie nationale et légitime nos plus hardies espérances.
Dans la classe populaire, dans ces régions obscures, inconnues à la plupart d'entre nous, où l'impulsion du gouvernement ne se fait presque plus sentir) où nulle influence de parti ne pé
nôtre, une action lente s'opère, inappréciable mais continue ; quelque chose s'accomplit, qui, dans l'ordre abstrait des idées, peut se comparer à la mystérieuse migration des peuples. Les idées vont à cette heure invinciblement et invariablement à la liberté, comme jadis les peuples du Nord, attirés par un magnétisme indéfinissable, allaient vers le soleil
Ceux qui pressentent l'avenir, mais qui s'en effrayent, disent, en se rappelant avec terreur le peuple rude, violent, brutal, qu'on a vu dans DOS révolutions sanguinaire et carnassier comme la bête féroce : Dieu nous garde de l'invasion des Barbares I L'image est juste, et je l'accepte. Nos mœurs sont dissolues, nos courages amollis; nous sommeillons dans les délices d'une civilisation énervée. Les Barbares sont à la porte, je me trompe, ils sont dans l'enceinte — et je ne vois point se lever le signe sauveur devant lequel se courbera le lier Sieambre.
Religion, art, poésie, élément féminin , comme parle le grand poëte germanique, pénétrez donc ces masses menaçantes. Heureux du siècle, puissants et riches, si l'amour de la justice ne vous y a point encore conviés, que votre intérêt du moins vous le suggère : allez au peuple; éclairez le peuple; soulagez, élevez le peuple. Ne faisons à son sujet ni idylles ni bucoliques; ne le poétisons pas, comptons-le. Je ne sais point, pour ma part, d'éloquence plus écrasante que celte muclte et inflexible rigueur du chiffre.
DES IKFLl 1 NCES INDIVIDUELLES DA3S LA S0C1ÉIE FRANÇAISE
Au sein de la société troublée dons ses profondeurs, (juoique paisible à la surface, en dehors des influences de gouvernement et de partis qui se réduisent à peu de chose, engagés comme ils le sont dans de mauvaises voies, trois missionnaires pacifiques sembleraient appelés, par leur caractère et leur situation, à l'éducation du peuple, celle grande œuvre de la liberté moderne : le prêtre, le médecin, la
i'cmme. Le prêtre des campagnes surtout, malgré l'incrédulité des esprits forts de village et les refrains voltairiens qui se chantent au cabaret, malgré sa pauvreté, malgré la discipline sacerdotale qui l'entrave, serait encore en mesure, le jour où il le voudrait sincèrement et où il s'inspirerait d'un esprit plutôt évangélique que catholique, de reprendre sur la population une influence considérable. On peut dire qu'il règne encore, si ce n'est sur les idées, du moins sur les habitudes de la classe laborieuse. Le peuple n'a guère admis jusqu'ici qu'il lut possible de ne pas faire baptiser ses enfants, enterrer ses morts en terre sainte; il regarde la première communion comme un acte ofliciel aussi indispensable (pie l'acte de naissance, et préfère encore, après deux révolutions, le mariage religieux au mariage civil. Par le baptême, la première communion, les noces, les funérailles, le prêtre fait acte d autorité sur les quatre principales époques
de la vie: i! est initié au secret des mœurs domestiques, il a la confidence des misères, et, magnifique prérogative, il tient dans ses mains, et semble en posséder seul les secrets, le livre sacré entre tous, le livre du pauvre et du travailleur, l'histoire du charpentier divin, de ses amis, de ses frères, les pêcheurs, les laboureurs et les pasteurs de la nation de servitude.
Dans l'ensemble de ses récits naïfs, cette histoire, cette épopée populaire, entourée de ses légendes traditionnelles, renferme l'enseignement le plus véritablement libéral qui fut jamais apporté aux hommes; il a fallu que son sens droit et simple fût, durant plusieurs siècles, sophistiqué, subtilisé, tordu, pressé par l'esprit théocratique, pour qu'on en ait pu extraire les orgueilleuses maximes sur lesquelles s'appuient encore aujourd'hui les droits prétendus de la force et de la richesse, et pour que ce code de la démocratie pure ait servi, comme il l'a fait, les
intérêts et les passions des aristocraties les pins
hautaines.
Rendus à leur acception vraie, les récits évangéliques, si le prêtre des campagnes en était le rapsode fidèle et si on les voyait reproduits, comme en Un miroir, dans sa vie, idéale et simple tout ensemble, ces récits, qui charment l'imagination en louchant le cœur, contribueraient puissamment à la culture morale du peuple; ils lui feraient sentir la fraternité humaine en voie d'accomplissement, même dans les iniquités et les misères sociales, ils lui montreraient sa propre existence éclairée et comme transfigurée sous le rayon divin.
Le médecin, ce gardien de la vie, serait bien plus encore, s'il le voulait fermement, la providence du peuple; il lui appartiendrait d'anticiper sur les lenteurs de ceux qui gouvernent et de forcer leur attention en essayant, dans les villages surtout, de substituer peu à peu aux per-
nicieuses routines de l'ignorance une hygiène éclairée. Ce serait à lui de sauvegarder l'on lance des traiterai nts vraiment barbares auxquels elle es! encore exposée dans les classes inférieures et d'arracher le peuple à l'ivrognerie, à la saleté, celte seconde misère dans la misère. Le médecin n'a pas un ministère moins important que le prêtre; mais il ne paraît pas jusqu'ici qu'il ait plus que lui le sentiment profond des obligations qui lui sont imposées.
Mieux encore peut-être que le médecin, mieux que le prêtre, parce qu'elle n'inspire aucune défiance, la femme pourrait se rapprocher du peuple, porter dans ses rangs des paroles de salut, lui enseigner sans effort cette doctrine du cœur qui est, selon toutes les acceptions du mot, la grâce même. Douée d'un charme insinuant, par sa seule présence, la femme es! déjà bienfaisante. Le peuple, passionné, ignorant, tout à l'instinct comme l'enfant, aime et honore en elle
le caractère de la maternité. Même riche et puissante, il ne la craint pas, il la plaint. Je ne sais quoi lui dit qu'elle tient à lui par la douleur. La femme du laboureur sait bien que la femme du roi souffre comme elle à enfanter un (ils, qu'elle aussi a des nuits sans sommeil, des défaillances nu chevet du nouveau-né. L'homme est plus étranger à l'homme que la femme ne l'est à la femme. La maternité n'a ni secrets ni privilèges. Il est un moment dans la vie de la plus superbe entre les patriciennes où la nature la jette à terre et lui rappelle rudement, par le fer et le sang, la communauté des misères humaines.
C'est pitié que de voir la femme du parvenu politique, plus arrogante, plus vaine, plus affolée que lui mille fois de sa qualité d'hier, s(i retrancher dans l'insolence de ses misères morales. Dans sa superbe, elle croirait abaisser la plante de ses pieds s'ils franchissaient jamais le seuil
du pauvre; et si, par impossible, il arrivait à sa main dédaigneuse de rencontrer la main d'une femme du peuple, je crois, en vérité, qu'elle y regarderait longtemps pour s'assurer qu'un tel contact n'y aurait pas laissé quelque flétrissure. 0 vous qui n'avez point perdu dans une frivole oisiveté tout sentiment de grandeur et de justice, femmes dévouées, mères, sœurs, amantes intrépides, rassemblez vos courages, unissez vos volontés! Vos époux vous oublient, vos fils trompent vos ambitions, vos frères vous méconnaissent, vos amants vous trahissent; cœurs forts, ne vous brisez point dans les sanglots; nobles fronts, ne vous courbez pas sous l'outrage; regards consolateurs, ne vous éteignez pas dans les larmes. Ne vous jetez point surtout, pour échapper à l'intensité de vos peines, dans l'ivresse des vains plaisirs. Rectifiez vos vertus, étendez vos dévouements. Sachez aimer avec passion, mais sans Faiblesse, non plus un de ces êtres
chimériques qui n'existèrent jamais que dans vos rêves, mais la patrie et l'humanité. Quittez, comme une dépouille usée, vos superstitions dégradantes, vos travaux futiles, vos dévouements égoïstes. Sortez enfin du pays de servitude. N'écoutez plus ce démon insidiateur qui voudrait vous retenir dans les entraves d'une stérile prudence. Souvenez-vous de vos grandes ancêtres. Jadis les femmes chrétiennes s'élançaient dans l'arène malgré leurs pères, leurs époux , leurs fils, et bientôt nul ne leur contesta plus la publicité du martyre. Une nuire arène s'ouvre aujourd'hui, non plus visible et sanglante, mais intellectuelle, où les idées seules sont en lutte; l<' passé et l'avenir s'y combattent avec mi sourd acharnement. Les grandeurs, les richesses, les délices, mais la servitude, son! d'un côté; le travail, les privations, mais la liberté aussi, son! de l'antre. Filles du christianisme, sachez choisir!
0 liberté ! divinité cachée à l'enfance du monde sons de mystérieux symboles, apparue à sa jeunesse sous des voiles transparents, révélée enfin à sa maturité par la parole de tes confesseurs et la mort de tes martyrs, liberté de Socrate, de Jésus, de Fénelon, de Luther, de Bacon, de Montesquieu, de Condorcet, de Washington, jusques à quand le vulgaire t'outra^erat-il de ses stupides défiances? jusques à quand de honteuses superstitions souilleront-elles le cœur de l'homme, ton temple vivant'.' jusques à quand tes disciples consternés seront-ils méconnus et se méconnaîtront-ils l'un l'autre, en de frivoles disputes, par d'injustes soupçons el <\f> jalousies ombrageuses?
Vouloir être libre aujourd'hui, c'est encore,
28fi ESSAI SUR LA LIBERTÉ.
hélas! se condamner à être seul. Le culte do la liberté est encore le culte d'un bien petit nombre d'hommes isolés les uns des autres; c'est une religion individuelle, un protestantisme sévère qui satisfait la raison, mais qui laisse le cœur en souffrance. Il en sera ainsi tant qu'il n'aura pas revêtu le caractère d'universalité qui lui est propre, tant que nos institutions et nos mœurs, dans un mutuel accord, n'auront pas rendu sensible à tous, aux plus humbles comme aux plus sublimes esprits, aux plus infimes comme aux plus nobles caractères, la seule doctrine de vérité cl de vie. Ce temps est loin encore peut-être, mais qu'importe? qu'il nous sul'lise de l'espérer, et de lire dans l'histoire du passé la certitude des temps à venir. Le génie humain, retenu à l'origine, et comme emprisonné dans le cerveau d un seul homme, Bouddha, Gonfucius, Moïse, est sorti peu à peu de cette prison étroite; il a parlé dans des nations entières; la Grèce el l'Italie lui
ont servi d'organe ; puis, grandissant en force, il a franchi ces bornes trop resserrées, et nous le voyons aujourd'hui planer sur le vaste et mouvant empire du christianisme. Un dernier effort, mais le plus considérable, lui reste à faire pour sa complète délivrance; c'est l'effort qui, en brisant les barrières de peuple à peuple, de religion à religion, ne laissera plus d'autres limites à sa puissance que les limites du globe terrestre. C'est à cette délivrance du génie de la liberté humaine que chacun de nous, suivant ses facultés, doit travailler avec ardeur. C'est une nécessité dorénavant que toute œuvre soit vaine, qui n'aura pas pour principe et pour fin la liberté. Que le législateur, dont la parole influe sur le sort des populations entières, ait sans cesse cette vérité présente à la pensée ; que le philosophe la rappelle à celui qui l'oublie; que le poète et l'artiste la fassent chérir dans sa forme sensible, en la parant d'une beauté toujours nouvelle; que chacun de
2S8 ESBA1 SUR L \ LIBERTE,
nous eiilin, même le plus infime, celui dont la tâche ici-bas se borne à l'action de sa volonté sur soi-même, n'estime pas son affranchissement personnel chose indifférente ou de peu de valeur dans l'ensemble du mouvement social.
Nul ne sait combien pèse son existence dans la gravitation du monde spirituel. Dans le vaste mystère où se meuvent encore les destinées de L'humanité, qui pourrait, sans une apathie coupable, se considérer comme un agent inutile? Nul ne doit refuser son obole à ce rachat de l'esclavage moral, à cette grande œuvre de la rédemption de tous par tous, dont nous entrevoyons, en tressaillant de joie, les premiers signes/ et qui sera l'accomplissement de la loi, le triomphe pressenti, prophétisé, infaillible, de la liberté humaine.
NOTE (a), page 15.
«11 ne faut point chercher des raisons pour les sceptiques, mais des remèdes, » dit Spinoza.
.MITE {b), page 16.
Il est constaté que plus l'organisation se complique et se perfectionne, plus elle tend aussi à se particulariser, h se rendre indépendante, mais c'est seulement dans l'espèce humaine que l'émancipation de l'individu se produit complètement. L'organisme de l'homme est à la l'ois le plus compliqué et le plus un. Sa personnalité est
l'expression la plus haute de la liberté. Ces remarques s'appliquent aussi aux différentes classes de la société. Plus elles sont cultivées ou émancipées, plus les caractères et les genres de vie se distinguent. Les masses, et ce mot a un sens profond, vivent d'une vie que son infériorité rend monotone et presque identique pour tous.
NOTE (c), page 16.
Les découvertes des naturalistes modernes rapprochent, on le sait, les existences qui semblaient les plus éloignées et comblent les intervalles qui séparaient, en apparence, les règnes et les espèce-.
Les sciences suivent ces indications et y assujettissent leurs méthodes. « La chimie, dit un savanl contemporain, M. Littré, l'orme le lien entre la nature organique et la nature inorganique. La biologie dispute l'étude de l'homme intellectuel et moral â la métaphysique. »
NOTE (//t. page 16.
il va sans dire que je n'ai en vue ici que l'ordre de faits qui nous est connu, sans préjuger en aucune façon ce qui est possible, dans la durée indéfinie, à des forces illimitées. La supposition d'un développement supérieur, d'une production plus parfaite que l'homme, n'a rien qui hlesse la raison.
NOTE [e), page 17.
« L'homme est le sensorium commune de la nature, » dit Goethe.
NOTE (f), page 18.
« Aucune vertu, disait Aristote, ne peut convenir à un esclave. » Il énonçait ainsi une profonde vérité morale, mais il n en sut pas tirer la conséquence, tant l'opinion et la coutume ont i\c pouvoir, même sur les libres penseurs. 11 ne sut
pas ajouter que nul homme ne devait être esclave.
NOTE [g), page l25.
« Que je me prenne moi-même pour objet de mes observations, que je dégage et que j'isole mon mol pour l'étudier, saurai-je jamais à quoi m'en tenir sur les mystères de ma propre organisation? Que je mette dans ce travail toute mon ardeur et ma persévérance, en serai-jc plus avancé sur la connaissance de moi-même et des autres? Et cependant l'esprit, entraîné par le charme de cette étude, s'y enfonce de Lui-même déplus en plus profondément. Il en est ainsi du monde extérieur. Que nous n'ayons aucune notion certaine ni sur son commencement ni sur sa lin; que les objets nous échappent quand ils sont loin, parce que nous ne pouvons les circonscrire, quand ils sont près, parce que nous ne pouvons les pénétrer : soit. Mais à quelle étendue et à quelle profondeur il est donné à l'esprit de
l'homme de pouvoir pénétrer dans ses propres mystères et dons ceux de la nature, c'est ce qu'il n'est point pwmis de décider ni de chercher à déterminer. » Goethe.
NOTE {h), page 28.
» Tous ces sentiments, de faim, de soif, de douleur, ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l'union, et comme du mélange de l'esprit avec le corps. » Descartes, Méditations.
NOTE (t), page 30 « J'admets un parallélisme parfait entre le système astronomique et le système organique.»
Bonnet.
« Ils (les solariens) pensent qu'il existe une merveilleuse harmonie entre le monde céleste, le monde terrestre et le monde moral. »
Campakeli \, Cité du soleil.
NOTE (j), page 58.
La Bruyère entrait dans le sentiment de cette vérité lorsqu'il a dit : « La vie des héros a enrichi l'histoire, et l'histoire a embelli les actions des héros : ainsi je ne sais qui sont plus redevables, ou ceux qui ont écrit l'histoire à ceux qui leur en ont fourni une si noble matière, ou ces grands hommes à leurs historiens. »
NOTE (&), page 38.
.l'entends ici L'harmonie vivante fondée sur la justice vraie, et non pas ce qu'on appelle bien improprement, dans le langage officiel, l'ordre public, chose morte où la jouissance égoïste de quelques-uns est fondée sur la compression et l'inanition du plus grand nombre.
NOTE [l), page 40.
« Le but de la vio, c'est la vie elle-même, » dil Goethe.
NOTE (m), page 46.
« L'organisme humain est à la fois le plus souple, le plus flexible, comme il est le plus compliqué et le plus un. Cette souplesse est, si l'on nous passe la comparaison, une sorte de liberté vitale auxiliaire de la liberté morale, et comme une condition de son exercice. »