‹ Essai sur la philosophie des sciences; ou, Exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humainesChapitre 16 sur 34 · III · texte numérisé non relu

III

Sciences du troisième ordre qui ont pour objet l'étude, la comparaison et V explication des faits relatifs à V existence passée ou actuelle des sociétés hu* maints. . * . ri • ' '

L'ethnologie et l'archéologie viennent de nous faire connaître ce que Ton peu,t appeler le matériel des sociétés humaines $ étudions maintenant ces

mêmes sociétés mises en action par les senti mens et les passions qui les animent.

a. Énamération et définitions.

i . Chrono graphie. Ou Ta dit souvent , sont comme des individus; elles naissent, se développent peu à peu ; elles ont des relations de voisinage , vivent en paix ou en guerre avec les sociétés voisines; elles agissent sous l'influence des sentimens et des passions des individus, qui deviennent les sentimens et les passions de la multitude; elles vieillissent, elles meurent. Pour étudier cette vie des sociérï tés , il faut commencer par l'observation des faits. Or, le simple récit ou la simple exposition des faits concernant la me des sociétés constitue une première science du troisième ordre à laquelle je donne le nom de Chrono graphi e , du mot xpovoypocfta, qui a cette signification dans la langue grecque.

Lorsque je dis que la chronograpbie se borne à la simple exposition des faits, je n'entends pas qu'on doive en exclure l'indication des causes prochaines et évidentes des événement qu'on raconte; car ces causes sont aussi des faits. Il appartient à la chronographie de dire comment chaque événement a influé sur ceux qiu" l'ont suivi; à montrer, par exemple, dans le refus que fit Louis XIV d'employer le prince Eugène j la cause d'une partie des désastres que la

France éprouva sous le règne de ce roi; et quand ] comme je le dirai tout à l'heure, j'ai fait, sous le nom de philosophie de l'histoire, une science de l'étude des causes des diverses destinées des nations, je n'ai pas voulu retrancher de la chronographie ce qui se rapporte à la raison naturelle des événemens*, et je n'ai réservé pour la philosophie de l'histoire que l'étude des véritables causes qui tiennent à l'ensemble de la vie des sociétés, et qui en amènent successivement les divers développemens.

2. Chronognosie, Mais, le plus souvent, les récits des faits historiques, surtout ceux que nous trouvons dans ce qui nous reste de l'antiquité, laissent beaucoup à désirer*, leur authenticité, leur date précise , sont trop souvent incertaines. Les recherches à ce sujet qui doivent nous en donner une connaissance plus exacte et plus précise, constituent une seconde science du troisième ordre à laquelle] 'ai donné le nom de Chronognosie, tiré de la même racine , Xpôvoç, temps, que le mot chronographie, et indiquant par sa terminaison cette connaissance plus approfondie. »

3. Histoire comparée. Celui qui voudra connaître à fond l'histoire des sociétés humaines , ne se bornera pas aux deux sciences dont nous venons de parler. 11 comparera l'enchaînement des événemens chez les diverses nations , les développemens successifs de la civilisation et des idées dominantes à chaque époque.

DlClliUl PA&TIB. 7

fl reconnaîtra chez les différens peuples une première époque, qui est pour eux ce que l'enfance est pour l'homme , où n'ayant encore qu'un peth nombre d'idées , ces idées sorti profondément empreintes dans l'esprit de tous les individus dont ils se composent} où les croyances sont vives , l'esprit militaire 9 exalté; les lois , simples et sans indulgence; l'autorité, le plus souv ent absolue; une seconde époque, où naissent de nouvelles idées , de nouveaux besoins , de nouveaux sentimens; où les lois deviennent plus humaines, les mœurs plus douces. Arrivent ensuite des époques où la civilisation se perfectionne, où la guerre cesse d'être l'unique motif des efforts des nations , où le commerce accumule les richesses , où le bien-être des individus s'accroît, mais où il arrive ordinairement que les croyances s'affaiblissent, que 1 egoïsme remplace dans les coeurs le dévouement à son pays , où les mœurs perdent en sévérité ce qu'elles ont en politesse ; d'autres époques enfin où la décadence des institutions sociales amène celle des peuples en eux-mêmes: c'est là l'histoire véritable , non celle des batailles, des sièges, des conquêtes, mais l'histoire du genre humain , étudiée compara tivement dans tous les lieux et dans tous les temps. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que c'est l'histoire considérée sous ce point de vue qui doit établir le synchronisme des annales des différens peuples , tracer le ta* bleau de la naissance, des progrès, des révolutions

et delà chute des empires , étudier l'action mutuelle, soit physique, soit intellectuelle, que les nations ont exercée les unes sur les autres, et découvrir, d'après l'observation, les lois générales, fondées sur la native de l'esprit humain , qui ont présidé à ces grands change mens. Tels sont les divers objets de la vaste science à laquelle j'ai donné le nom d' Histoire comparée.

4- Philosophie de l'histoire. Les faits une fois exposés dans la chronographie , discutés dans la chronognosie, enchaînés dans un vaste système et liés par tous les rapports qu'il est possible d'établir entre eux dans l'histoire comparée , on peut s'élever à un genre de considérations encore plus intéressant 5 c'est l'explication de ces mêmes faits , la recherche des causes qui les ont produits , bien moins celle de ces causes accidentelles dont j'ai parlé à l'article de la chronographie | en disant que c'était à elle de les indiquer, que la recherche des causes qui tiennent, tant à la nature de l'esprit humain, qu'aux opinions, aux sentimens , aux passions qui se sont développés chez les diverses nations , qui ont déterminé leur caractère particulier, et , si l'on peut s'exprime* ainsi , constitué leur vie morale ; c'est la raison de ces lois déduites de la comparaison des événemens et dont nous venons de parler dans l'article prépédent 5 ce sont enfin les conséquences qu'on peut en tirer relativement au sort futur de chaque nation actuellement existante, d'après l'élat intellectuel et moral où elles

se trouvent, et s celui même de l'ensemble du genre humain. Je conserverai à la science qui s'occupe de ce grnrc de considérations le nom de Philosophie de l'histoire, sous lequel elle est déjà connue, du moins en partie.

Page 1