‹ Essai sur la philosophie des sciences;Chapitre 37 sur 70 · SA JEUNESSE, SES ETUDES DIVERSES, SES IDEES MÉTAPHYSIQUES, ETC · texte numérisé non relu

SA JEUNESSE, SES ETUDES DIVERSES, SES IDEES MÉTAPHYSIQUES, ETC

Le vrai savant , Vitwejiieur dans les lois de l'univers et dans les choses naturelles , en venant au monde, est doue d'une organisation particulière comme le poète, le musicien. Sa qualité dominante, en apparence moins spé-

ciale, parce qu'elle appartieul plus ou moins à tous les hommes et surtout à un certain â^e de la vie où le besoin d'apprendre et de découvrir nous possède , lui est propre par le degré d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause des choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec indifférence ou se laissent bercer dans îa contemplation par le sentiment, il est poussé h voir au-delà et il pénètre. Noble faculté qui, h ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes les passions de l'être et ses autres puissances ! On en a eu, à la fin du xviii* siècle et au commencement du nôtre , de grands et sublimes exemples; Lagrange , Laplace, Cuvier, et tant d'autres à des rangs voisins, ont excelle dans cette faculté de trouver les rapports élevés et difiiciles des choses cachées , de les poursuivre profondément, de les coordonner, de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part peut-être celte faculté de Tintelligence avide, cet appétit du savoir et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie, plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez

M. Ampère , qu'il est permis de nommer tout a cote d'eux , tant pour la portée de toutes ies idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces autres hommes éminens que j'ai cités , une volonté foide et supérieure dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait sur des points médités , et, comme il arrivait trop souvent 5 la suspendait pour se détourner à des emplois moindres. Chez M. Ampère l'idée même était maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le besoin de la saisir, de la presser dans tous ses cnchaînemens , de l'approfondir en tous ses points , entraînaient ce cerveau puissant auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est le triomphe , le surcroit , si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée savante ; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y confond. L'imagination , l'art ingénieux et compliqué, la ruse des moyens, l'ardeur même de cœur, y passent et l'augmentent. Quand une idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose, et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie , ou plutôt elle va au bout en lui se conduisant eliemêuie, et c'est lui qui est la proie. Si M. Am-

père avait eu plus de cette volonté suivie, de ce caractère régulier, et , on peut le dire, plus ou moins ironique , positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il no nous donnerait pas un tel spectacle, et en lui reconnaissant plus de conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant en qucte, le chercheur de causes aussi a nu.

Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si i^rande et de sa science irrassasiable , il y rt , grâce h cette vocation imposée, h cette direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas , il y a tous les instincts primitifs et les passions de cœur conservées, la sensibilité que s était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres, restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes spéculations, une inexpérience crointivc, une enfance , qui ne semblait point de notre îtcmps , et toutes sortes de contrastes.

Les contrastes fuii frappent chez Lnplace, Ijagrange, Monge et Cuvier, ce sont, par excmpli3, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'état, d'hommes politiques inlluens; ce sont les litres et les dignités dont ils recouvrent

et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne me trompe , des distractions aussi et des absences de ce génie, et, qui pis est, volontaires. Chez M. Ampère , les contrastes sont sans doute d'un autre ordre ; mais ce qu'il suffît d'abord de dire, c'est qu'ici la vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y paraissent , elles restent plus naïves et comme touchantes , laissant subsister l'entière vénération dans le sourire.

Deux parts sont a faire dans l'histoire des savants : le côté sévère, proprement historique, qui comprend leurs découvertes positive^ et ce quMs ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge bien compétent, M. Litiré , nous avons donc à faire connaître , s'il se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, sa formation active , son étendue, ses digressions et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses d'âme, et a fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine dont il est un des filscjlorieux.

AnJrë-Maric Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1 775. Son père, négociantretirc, homme assez instruit, Tcleva lui-même au village de Polémieux, oii se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays sauvage , montueux, séparé des routes, Tcnfant grandissait, libre sous son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons mathématiques l'occupèrent de bonne heure; et dans la convalescence d'une maladie , on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner le latin^mais lorsqu'il vit cette diposition singulière pour les mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres nécessaires, et ajournant rétude approfondie du latin a un âge plus avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie élémentaire des mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin de pousser au-delà le fît aller un jour a Lyon avec son père. M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur-général des études) vit entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son lils de onze à douze ans, très petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de Bernouilli,

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iM. Daburon fil observer qu'ils étaient en îalin : sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le latin ; et le père dit : « Je les explique- « rai à mon fils ; )) et M. Daburon ajouta : a Mais (( c'est le calcul difi'érentiel qu'on y emploie, le « savez-vous ? » Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit de lui donner quelques leçons, et cela se fit.

Vers ce temps, à défaut de Temploi des infiniment petits, l'enfant avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution du problème des tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux géomètres.

Lessoinsde AI. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal de son embarras , et Tintroduisirenl dans la haute analyse. En même temps, un ami de M. Daburon , qui s'occupait «avec succès de botanique, lui en inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le monde naturel , visible, si vivant et si riche en ces belles contrées, s'ouvrait à lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et des nombres. Il lisait aussi beaucoup, toutes sortes de livres, particulièrement TEncyclopédie , d'un

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bout h l'autre. Rien n'échappait à sa curiosité d'intelligence ; et, une fois qu'il avait conçu, rien ne sortait |)lus de sa me'moire. Il savait donc, et il sut toujours, entre autres choses , tout ce que TEncyclopëdie contenait, y compris le blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au complet TEncyclopédie du xvni* siècle, il resta encyclopédique toute sa vie. Nous le verrons , en 1804, combiner une refonte générale des connaissances humaines ; et ses derniers travaux sont un plan d'encyclopédie nouvelle.

Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en vigueur et en originalité ; il apprit tout à son heure et a sa fantaisie, et il n'y prit aucune habitude de discipline.

Fit-il des vers dès ce temps- là , ou n'est-ce c|u'un peu plus tard ? Quoi ([u'il en soit, les mathématiques, jusqu'en QD, l'occupèrent surtout. A dix-huit ans, il étudiait la Mécanique analytique de Lagrange, dont il avait refait presque tous les calculs ; et il a répété souvent qu'il savait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su.

La révolution de 89 , en éclatant , avait re-

tenti jusqu'à Pâme du sludieux, mais impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire quelquefois , trois événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie : l'un était la lecture de l'éloge de Descartes par Thomas, lecture a laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffiiçable. Enfin il comptait pour le troisième de ces événements décisifs , la prise de la Bastille qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce sentiment bien modifié ensuite et par son premier mariage dans une famille royaliste et dévote , et plus tard par ses retours sincères a la soumission reli^fieuse et ses ménascemens forcés sous la restauration , s'est pourtant maintenu chez luij on peut l'affirmer, dans son principe et dans son essence. ?vl. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son intelligence gardait

son audace. Il eut foi, toujours et de plus en plus, et avec cœur, a la civilisation , à ses bienfaits, à la science infatigable en marche vers les der- 7uères limites, s'il en est(^\), des prvgrès de r esprit humain. Il disait donc vrai en comptant pour beaucoup chez lui le sentiment libéral que le premier éclat de tonnerre de 89 avait enllammé.

D'illustres savans , que j'ai uomrae's déjà et dont on a relevé fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout f et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût , l'amour des sciences et de leurs progrès; mais, notons-le, c'était celui des sciences purement mathématiques, physiques et naturelles. i\I. Ampère, différent d'eux et plus libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir aux résultats , il croyait surtout et toujours à lame de la science.

En même temps que , déjà jeune homme, les livres , les idées et les événemens l'occupaient ainsi , les affections morales ne cessaient pas d'être toutes-puissantes sur son cœur. Toute sa

(1) Préface sur l'Essai de la Philosophie des Sciences.

vie , il sentit le besoiu de ramitië , d'une communication expansive, active el de chaque instant : il lui fallait verser sa pensée et en trouver récho autour de lui. De ses deux sœurs, il perdit Taînée, qui avait eu beaucoup d'action sur son enfance ; il parle d*elle avec sensibilité dans des vers composés long-temps après. Ce fut une grande douleur. Mais la calamité de novembre 93 surpassa tout. Son père était juge de paix à Lyon avant le siège, et pendant le siège il avait continué de l'être, tandis que la femme et les enfans étaient restés à la campagne. Après la prise de la ville, on lui fît un crime d'avoir conservé ses fonctions ; on le traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous les yeux la lettre touchante et vraiment sublime de simplicité, dans laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse et l'élévation pure de l'àme humaine en ces extrémités. Je cite quelques passages religieusement et sans y altérer un mot :

(( J'ai reçu , mon cher ange , ton billet con- (( solaleur ; il a versé un baume vivifiant sur « les plaies morales que fait à mon âme le re-

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