‹ Essai sur la philosophie des sciences;Chapitre 39 sur 70 · XVJ · texte numérisé non relu

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puis passer presque cxcluslvemenl , pour de longues années, à l'itlëologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la physique , en 1820 , le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire : singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence féconde , qui s'enricliit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît incessamment.

Celui qui , à dix-huit ans , avait lu la Mécanique analytique de Lagrange, recitait donc à vingt ans les poètes, se berçait du rhythme latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même a composer des vers dans cette dernière langue. 11 entamait aussi le grec. 11 y a une description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse (1) •• il aimait à la réciter successivement dans les trois langues.

Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces momens tout une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante et qui est bien de lui ! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en tout sens alors

(1) Homère, Iliade, VI; Virgile, Enéide, XI; et le Tasse, probablement Jérusalem délivrée , chant IX , lorsqu'Argilan , libre enfin de sa prison , est comparé au coursier bvlliqueux qui rompt ses liens. i^

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avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse , il ne la voyait pourtant et ne Tadmirait que sous un voile qui fut levé seulement plus tard. Il était myope et 11 vint jusqu'à un certain âge sans porter de lunettes ni se douter de la différeuce. C'est un jour, dans l'île Barbe, que, M. Bailanche lui ayant mis des lunettes sans trop de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme a une seconde vue tout d'un coup révélée : il contemplait pour la première fois la nature dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la prunelle humaine.

Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre , dans les papiers de tout genre, amassés devant nous et qui nous sont confiés , trésor d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de poèmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, madrigaux, charades^ etc. Je trouve des scènes écrites d'une tragédie d'jégis, des fragmens, des projets d'une tragédie de Conradin^ d'une Iphigénieen TaU" ride... y d'une autre pièce où paraissaient Carbon et Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus ; un morceau d'un poème moral sur la

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vie; des vers qui cëlèbrenirAssemblée constituante ; une ébauche de poème sur les sciences naturelles ; un commencement assez long d'une grande épopée intitulée V jiméricide y dont le héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commenceraens forme deux ou trois feuillets, d'ordinaire de sa grosse écriture d'écolier, de celte écriture qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible, et la tirade s'arrête brusquement , coupée le plus souvent par des j: et ^, par la formule générale pour former immédiatement toutes les puissances d un polynôme quelconque : je ne fais que copier. Vers ce temps, il construisait aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il fit des vers. Mais on a là-dessus trop peu de données pour eu parler. Ce qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose oii manque , non pas la facilité , mais Tart , ce que prouve cette littérature poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, exubérance et inquiétude en tous sens, de ce cerveau de vingt et un ans, dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment supérieur, le sentiment le plus cher et le plus

universel de la jeunesse, mauquall encore, et le cœur allait éclater.

Je trouve sur une feuille , dès long-temps jaunie, ces lignes tracées. En les transcrivant, je ne nie permets point d'en altérer un seul mot , non plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait :

(\ Parvenu a l'âge où les lois me rendaient « maître de moi-même, mon cœur soupirait (( tout bas de l'être encore. Libre et insensible « jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. (( Élevé dans une solitude presque entière , (( l'étude et la lecture , qui avaient fait si longf( temps mes plus chères délices, me laissaient (( tomber dans une apathie que je n'avais ja- « mais ressentie, et le cri de la nature répan- (( dait dans mon âme une inquiétude vague et H insupportable. Un jour que je me promenais (( après le coucher du soleil , le long d'un ruis- (( seau solitaire... »

Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et sous le titre : Amorum , contient, jour par jour, tout une histoire naïve de ses scntimens , de son nmour, de son mariage , et

va jusqu'à la mort de robjet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y rëtléchissant , pourquoi n'en seraii-il pas ainsi? Ce savant que nous avons vu cliargé de pensées et de rides, et (\\\\ semblait n'avoir dû vivre que dans le monde des nombres , il a été un énergique adolescent; la jeunesse aussi l'a touche, en passant, de son auréole ; il a aimé , il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, b'était recouvert , s'était oublié. Il serait peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie , ce journal de son cœur, ce cahier à' Amorum enseveli.

Pourtant il fallait pensera Tavenir. Le jeune Ampère était sans fortune , et le mariage allait lui imposer des charges. On décida qu'il irait à Lyon ; on agita même un moment s'il n'enlrerair pas dans le commerce ; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse , libranes , cousins de sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant , par le fait de ses nouvelles occupations , le cours naturel des idées mathématiques reprenait le dessus dans son

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