‹ Essai sur la manifestation des convictions religieusesChapitre 21 sur 52 · DES DIFFÉRENTS MODES DE LA MANIFESTATION · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS MODES DE LA MANIFESTATION

par tout homme sérieux qui ne croit pas è l’Évangile.

Toutefois les occasions indirectes sont les plus nombreuses, peut-être les plus importantes.

Une religion, avons-nous dit, n’est pas une langue, . '

c’est une vie; ou, si vous l’aimez mieux, elle n’est une langue intelligible et distincte qu’autant qu’elle * est une vie. C’est une vie ajoutée à la vie, c’est la vie de notre vie môme. Elle pénètre celle-ci de part en part aussi intimement que le sang est uni à la chair qu’il humecte et qu’il nourrit. Et de même que d’un lieu quelconque du corps humain, l’incision la plus superficielle fait couler le sang, de même la religion, ce vrai et pur sang de la vie humaine, jaillit et coule sans effort de toutes les parties de cette vie, à la moindre atteinte, au moindre contact des objets extérieurs; c’est-à-dire que, placée au centre même de notre pensée et de notre volonté, étant pour l’une la mesure et pour l’autre la règle de tout, elle n’est absente d’aucun des moments de notre vie et préside ou prend part à chacune de nos déterminations. Ainsi, la vie du croyant revêt un caractère , un sceau distinctif qui ne permet de la confondre avec aucune autre, et qui, ne pouvant s’expliquer par aucun des mobiles ordinaires de la vie humaine , révèle ou du moins laisse entrevoir un principe en dehors, au-dessus peut-être de la région morale où l’homme puise les raisons de sa conduite. Il y a là une profession moins directe, mais plus authentique, plus irrécusable que toute autre, parce qu’on peut s’approprier des paroles, mais non une vie; parce que nous pou-

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vous être disproportionnés, inégaux à nos paroles, non à nos actions qui sont nous-mêmes; parce que, enfin, les actions, la vie nous donnent à nous-mêmes comme à autrui le vrai nom et la juste mesure de notre croyance. C’est de cette profession surtout que nous sommes débiteurs à notre conviction et à nos frères.

Et remarquez qu’elle ne consiste point dans quelques actes prémédités, se détachant par leur couleur et leur forme du fond de notre vie, actes suspects par là même, et qui ne prouveraient rien aux autres ni à nous-mêmes. La profession dont nous parlons est autre chose qu’un acte logique et qu’un soin laborieux de conséquence : c’est le développement spontané et plus ou moins involontaire de cette vie que la foi a plantée dans notre cœur. Il en coûte moins à la volonté d’accomplir cette profession qu’il ne lui en coûterait de la supprimer; elle est naturelle à celui qui a la vie; l’artifice, l’effort seraient dans le silence, je veux dire dans l’inconséquence. A son dernier période, cette vie est un instinct; l’âme suit sa pente; elle cède à l’impulsion d’une logique intérieure et secrète, qui peu à peu donne à tout une même teneur et asservit à un même principe nos paroles, nos procédés, nos mœurs et jusqu’à nos impressions intimes. Plus notre profession prend cette forme, la forme d’une vie, plus elle paraît sérieuse, sentie, et s’empare de l’attention. Elle s’en empare d’autant plus sûrement qu’elle ne la réclame point. C’est toujours un phénomène remarquable qu’une vie

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toute d’une même teneur, uniforme, compacte, organique, au milieu de toutes ces vies décousues et fragmentaires, on dont l’unité, si elle n’est pas celle du tempérament ou du caractère, n’est que l’unité factice et trompeuse d’un système durement articulé, criant à toutes ses jointures, que la rouille gagne incessamment. Quoi qu’on fasse, le 'regard se reporte continuellement sur cette existence aisée et simple comme la nature, étonnante comme le surnaturel. Quand elle vous sera devenue bien inhérente et consubstantielle, elle vous dispensera de toute autre profession, ou bien la profession qu’on vous demandera ne sera plus que la déclaration du principe qui détermine d’une manière si constante tout le caractère de votre vie morale.

Toutefois cette vie intérieure , qui ne fait à l’ordinaire qu’accentuer notre vie extérieure, peut aussi se manifester par quelques actes moins involontaires, d’une forme plus spéciale, plus symbolique; je parle de certaines observances religieuses, qui, à notre point de vue, sont aussi naturelles que notre vie et sont aussi nécessaires que le reste de nos actes, mais qui ne peuvent manquer d’avoir, aux yeux de ceux qui ne partagent pas notre foi, quelque chose d’arbitraire et de conventionnel. Les déroberez-vous à leurs regards? les supprimerez-vous jusqu’à ce qu’ils leur soient devenus intelligibles? Mais sans compter que plus ces actes sont singuliers plus ils avertissent, ces actes nous sont nécessaires à nous-mêmes, ils sont destinés à nous avertir nous-mêmes, ils sont à nos

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yeux des devoirs; et leur singularité, par cela même qu’elle nous stigmatise, est une raison de plus de persister dans leur pratique. Une raison de plus, ai-je dit, et non pas la première ni la seule; car à Dieu ne plaise que j’admette dans les manifestations d’une croyance sérieuse rien de purement arbitraire ou de gratuitement bizarre. Qu’un exemple rende cette idée plus distincte. L’usage adopté par des familles pieuses de bénir à haute voix ou silencieusement la nourriture que Dieu a donnée , est tombé en désuétude , même parmi les gens qui se piquent d’avoir encore de la religion ; et quoique au point de vue religieux le plus élémentaire il n’y ait pas d’usage plus naturel, il n’est pas aujourd’hui, du moins dans certains pays, d’usage qui dessine plus vivement une conviction religieuse passée en vie. C’est parce qu’un tel acte est à la fois très naturel et très singulier, c’est parce qu’il ne s’explique pas d’abord et qu’il est prêt à s’expliquer, qu’il faut, indépendamment de tout motif plus intime et de toute raison plus prochaine, le conserver sans affectation et ne le point supprimer. J’insisterais volontiers sur ce point et sur tel autre du même genre, d’un côté parce qu’ici la tentation à l’infidélité est plus forte qu’on ne .pense, parce qu’il faut saisir avec empressement l’occasion d’un sacrifice, et qu’une conviction se fortifie et se consacre de tout ce qu’elle nous coûte, et d’un autre côté parce qu’on doit s’estimer heureux d’avoir un moyen si simple de se résumer en un instant, de prévenir les équivoques, de s’exempter de longues explications, et d’apprendre à

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tout le monde dans quelle voie nous avons résolu de marcher et sur quel terrain on ne doit plus nous chercher. Tout signe qui étant plus qu’un signe, tout r symbole qui étant un devoir naturel en même temps qu’un symbole, rend notre position nette et évidente, est un moyen que nous aurions grand tort de négliger, et dont la négligence entretiendrait les autres à notre sujet, et nous-même à notre égard, dans une perplexité pénible pour eux et plus fâcheuse pour nous. La loyauté est ici de la prudence.

On peut demander quel est, sous le rapport de la profession , le devoir de l’individu se produisant comme représentant de la société, ou s’adressant à elle au nom de quelqu’un de ses intérêts généraux. Personne ne songe à lui demander le sacrifice de ses convictions ; mais on pense que chaque chose a son temps et son lieu ; que l’homme, dans la position que nous venons de supposer, n’est plus un simple individu, et que, dans de semblables questions, il ne peut laisser transpirer de son individualité que ce qui „ s’y mêle sans effort, et ce qui naît autant du sujet même que de sa conviction personnelle. « Il y a, diton, fort au-dessous de la croyance religieuse, mais plus généralement répandues, plus propres à la société comme société, certaines idées, certaines vérités que chacun, comme homme social, peut et doit invoquer, certains intérêts auxquels il faut en appeler ; mais la croyance positive est chose purement individuelle, dont il faut faire abstraction quand on parle à la société ou au nom de la société. 11 est bien sûr qu’une

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religion vraie, ou plutôt la religion vraie, correspond exactement à la société, et que cette religion est même l’unique base d’une société normale. Prouvez-le, et puis parlez selon cette preuve à ceux qui vous auront cru. Mais à ceux qui ne vous ont pas cru, à la masse de la société, composée de croyants et de non-croyants, il faut parler un autre langage. Son symbole à elle c’est le droit, c’est une certaine morale composite, où votre croyance entre peut-être pour beaucoup, mais sans qu’on s’en doute ; c’est l’intérêt général, ce sont les affections naturelles, ce sont enfin, peutêtre, quelques notions de cette religion qu’on appelle naturelle, quoiqu’elle ne soit probablement que le résidu qu’a laissé dans les esprits une croyance plus positive depuis longtemps délaissée. Voilà le fonds commun où l’on permet de puiser; le reste, et ce qui vous est propre, ce que vous croyez avec d’autres peut-être, non avec tout le monde, et enfin par des raisons qui vous sont propres et à vos risques personnels, le reste peut trouver sa place ailleurs, ici non. L’homme seul, le philanthrope ou le citoyen a droit ici de se faire entendre. »

Ceci n’est ni absolument faux ni absolument vrai. Il n’en faut admettre que ce qui ne fait pas violence à la nature humaine, et à l’obligation, sans doute absolue, de rester sincère et vrai. Ces idées du domaine commun, dont nous parlions tout à l’heure, tout croyant peut les partager, peut les invoquer ; pour ne pas constituer à ses yeux la vérité suprême et complète, elles n’en sont pas moins vraies; à les adopter, à les allé-

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guer, il ne compromet et n’abandonne rien; sa conviction, entière en lui, reste encore sienne aux yeux de tous ceux qui, par tel ou tel moyen, ont appris à la connaître ; il ne doit pas être accusé de dissimulation; soit. Mais n’allons pas trop loin; n’imaginons pas une scission impossible du moi, et n’exigeons pas que les liens très réels qui, dans cet esprit, rattachent toutes les questions à la grande question, ne se laissent jamais apercevoir ni soupçonner. Il y aurait, à les cacher rigoureusement, une affectation qui n’édifierait personne ; cette complète abstraction, on ne l’exige pas parce qu’au fond on ne la conçoit pas ; sous quelque titre qu’un homme se présente, c’est un homme tout entier qu’on s’attend à rencontrer; un silence obstiné, une laborieuse réticence, a, dans certains cas ou sur de certains sujets, je ne sais quoi de désobligeant et d’injurieux ; on aime une foi commua nicative et sociable; on aime que quelques mots avertissent que l’individu n’est, à nul moment ni dans aucun sens, étranger à la société, et que sa croyance est humaine, propre à cohabiter avec les choses humaines. Ainsi point de règle trop étroite; si vous étiez moins entier, moins librement vous-môme, vous seriez moins homme aussi, et moins en état d’agir sur des hommes ; et si votre conviction est une vraie conviction, elle fait partie de votre cœur, et vous ne pouvez mettre à nulle chose votre cœur (le cœur qui fait la puissance de l’homme sur l’homme) sans y apporter quelque chose de ce qui fait la vie de votre cœur, je veux dire de votre religion.

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C’est une opinion assez générale que, dans la disposition aetuelle des esprits à l’égard de la religion, le croyant doit renoncer à toute carrière politique, ou faire entièrement abstraction de sa foi , si ce n’est comme motif de ses actes et comme direction intérieure de sa vie. Qu’il se garde de la publier, de la formuler, de l’alléguer; qu’il ne sorte pas de la ligne des membres extérieurs de l’Église, de ceux qui, lui donnant quelques dehors convenus , mais rien de spontané ni d’individuel, laissent douter si c’est de leur part affaire de conviction ou de simple bienséance. Aller plus loin, se détacher des rangs, ce serait se compromettre. La piété vivante, personnelle, effarouche ; elle isole au milieu du mouvement politique. Elle ferme le chemin de l’influence et du pouvoir. Elle annule l’homme de savoir et de talent. Elle peut l’entourer de respect, mais ce respect est comme un exil ou une déportation, d’où l’on ne revient qu’au prix d’un abandon manifeste de sa première ferveur. Si donc, comme chrétien, vous voulez faire de vos talents un usage utile au pays, ne soyez chrétien que pour vous. Extérieurement soyez honnête homme.

Je cherche en vain à me représenter ce chrétien qui veut appliquer son christianisme au bien de la société, et qui commence par émousser l’arme dont il prétend se servir. Je ne dis pas trop; car, sans rechercher si cette dissimulation est digne d’un honnête homme et 3i elle est possible à un croyant, il est clair que cette dissimulation du moyen en est aussi l’exténuation. Pour que cette dissimulation soit complète,

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il faut plus en effet que dissimuler ses desseins, il faut trahir sa cause. Il en serait autrement si la profession du christianisme, chez l’homme politique, n’était autre chose que la récitation périodique de quelques fragments de son credo. Non, cet homme, ainsi que tout chrétien, récite son credo toutes les fois qu’il argumente ou qu’il vote dans l’esprit distinctif du christianisme. Tout l’ensemble de ses votes, toute sa conduite politique est un symbole, dans lequel, soit que des noms consacrés paraissent ou qu’ils ne paraissent pas, le chrétien se déclare ou se dénonce. Et combien, au reste, d’occasions où il est impossible , à moins de déserter la cause qui nous est chère, de ne pas lui donner son vrai nom! Ne nous faisons point d’illusions : dans cette carrière comme dans toute autre, si nous sommes chrétiens, nous le paraîtrons ; si nous ne le paraissons pas, nous ne Je sommes point.

S’ensuit-il que le chrétien doive renoncer à la carrière des affaires publiques comme à une carrière où il ne peut faire aucun bien? Si les gens du monde étaient seuls à parler ainsi, nous les laisserions dire ; mais ce préjugé se rencontre aussi ehez des croyants. Et parce qu’un petit nombre d’entre eux a osé se mettre aux prises avec la difficulté, et parce que, dans le petit nombre de ceux qui l’ont osé, peu l’ont combattue et la plupart l’ont éludée, c’est-à-dire lui ont cédé, on s’écrie : Les faits manquent, ou les faits parlent en faveur de nos craintes. Les faits manquent parce que vous avez manqué; les faits parti

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lent le langage que vous leur faites parler; il ne vous a manqué, pour résoudre le problème, que de ne pas le croire insoluble. Quand vous auriez lutté, lutté constamment et lutté en vain, il vous siérait de dire : Le chrétien doit se retirer ou se taire. Mais où est cette preuve que nous vous demandons? Comment, n’ayant pas même essayé d’être fidèle, pouvez-vous venir dire que, dans celte carrière, on ne peut être fidèle? Jusqu’à ce que vous ayez produit, en faveur de cette opinion, le seul argument qui puisse nous réduire au silence, laissez-nous vous dire que vous vous trompez. Vous vous réfugierez en vain dans cette proposition générale, que la vérité est sous l’opprobre. Oui, certes, dans un sens, mais non dans tous. Cet opprobre est mêlé, pour les vrais croyants, de beaucoup d’estime, de beaucoup de gloire. La piété dont la sincérité est constatée, est encore la chose qu’on respecte le plus, la seule peut-être que l’on respecte. Le christianisme, à travers le mépris qu’on affecte pour lui, est encore la chose la plus puissante, la seule puissante peut-être. Ce n’est pas lui qui est faible, ce sont les chrétiens. Est-il plus méprisé de nos jours qu’il l’était à sa naissance? Lui pouvait-on, avec plus d’apparence qu’aujourd’hui, promettre l’empire du monde? Il l’a obtenu. Il n’a pas tardé à régler les plus grands intérêts des sociétés, et à donner sa forme à un nouvel univers. 11 n’était pas intrinsèquement plus fort qu’aujourd’hui; ce qui était plus fort qu’aujourd’hui, apparemment, c’était la foi. Ayez la même foi, et vous verrez les mêmes mer-

dr la manifestation.

veilles. Vous faites injure au bon sens et à la conscience de ceux devant cjui vous n’osez pas vous produire. Ce qu’ils méprisent, et avec raison, c’est la foi qui se cache, qui se dissimule, qui se dément ; mais la foi franche et calme leur impose. Jamais, dans une assemblée politique, une parole de piété prononcée à propos et par une bouche pure n’inspirera que du respect ; et si vous n’obtenez pas d'une première manifestation l’effet que vous en désirez, comptez -vous pour rien la persévérance? Ce qui manque le plus aux croyants, ce qui manque le plus à la plupart des hommes, ce dont l’absence réduit à rien les plus belles espérances et explique tant de revers, c’est la patience. Après cela, vous n’attendez pas sans doute que dans un travail aussi difficile que celui de la politique, la piété vienne à ses fins sans le secours des talents, des lumières, de la connaissance des hommes et des choses.

L’unité de vues, l’uniformité de conduite, la conséquence rigoureuse que la foi seule peut donner, le respect involontaire qu’inspire la franchise de la profession soutenue par l’intégrité de la vie, n’ajoutèrent-ils pas un poids immense à celui des talents et des avantages sociaux dans la personne de Wilberforce? Diminuez, par supposition, le chrétien; l’homme politique ne perdra-t-il pas beaucoup? Et pour le moins, n’est-on pas obligé de reconnaître que Wilberforce n’a rien perdu, comme homme politique, à confesser en toute occasion le principe de ses actes et son affection dominante ? Quel respect,

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quelle confiance, quelle espérance générale n’entourèrent pas M. de Staël jeune encore? Et combien n’est-on pas fondé à reconnaître que sa piété si connue, si notoire, n’aurait pu, ni lui fermer le chemin des honneurs politiques, ni l’empêcher d’exercer sur les affaires de son pays une salutaire influence ? Je ne veux parler que des morts. Non, l’homme public peut être chrétien, se poser comme chrétien, sans craindre, si sa sagesse est premièrement pure et ensuite paisible, traitable et point difficultueuse, sans craindre, dis-je, de voir mis au rebut ses talents et sa capacité. Je ne lui promets pas la popularité. Je ne lui garantis pas l’exemption de toute disgrâce; mais qu’il se rappelle bien que le germe d’une victoire est caché dans toute défaite essuyée pour la cause de Dieu; qu’il se rappelle encore que, quelle que soit l’aversion des habiles du monde pour les conseils du christianisme, le monde est ainsi fait que le moment du christianisme revient toujours dans la vie des sociétés, et que ses conseils finissent par être suivis, même sans être acceptés.

Au nombre des formes sous lesquelles se manifeste la conviction religieuse, il faut sans doute compter ï association. Quelques-uns même en ont fait l’unique mode de la profession; principe qui se réfute luimême : car s’il a fallu du courage pour s’associer, on aura sans doute le courage et le besoin de parler; et si l’association n’expose à rien, elle ne prouve rien non plus, et veut être confirmée par une profession explicite. Mais ceux qui n’admettraient pas l’associa-

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tion comme mode, et mode nécessaire de la profession, ne se tromperaient pas moins.

Il y a dans la religion d’un homme deux éléments : croyance et culte; la croyance est individuelle, le culte ne l’est pas exclusivement. On ne s’associe pas pour croire, mais on s’associe pour adorer. Non pas que l’adoration n’ait son centre et sa réalité dans l’individu; mais le sentiment qui la produit est expansif de sa nature; il ne se soumet pas à la solitude; il cherche la sympathie; toute religion contient le germe d’une société, et d’une société d’autant plus intime que le principe de la religion est plus spirituel. Toutes les religions tour à tour en ont fourni la preuve, bien qu’aucune, excepté celle de Jésus- Christ, n’ait formé une église; et si, dans quelques-unes d’entre elles, on a vu quelques hommes isoler leur adoration et se réduire volontairement au culte individuel, ces exceptions font seulement mieux ressortir la règle; elles y rentrent même la plupart, si l’on considère d’un côté les imperfections du culte solitaire, de l’autre la prompte altération des doctrines dans les contemplations du désert; enfin si l’on réfléchit que ces solitSires fervents avaient connu la société avant la solitude, et qu’ils devaient aux hommes comme intermédiaires le fonds de religion qu’on les vit entretenir et cultiver loin des hommes.

Qu’on n’allègue pas ici tout ce que la religion la plus sainte a souffert de la part de la société même qui s’était établie pour la cultiver. Sans nier et sans atténuer aucun des faits que l’on pourrait citer, je me

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borne à demander si, d’après le témoignage de tous les temps et de tous les lieux, l’association ne fait pas règle en matière de religion, et si un fait aussi universel, aussi constant, ne signale pas une loi de la nature humaine. Puis, je demanderai si rien nous prouve que le culte solitaire eût été plus favorable au maintien de la vérité (pie ne l’a été le culte collectif. Je demanderai encore si certains buts de la religion, de toute religion, sont compatibles avec cet isolement; or il n’est aucune religion qui n’ait avoué, parallèlement au grand but de l’adoration, un autre but encore, la consécration et l’ennoblissement du lien naturel qui existe entre les hommes. Ce but, ce besoin est presque simultané au premier; on sent que l’altération des rapports de l’homme avec Dieu a entraîné celle des rapports de l’homme avec l’homme; que la société, état voulu de Dieu, et. sans lequel l’homme n’est créé qu’à demi, que la société dans son vrai sens n’existe pas; qu’elle n’est réelle que par la communion des esprits dans une pensée, et que le premier effet de la religion est d’organiser une telle société. Mais enfin, pour m’en tenir à l’intérêt de la vérité, je demanderai si son maintien ne trouve pas positivement des garanties dans l’association. Esprit de parti, disputes envenimées, intolérance réciproque, je ne nie rien; mais je dis que, même avec le secours de toute la méchanceté humaine, tout ce mal n’aurait pas eu lieu si un grand intérêt de conscience n’avait été attaché dès le principe au contenu de ces documents au sujet desquels on se fait la guerre. De

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moins sérieuses croyances produisent de moins vives luttes et des violences moins affligeantes. On ne se tourmenterait pas les uns les autres durant des siècles pour des questions sans gravité, pour des questions surtout où la conscience ne serait pas intéressée. Mais cette môme conscience fait autre chose et mieux que de susciter des querelles et d’offrir des prétextes aux passions humaines. La conscience est la garde fidèle et vigilante des vérités de conscience. Mais ici comme ailleurs, plus qu’ailleurs, il se faut entr’aider; cette loi de nature, comme l’appelle le poëte, est une loi de nécessité. La conscience a besoin d'ètre » aidée; et la surveiller, la contrôler, la gourmanderà propos, c’est l’aider. Cette attention mutuelle est une exhortation à la vigilance; l’intérôt de tous rend plus vif l’intérôt de chacun; un bien jalousement gardé par tant d’âmes à la fois, un objet sur lequel se fixent tant de regards, en paraît plus précieux; la vérité, au milieu de tant de conflits, peut se voiler temporairement, comme le soleil est voilé par les nuages que la tempête chasse devant elle; mais de même que le vent n’obscurcit ainsi l'astre du jour que pour le délivrer des nuages qui l’olfusquent, et pour qu’il s’avance éclatant et radieux dans sa route d’azur, de même les éclipses temporaires et partielles <jui nous dérobent la lumière de la vérité sont les effets de la même cause qui doit ensuite la faire briller plus pure à nos regards. En résultat, toutes ce s crises la maintiennent, nous la conservent, nous la rendent incessamment; toutes ces discussions qui,

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prises une à une, paraissent l’obscurcir, prises dans leur ensemble, empêchent qu’elle ne s’éteigne et se perde. On peut déplorer la condition humaine qui change en semence de guerre le germe béni de la paix; mais il faudrait gémir davantage si la cause, de ces malheureux effets n’existait pas; si la religion, n’étant pas une affaire collective, n’était pas un objet d’entretien et de discussion entre les hommes; et si, sous le prétexte trompeur d’un recueillement plus intime et d’une paix plus profonde, elle était reléguée dans le coeur de chaque individu avec défense d’en sortir et de se répandre. Nous ne doutons pas, malgré les espérances dont se flatte une spiritualité erronée, que la religion ne mourût dans ce recueillement et dans ce silence universel, et que, pour avoir refusé d’être sociale, elle ne cessât même d’être individuelle.

Le besoin de traduire toute religion en une société me paraît tellement essentiel à la religion même, tellement propre à tout esprit religieux, que je douterais en général qu’il y eût un vrai besoin religieux chez l’homme qui ne chercherait pas à s’associer. S’il s’y refusait, je voudrais du moins que ce fût avec répugnance, et je l’engagerais à bien examiner ce que c’est qu’une religion qui ne se prête pas à l’association, qui ne comporte pas un culte en commun. Encore une fois, la croyance est individuelle, la religion ne l’est pas. Dieu n’a pu faire une religion pour un homme , ni pour chaque homme. La vraie religion n’est pas une vérité individuelle, mais une vérité hu-

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maine, une vérité pour tous les hommes. Et si vous avez une religion qui ne vous permette pas de vous joindre au culte de plusieurs , il faut en conclure ou que vous avez seul la vérité, ou que vous ne l'avezpoint. On me répondra : « Ce n’est ni l’un ni l’autre, « mais la vérité n’est entière nulle part, ni chez les « autres, ni chez vous non plus, vous voulez bien a l’avouer. La vérité, en soi-môme, est une : or, par- « tout vous reconnaissez, entre ceux qui prétendent « tenir en commun une môme croyance, des nuances « assez fortes; seulement ils n’en conviennent pas ; « c’est ce que prouve leur entrée même dans une so- « ciété et leur participation à un culte commun. El « qu’est-ce que cette adhésion sinon l’abandon des «convictions individuelles? Qu’est -ce qu’emporte « cette association, sinon une profession fausse du « moins en partie ? Voyez cette communauté, cette « église : ne dirait-on pas que les individus qui la « composent sont d’accord entre eux sur tous les « points ? Il s’en faut bien cependant, et ce silence « qui vous semble un signe d’unanimité couvre mille « divergences craintives, et s’explique par mille con- « cessions mutuelles. Or, je ne veux pas à ces mille « apostasies de détail ajouter la mienne. Vous parlez « de l’association comme d’un mode et d’une eondi- « tion de la manifestation religieuse; mais qui ne « voit, au contraire, que l’affiliation à une commu- « nauté exclut la profession vraie ? et que pour ac- « complir sérieusement le devoir que vous me re- « commandez, je dois me soustraire à l’obligation

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« plus particulière que vous m’imposez , celle de « m’associer? M’associer! mais à qui donc? appa- « remmcnt à ceux qui pensent comme moi; je le « voudrais de tout mon cœur; mais où sont-ils? Je « vais d’une communauté à l’autre sans en trouver « une seule qui ne repousse quelqu’une des choses « que je reçois, ou ne reçoive quelqu’une des choses « que je repousse. Partout il y a dans les termes, « dans les pratiques, dans les rites, quelque chose « qui m’est ou antipathique ou étranger, quelque « chose à quoi résiste mon esprit ou répugne mon « cœur. En sorte que, pour demeurer moi-même, « pour garder intacte cette individualité qui n’est pas « une propriété mais un dépôt , il faut que je me « tienne à l’écart de tous ces groupes, et que je reste « isolé. Votre conseil renferme une contradiction ; et « c’est pour en observer l’esprit que j’en repousse la « lettre, pour mieux conserver le principal que je re- « jette l’accessoire. »

Nous concevons ces répugnances; nous les avons senties. C’est un fait réel et affligeant que cette complète absorption des individus dans la communauté, cette communauté aux dépens de la croyance, cette communauté qui n’est pas une communion. Mais cet abus de l’association n’en condamne pas le principe, et n’en détruit pas la nécessité, car ce n’est qu’un abus, et il dépend de chacun de n’y pas consentir. Assurément l’association religieuse, le culte en commun supposent un accord, une coïncidence des esprits sur quelques points fondamentaux de doctrine , et

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surtout l’union des coeurs dans une môme affection ; mais elle comporte des divergences sur tous les points qui laissent le fondement intact; elle ne prescrit sur ces points ni la dissimulation, ni le silence; je dis plus, elle réclame, dans son propre intérêt, la franche expression de ces divergences. Pourquoi? parce qu’un accord parfait et sur tous les points est trop évidemment factice ; parce qu’un tel accord devient suspect par là même dans toutes ses parties, dans les plus importantes et les plus réelles comme dans toutes les autres ; parce que, pour savoir qu’il y a eu, à la base de la communauté, un principe d’unité plus fort que toutes les diversités, il faut (pie ces diversités se montrent; parce que l’unité n’est certaine que quand la liberté est prouvée ; parce qu’il y a, dans la franche profession de ce qui nous sépare de la communauté, une garantie de notre sincérité dans tout ce qui nous unit à elle; enfin parce que cette profession est un exercice de conscience qui profite à la communauté, dont le premier intérêt est la culture même de la conscience, attendu qu’elle n’est rien si elle n’est une association de consciences, et si elle ne renouvelle incessamment sa vie à la source même où elle l’a puisée.

Rien donc, ni dans la nature des choses, ni dans l’intérêt d’une association religieuse, ne commande à l’individu la suppression de ses convictions particulières ; au contraire, toutes les considérations se réunissent pour le déterminer à une franche manifestation de ses pensées. Il y est d’autant plus obligé qu’il

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s’est rattaché à une société. C’est à ce moment que 6on individualité doit mieux se prononcer. Ce qu’il pouvait taire avant d’appartenir à cette société, il est dès à présent tenu de le dire. On savait peut-être, longtemps avant qu’il en fit partie, ce qui l’attirail vers elle, en quoi il était d’accord avec elle; il faut maintenant qu’on sache ce qu’il est résolu à ne pas lui abandonner. Il faut que sa liberté soit à l’abri, il faut que sa candeur rassure et réjouisse la société à laquelle il s’unit. Malheur à la société que cette candeur ne réjouirait pas ! qui se croirait menacée par la franchise de ses membres, et qui préférerait l’uniformité morte à l’unité vivante!

Mais aussi, la liberté de la profession une fois garantie, malheur à l’homme qui voudrait se faire église à lui seul, ou qui prétendrait que toute église, pour pouvoir le compter parmi ses membres, fût exactement ce qu'il est lui-môme ; qui, toujours dupe d’un orgueilleux purisme et d’un injuste dégoût, passerait sa vie à critiquer, et pour ainsi dire à se séparer sans cesse, méconnaissant la loi qui lui commande de St> réunir ! Il en peut coûter, je l’avoue, à tel esprit rigoureux ou délicat de consentir à des règles, à des usages qui ne sont pas selon sa raison, de se prêter à des formes ou trop vagues ou trop précises, de s’accommoder à l’arbitraire et au conventionnel ; et cette nécessité, n’en doutons pas, se reproduit dans chaque communauté : car il est de l’essence d’une association régulière de se donner des formes, que le temps rend de plus en plus inflexibles, dont la signification s’al-

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tère ou s’oublie; l’idée deviont mot, l’esprit lettre grossière, l'usage loi, le temps autorité, la conviction préjugé, l’homme instrument... Nul ne l’ignore; mais la nécessité et les avantages de l’association n’en restent pas moins évidents; mais une force réparatrice, cachée dans le sein de l’institution, y renouvelle, par d’heureuses crises, la vie, le mouvement et la liberté ; mais il dépend toujours des convictions vives d’empêcher cette sorte de prescription par le plus simple des moyens, en se maintenant libres et en se prononçant avec franchise ; si chacun écoutait et respectait sa conscience, jamais une institution n’absorberait les individualités, jamais elle n’apparaîtrait comme un monument du préjugé et de la tyrannie d’opinion.

Les grands mots d’individualisme et d’anarchie ne m’imposent ni ne m’effrayent. Que devient, me dit-on, une société de croyants où chacun professe des vues particulières? Eh! que m’importe, pourvu que ces professions individuelles soient sincères? Je demande à mon tour : Que devient une société spirituelle d’où la liberté est bannie? Je demande : Que devient, dans le système des réticences et des pensées de derrière la tête, la vérité, le premier des intérêts, la vérité, pour qui seule une société spirituelle est censée exister? Anarchie, dites-vous, et pourquoi? Ah! déjà cette société ne serait pas anarchique, par là même qu’elle se serait donné pour centre le grand principe d’une sincérité absolue. Ce principe serait à lui seul une religion, si ce principe

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pouvait exister indépendamment de la religion. Mais pourquoi l’unité résiderait-elle uniquement dans cette croyance abstraite? Pourquoi n’y aurait -il pas, au milieu de tous les dissentiments, un noyau de doctrine, une idée fondamentale dont tous ensemble conviennent de bon cœur, et dans laquelle ils ne font plus qu’un? Ne concevra-t-on jamais l’ordre que sous la forme du despotisme, et la liberté que sous les traits d’une insociabilité sauvage? Et là surtout, dans la république des esprits, patrie de l’unité, par cela même qu’elle est la patrie de la liberté! Mais on n’en demande pas tant dans la société civile. Une fois concédé par chacun ce dont tous ensemble ont besoin, à l’obéissance succède la liberté, ou plutôt à l’obéissance servile l’obéissance généreuse de la liberté; la liberté elle-même tourne au profit de la société; elle fait plus et mieux que la loi; dans les âmes élevées c’est une loi, la loi parfaite; et c’est principalement à cause de l’élan qu’elles en ont reçu, que, sans en précipiter le progrès, elles en désirent le développement , et concourent à tout ce qui peut avancer son règne sur la terre. Or, la liberté, par qui se constate et s’accroît l’unité sociale, la liberté serait-elle moins à sa place, aurait-elle d’autres effets dans la société religieuse~que dans la société civile? N’est-il pas évident au contraire que là elle ne partage l’empire avec aucune autre loi, elle est à elle seule la constitution de cette république, puisque tout y revient à suivre la conscience, et que, pour la suivre, il faut pouvoir la consulter? C’est, en effet,

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sous le nom de liberté, l’obéissance, l’obéissance la plus absolue en elle-même et la plus excellente par son objet; et en la réclamant, on ne réclame au fond que le droit d’obéir.

Faut-il prévoir et régler le cas où la diversité, de partielle et secondaire qu’elle était, deviendrait essentielle et fondamentale ? A quoi bon, sous le régime de la liberté? Celui que ses convictions ne lient plus par aucun point à la société religieuse a par là même cessé de lui appartenir; il n’y pourrait demeurer uni extérieurement que si l’intérêt, qu’il faut soigneusement tenir à distance de ces questions, subornait sa conscience. Ce serait dès lors un hypocrite; faites, si vous le pouvez, que personne n’ait aucun intérêt à l’être ; mais pour cela ne commencez pas par flétrir la liberté, par attacher une idée fâcheuse à la franche émission des pensées sur les points mêmes qui n’intéressent pas la véritable unité; laissez, si je puis parler ainsi , fenêtres et portes ouvertes ; les portes pour qu’on puisse librement vous quitter, les fenêtres pour que, respirant librement l’air du ciel, on ne soit pas forcé de vous quitter (1).

(i) Toute institution fondée sur un principe particulier l'exagère inévitablement ; il n'y a qu'un principe qui n’y soit pas exposé : c’est le principe qui renferme tous les principes. Ainsi le principe du christianisme ne peut être exagéré; car c’est toute la vérité, c’est la vérité qui renferme toutes les vérités. Ce qu’on a quelquefois appelé l'exagération du christianisme n'était que l'exagération d'une des vérités dont la vérité chrétienne se compose. Quand une institution est évidemment créée dans rintérèt d'une vérité particulière, on peut être sûr que, tout le poids se portant à une extrémité, celte extrémité entraînera tout le reste et deviendra la base. Ainsi en est-il du protestantisme, qui, quoi qu’on en dise, n’est que le litu d’une religion. Le protestantisme ne fut pas d’abord un principe, mais un fait; ce ne fut pas protestantisme, niais protestation. On ne se sépara point

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S’il n’y a pas des vérités de convention, y aurait-il davantage des vérités de position? Y aurait-il des positions où la vérité devrait demeurer captive? Garderait-on et perdrait-on, tour à tour, selon la position où l’on se trouverait placé, le droit de la dire? Et ainsi, le représentant d’une société religieuse, celui qu’elle s’est donné pour guide, serait-il enchaîné aux traditions de cette société aussi bien qu’à ses documents officiels, et devrait-il, seul entre tous, faire le sacrifice de son individualité? On n’oserait le prétendre; maison s’effrayerait, à l’épreuve, des conséquences naturelles du principe qu’on accorde. C’est qu’à vrai dire l’expérience nous a donné à peine l’idée de ce que seraient ces conséquences. Il s’en faut bien que les hommes d’une position donnée paraissent jaloux de se prévaloir d’un droit qu’aucune position ne devrait abolir ni même restreindre. On ne se hâte que trop de se faire l’homme de sa position, pour être mieux, s’imagine- 1- on, l’homme de la vérité! Mais il n’y a rien d’essentiellement commun entre

pour se séparer; la séparation n'était qu'un remède, que plusieurs ont pris pour un aliment. Étrange régime, il faut l'aroucr! Le catholicisme, de son côté, n’est que l'invasion graduelle et sans date du principe de l’unité : on sait ce qu'il a fait de ce principe. Après tout, le christianisme est le plus fort; il n’y a qu'à le laisser faire ; le malheur et le péché du catholicisme est de ne pas le laisser faire; sous ce rapport, le protestantisme est meilleur; il tient toutes les portes ouvertes; et si des bouffées malsaines entrent de temps en temps , l'air entre toujours. Au reste, les faits sont là ; on a beaucoup parlé de l'anarchie protestante, mais c'est de l’unité protestante qu’il fallait parler. L'accord frappant qui règne entre les symboles des différentes Églises protestantes, cet accord né dans la liberté et dont «Ile constate la réalité, cet accord est la véritable unité, dont le catholicisme n'a que le fantôme. — Voyez l’écrit anonyme intitulé : De [unité romaine et de la diversité protestante, Toulouse, 1840 ; l’Homme en face de la Bible, par M. Boucher, Paris, 1841 ; et la Note 1 de [Appendice.

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une position et la vérité, qui, en tant que vérité, n’a point de temps, point de lieu, point de limites. Si le droit de penser et de parler pouvait être étranger à une position quelconque, il faudrait le refuser à toutes. La moindre exception l’anéantit. Mais j’ai tort de dire le droit; c’est le devoir qu’il faut dire; tout homme a un devoir envers la vérité avant d’en avoir envers sa position personnelle; cette position même il n’a pu l’accepter que sous réserve des droits de la vérité, ou plutôt dans l’intérêt de la vérité; on n’a pas dû créer des positions, des emplois, des fonctions contre la vérité; c’est pour la vérité que tout cela est fondé et subsiste. On a blâmé avec raison et le sentiment et la politique qui faisaient dire à un grand homme, posant une couronne étrangère sur la tête d’un de ses proches : « Vos premiers devoirs sont envers votre pays natal. » Mais que cette parole est belle dans une autre application ! Véritable patrie de l’esprit, la vérité ne peut jamais être abjurée, ni même silencieusement désavouée au profit d’une position. Les premiers devoirs du croyant sont envers sa première patrie. Un trône même ne l’empêcherait pas d’en être citoyen avant tout et à jamais. Quelle serait donc l’abstraction étroite, la puérile fiction qui lui persuaderait qu’une position peut avoir une forme, une étendue propres, indépendamment de la vérité? Comme si ce n’était pas à la vérité elle-même à déterminer cette forme et cette étendue, et à faire la position ce qu’elle doit être ! Si cette position n’a pas reçu son caractère de la vérité même, au nom de

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laquelle elle existe, cette position est fausse; il la faut quitter, car il n’y fallait jamais entrer. Ou plutôt, car une position n’est fausse bien souvent que du fait de ceux qui l’occupent, il faut la refaire vraie. Et elle n’est vraie qu’autant que l’homme qui l’occupe est un homme, autant qu’elle ne l’annule pas et qu’il reste libre et vrai. Or, il ne l’est qu’à condition de rester en possession de sa conscience, je dis mal, de rester au pouvoir de sa conscience, ce qui est la vraie liberté; il ne l’est donc qu’à condition de parler et de vivre sous la dictée de sa conscience et d’exercer, dans la position qu’il a acceptée, le même plein droit qu’il avait auparavant de manifester sa conviction.

Il est impossible que, par le laps des temps, ou plutôt par un effet de la difficulté d’assortir de jour en jour le symbole d’une idée aux formes qu’elle prend successivement dans les esprits, il est impossible qu’une institution, qui est toujours l’expression d’une idée, ne contracte pas à la longue quelque chose d’arbitraire et par conséquent de faux. A cet égard deux tendances opposées se manifestent dans l’esprit humain; l’une nous fait réclamer contre une forme irrationnelle, l’autre, non moins forte, nous y attache précisément par ce qu’elle a d’irrationnel. L’absence d’une raison évidente nous laisse libres de donner nous-mêmes une raison à l’institution; l’imagination ne rencontre point de barrières ; le charme du mystère remplace le plaisir de l’intelligence ; les ténèbres ne plaisent à personne, mais on aime le demi-jour,

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et c’est là le secret de l’attachement qu’inspirent des formes politiques ou religieuses, des usages de tout genre dont la vérité, à moitié voilée, se sent et ne se prouve pas. Il faut qu’une vérité tout à fait claire intéresse des parties bien sensibles et bien profondes de notre être, pour que, malgré sa clarté, elle soit affectionnée et défendue avec la même ardeur qu’un mystère. Le mystère est le véritable objet de l'enthousiasme ; il est, dans toute idée, le demi-jour qui séduit, la sève qui enivre. Mais, il faut l’avouer, il est des mystères sans poésie ; ce sont moins des mystères que des non-sens; il est des formalités, des rituels qui ne remuent rien dans l’âme, qui la gênent seulement; quand on ne réussit pas à -y trouver de la poésie, on veut y trouver au moins de la raison et de la vérité ; cette réclamation, plus ou moins tardive, ne saurait manquer; le mystère ne peut se supporter que là où il est dans la nature des choses, et quand nous nous sommes clairement prouvé qu’une chose doit rester obscure; la vérité, la clarté, sont des besoins plus profonds, plus obstinés; il faut que toute institution, que toute position finisse par y satisfaire; et bien longtemps avant que cette institution, cette position aient changé, les hommes qui sont, après tout, la réalité vivante de toute position et de toute institution, les hommes veulent être vrais dans une situation qui a cessé de l’être, et refusent de se laisser absorber par un titre, par un rang ou par un nom.

Que si vous attendez que la position qui vous a été faite devienne, indépendamment de vous, rationnelle

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et vraie, vous pourrez attendre longtemps; que si en dehors de la position qui vous a été faite, vous en cherchez une qui, telle qu’elle est, soit comme moulée sur vos convictions, et reproduise par ses contours jusqu’aux moindres formes de votre être, vous chercherez longtemps, vous chercherez toujours. Aucune position dans ce monde n’est vraie à ce point et ne saurait l’être. Que faire? Être vrai soi-même dans cette position, et la garder aussi longtemps qu’on peut la retenir sans renier sa conviction et se mettre en contradiction avec soi-même. Ou, pour mieux dire, remonter, à travers les idées arbitraires dont le temps a environné l’institution, vers l’idée même de l’institution, s’en tenir à elle seule, réformer, refaire la position; et ainsi n’accepter pour sa conscience, ne laisser imposer à sa franchise, aucune restriction, aucune contrainte; être toujours et complètement soi-même, quelque position qu’on occupe ; car tenez pour certain que si cette liberté est impossible quelque part, elle l’est partout, et pareillement que si elle est de droit dans une position elle l’est dans toutes. Aucune individualité, comptez-y bien, ne s’inscrit dans une position donnée comme un cercle dans un cercle, ou comme un carré dans un carré. C’est assez qu’il s’y inscrive et s’y enferme ; si l’homme déborde la position, s’il en sort par un seul point, alors qu’il en sorte tout entier.

Peut-être on nous pardonnera de nous être tant étendu sur une seule idée. D’une part elle est importante pour notre sujet, qui, vrai à cette hauteur, sera

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vrai au-dessous; ce qui domine le sommet domine toute la montagne. Ensuite, nous devons le dire, nous ne pouvons voir de sang-froid des esclaves et des victimes dans l’empire de la pensée; l’avilissement de l’intelligence nous offense d’autant plus qu’il atteint plus haut; nous ne pouvons souffrir la vue de parias sous des titres d’honneur, ni que la toge ou la soutane deviennent des symboles de servitude. Nous n’admettons aucune charge publique comme une glèbe où l’homme s’enracine, et, après avoir vécu d’une vie d’homme, végète comme une plante. Nous savons bien, et nous y consentons, que tout pouvoir crée, pour celui qui l’exerce, une dépendance; cet amer arrière-goût, réservé à la puissance, nous en savons bon gré à la justice distributive de la Providence; mais c’est la liberté extérieure, non celle de la pensée, que nous consentons à voir diminuer; la conscience est aussi sainte, aussi inviolable chez le pontife que chez le dernier des fidèles; et il serait trop étrange que le prêtre, l’organe de la vérité, fût constitutionnellement menteur, fût un mensonge vivant !

On peut s’attendre à trouver ici quelques règles sur une forme particulière de la manifestation religieuse, sur l'abjuration, ou, pour présenter à la fois les deux côtés du fait, sur la conversion considérée comme le passage d’un culte à un autre. Mais on comprendra aisément combien le cas dont il s’agit est difficile à réglementer. La situation n’est pas toujours

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