LA LIBERTÉ EST SACRIFIÉE A LA DÉMOCRATIE ABSOLUE
Robespierre et Saint-Just étaient tout-puissants. Ils purent avec une pleine sécurité jeter les fondements de l'œuvre de rénovation si longtemps annoncée. Ne voulant pas la compromettre par des essais prématurés, ils résolurent d'y préparer les esprits par la réforme des mœurs et la réhabilitation des idées religieuses. Ce fut en quelque sorte leur période de prédication. Toutes leurs harangues commençaient par la vertu et finissaient par l'Être suprême. Bientôt, ils firent un code de ces préceptes de la morale privée, qui ne relèvent que de la conscience individuelle, et, comme Calvin dans sa petite démocratie de Genève, ils annoncèrent clairement, sans toutefois la mettre
encore en pleine exécution, l'idée de donner des sanctions pénales à la pratique de la Simplicité, de la Modestie, de la Pudeur, de la Frugalité. Ils promirent des primes à l'Innocence et des récompenses publiques à la Sensibilité. Ils appelaient cela « mettre la vertu à Tordre du jour. » Il y eut des hommes envoyés à l'échafaud pour avoir « tenté de corrompre la conscience publique par le spectacle de leurs vices. » La vertu ou la terreur! disait Saint-Just. Insensé qui croyait que la vertu s'organise comme une mesure de police, et qui se flattait de lui donner pour adorateurs des cœurs de forçats pétrifiés par la crainte! On n'adore pas la vertu dans le temple de la Peur ! Du reste, tel est le lien qui unit toutes les vérités morales, que l'idée de vertu séparée un seul instant de l'idée de liberté, n'offre plus aucun sens a l'esprit.
En même temps, ils faisaient presseutir des lois somptuaires par leurs violentes déclamations contre « la voracité des égoïstes et la gloutonnerie des riches. » On sait quel rôle ils firent jouer dans le procès des Danton istes aux dîners de Camille, et aux repas à c-eut écus par tète de Danton. Ils répétaient les diatribes de Rousseau contre les funestes effets du luxe. Ils tonnaient contre l'abus des plaisirs « illégitimes, »
soulevant à leur insu un problème difficile à résoudre. Quelle serait, en effet, la mesure du plaisir légitime? L'estomac du paralytique Couthon, ou le cœur de l'eunuque Robespierre? Si ces fanatiques eussent vécu, leur tempérament serait devenu partie intégrante du gouvernement de la République.
L'inauguration du culte de l'Être suprême fut le couronnement de la réforme morale. L'idée de cette résurrection du principe des religions d'État était empruntée à Rousseau comme toutes les opinions de Robespierre. C'était cette religion civile dont parle le Contrat social ; déduction, d'ailleurs, irréprochablement logique de tout le système. Du moment que la société peut considérer comme vrai et légitime tout ce qui lui est utile, elle a le droit de faire au citoyen son culte tout comme ses mœurs et son éducation. Rousseau s'était efforcé, mais en vain, d'atténuer cette conséquence extrême.
Aussi, malgré ses hypocrites protestations en faveur de la liberté des cultes, Robespierre fut-il amené par la même logique à laisser voir que son œuvre n'était pas même conciliable avec la liberté des opinions. En brûlant devant le peuple assemblé la statue de l'Athéisme faute de pouvoir encore brûler des athées,
c'est le fantôme de la libre pensée mourante qu'il livrait aux flammes. Un de ses fidèles trahit le secret du pontife le jour où il émit le vœu « qu'on bannît de la République ceux qui ne croyaient pas à l'existence de l'Être suprême. » Contrarié par cette indiscrétion intempestive, Robespierre répondit qu'on devait « laisser cette vérité dans les écrits de Jean -Jacques. » Mais on put voir par les notes trouvées dans ses papiers qu'elle n'y eût pas dormi longtemps. L'acte d'accusation de Chaumette était d'ailleurs un précédent assez significatif.
Quant aux réformes qu'il méditait dans les institutions politiques et sociales, quelle allait être sa ligne de conduite? S'en tiendrait-il strictement comme par le passé à l'autorité de son maître, ou bien entraîné par une émulation dangereuse sur les traces des nouveaux tribuns qui déjà accusaient sa timidité, les suivrait-il jusqu'au bout dans les voies de la démocratie extrême ?
C'est la loi des théories absolues d'aller toujours en se rétrécissant, en s'épurant, comme disent les sectaires, en écartant toute titténuation comme un mensonge, et tout ménagement comme une faiblesse. Loi terrible, mais loi bienfaisante, car si elle lestrans*-
forme souvent en instruments de supplice, elle les force de dire leur vrai nom, et les démasque si bien, que tel qui les avait applaudies au début sous leurs premiers déguisements, recule d'horreur lorsqu'il les voit à l'œuvre. Et comme un seul homme pourrait rarement suffire à cette tâche, elle en emploie plusieurs. Rousseau, je l'ai déjà dit, n'aurait été qu'un très infidèle disciple des théories du Contrat social; son livre sur le gouvernement de Pologne en est la preuve. Il domine trop son système pour en avoir la superstition. Robespierre vient, l'homme de la lettre, l'esclave laborieux du texte. Mais il manque de l'audace d'esprit, de l'initiative nécessaire pour en tirer les conséquences lointaines, pour le compléter et l'amender au besoin. — Voici Saint-Just, et après Sain t-Just, Babeuf.
Le Contrat social, en effet, par sa négation implicite de la propriété (car c'est la nier que de la faire dépendre de l'État) et par sa négation très expresse des droits individuels, aboutit logiquement au communisme pur. Que Rousseau et Robespierre en aient eu pleinement conscience ou non, il importe peu. Ce n'est pas leur personnalité qui est en cause ici, c'est un système. Ce qui est certain, c'est que Robespierre
était, quand la mort le surprit, surlapente qui y mène, que tout le remède qu'il trouvait au problème du paupérisme, était de prendre arbitrairement à ceux qui avaient pour donner à ceux qui n'avaient pas, et que ses dernière discours sont pleins de déclamations et de menaces contre les « bourgeois » et contre * les riches, » vocabulaire jusque-là presque inconnu dans la Révolution.
Il est très permis de supposer, d'ailleurs, que les plans de Saint-Just, son ami et son bras droit, ne lui . étaient ni inconnus, ni étrangers. Il y avait assez longtemps que l'un et l'autre annonçaient ce projet d'institutions que le temps nous a rendu après leur mort, et qui n'a fait que confirmer les présomptions autorisées par leurs discours et leurs actes. Ce sont en apparence des notes sans liaison, mais c'est en réalité un système dont toutes les grandes lignes sont très nettement arrêtées, et dont les détails seuls sont restés inachevés. La forme peut encore se modifier, mais le principe est fixé. On voit là, dans sa simplicité, l'idée qui sert de transition naturelle entre le Contrat social et les lois agraires :
« Le citoyen est celui qui ne possède pas plus de biens que les lois ne permettent d'en posséder. »
« 11 ne faut ni riches, ni pauvres. »
« Je défie qu'iï n'y ait plus de pauvres, si l'on ne fait eu sorte que chacun ait des terres. »
Cette progression commence à Rousseau et aboutit à Babeuf. C'est Saint-Just qui remplit l'entre-deux, et le tribun le considérait justement comme son précurseur.
Ce qui donne un caractère tout à part à cette utopie d'ailleurs peu originale, et presque littéralement copiée deMably, c'est le sérieux avec lequel il y croit. On sent qu'on est ici en présence, non d'un rêve, mais d'une résolution arrêtée ; ou si l'on veut voir en lui un rêveur en raison de la singulière exaltation de ses pensées , il est de ceux chez qui le rêve double la faculté d'agir. 11 poursuit son idée fixe avec la sécurité , la persévérance obstinée, la précision mécanique et imperturbable du somnambulisme.
« Ce n'est pas le bonheur de Persépolis, avait-il dit à la Convention, c'est celui de Sparte que nous vous avons promis. » Ce n'était point là dans sa bouche une figure oratoire, mais l'expression pure et simple de ses projets. Il avait étudié sérieusement son modèle, et savait à peu près tout sur Sparte , sauf ceci :
que Sparte est impossible sans les ilotes. Du reste
dans sa république comme à Sparte, l'État s'empare du citoyen dès sa naissance pour l'arracher à la tyrannie de la famille , à ce que Robespierre appelait « le fédéralisme domestique, » il l'élève, prononce sur sa vocation, lui compose, par un procédé uniforme, ses mœurs, ses opinions, sa religion, lui rationne jusqu'à l'amitié et à l'amour , et lui impose jusqu'à la forme et à la couleur de ses habits. Tout y est prévu et réglé comme daus ces ridicules programmes des fôtes que David écrivait sous sou inspiration, et où les bourgeois de Paris effarés, hébétés d'épouvante pouvaient lire dès la veille de la cérémonie la description attendrissante de leur enthousiasme et de leur ivresse : « Le vieillard, les yeux mouillés des larmes de la joie, sent rajeunir son âme et son courage. — Le peuple fait retentir l'air de ses cris d'allégresse. — Les filles promettent de n'épouser jamais que des hommes qui auront servi la patrie. — Les mères s'enorgueillissent de leur fécondité, — l'astre du jour...., etc. »
Quant aux moyens, leur nature est impliquée par le programme môme qui suppose forcément un pouvoir absolu et une inquisition perpétuelle. Cet idéal est suffisamment connu et jugé. En substituant jusque dans les actes les plus insignifiants la volonté de l'État
à celle de l'homme, il tue en lui avec la personnalité et le libre arbitre, le principe unique de toutes les grandeurs de l'âme humaine, et le réduit à l'état d'une machine sans vie et sans conscience. Le système de Saint-Just, de même que celui de Robespierre, est exactement, sauf quelques variantes sans importance, le régime que les jésuites avaient récemment mis en pratique chez les sauvages du Paraguay.
Si on les compare l'un et l'autre à leur successeur Babeuf, on trouve que Robespierre eût plutôt organisé l'État comme un couvent , Saint-Just plutôt comme une caserne, Babeuf plutôt comme une ruche ou comme une fourmilière. Celui-ci, en effet, subordonne tout à l'apaisement des besoins inférieurs, et efface, chez les citoyens de sa république, jusqu'aux derniers vestiges de l'individualité. Or, tout ce qui fait de l'homme une personne, une fois Até, rien ne le distingue plus de l'insecte.
Voilà les institutions qu'à la fin du xvm e siècle une poignée de visionnaires et de forcénés osaient propo-
ser à la France de Voltaire et de Montesquieu ! Voilà les bienfaits, l'avenir de bonheur qui devaient racheter tant de douleurs et de sacrifices, faire oublier tant d'épouvantables hécatombes ! Ah ! on le sent ici.
en songeant à la sincérité du fanatisme de ces hommes funestes, en songeant à leur horrible bonne foi, aux grands côtés de leurs caractères, à leur courage, ii leur persévérance, à leur mépris de la mort, à leur indomptable volonté, à la pureté de leur vie privée, on consentirait peut-être à jeter un voile sur leurs crimes; mais ce qui leur ôtc tout recours et toute excuse, ce qu'on ne leur pardonnera jamais, c'est d'avoir avili tt abaissé le noble idéal de la Révolution, c'est d'avoir fait aboutir ce grand fleuve à cet égout, Mirabeau à Babeuf ! Que nous veulent donc ces apologies obstinées , puisque, ne pouvant accepter sans déshonneur la solidarité de leurs actes, il nous faut encore repousser celle de leurs idées sous peine d'ignominie?
Quoi qu'on fasse, ils ne tiendront jamais dans cette histoire que la place qu'occupe l'exécuteur dans toute société humaine. Qu'ils y restent comme lui , solitaires, mystérieux et muets ; mais qu'on ne se flatte pas de nous faire adorer le glaive parce que nous adorons la justice! Ainsi s'accomplira le jugement qu'ils ont porté sur eux-mêmes. Ils sentaient bien que les services qu'on peut faire valoir à leur décharge sont de ceux pour lesquels on est toujours ingrat, même
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lorsqu'on en profite ; et ils disaient : « Que nos noms soient flétris !» — Ils le sont pour l'éternité.
Du reste, le triomphe de ces apôtres de l'unité ne pouvait être de longue durée : telle qu'ils la rêvaient, elle n'était possible que comme la paix dont parle Tacite, par la solitude qui succède à l'extermination : a Solitudinem faciunl, pacem appellant. » Cette triste folie de l'unité explique seule l'aveuglement qui poussa Robespierre à attaquer les Comités. Si l'on réfléchit au caractère inflexible de ses opinions, si l'on songe surtout qu'aux yeux de ce pontife toute dissidence était un crime, on s'assure qu'il eût tué autour de lui jusqu'à ce qu'il fût resté seul; car l'unité, comme il la comprenait, ne pouvait s'obtenir qu'à ce prix. Et une fois seul, il eût brûlé sa main droite et arraché un de ses yeux au nom de l'unité.
On a souvent affirmé qu'à la veille du 9 thermidor, Robespierre était sur le point d'inaugurer une ère de clémence et de gouvernement légal qui eût promptement cicatrisé les plaies de la Terreur. Il fit en effet briller cette espérance aux yeux des hommes de la Plaine pour avoir leur alliance contre les bêtes féroces du comité Billaud-Varennes et Collot d'Her-
bois, et il est possible qu'il y ait cru lui-même. Mais l'histoire ne peut partager une telle illusion, si toutefois il l'a eue. Cette supposition n'est pas seulement en contradiction avec tout ce qu'on sait de son caractère ; elle s'appuie sur des faits insuffisants , même pour établir une présomption. On s'autorise surtout de ce que , dans son discours du 8 thermidor, il réclamait la .mort des membres du Comité et des débris du parti dantoniste, comme le « dernier sacrifice » que la République eût à s'imposer.
Le fait est vrai; mais que veut-on en conclure? Ce mot de dernier sacrifice, il l'avait employé pour les Girondins, il lavait employé pour Jacques Roux et ses complices , il l'avait employé pour la Commune et les Hébertistes, puis pour Camille et Danton. Aujourd'hui , il le répétait machinalement sans même se douter des sanglants démentis qu'il s'infligeait à lui-même. Mais si ce mot n'était pas dans sa bouche une affreuse ironie, n'attestait-il pas du moins un esprit qui n'appartenait plus qu'au sombre démon de la haine? Ne venait-il pas d'ailleurs de rédiger et de faire voter à lui seul cette abominable loi du 22 prairial, auprès de laquelle la loi des suspects, de si lugubre mémoire , pouvait passer pour une inspira-
lion d'humanité el d'indulgence? Elle est restée son testament.
Les lettres de ses agents sont aussi accablantes, si l'on en excepte celles du jeune Jullien contre Carrier. Mais s'il accuse" Carrier de barbarie à Nantes, il accuse Tallien d'indulgence à Bordeaux. Mais les lettres de Lebon, son représentant à Arras, sont d'un fou furieux. Mais celles de Maignet, son représentant à Avignon , sont d'un monstre. Mais les notes trouvées dans ses papiers sont pleines de révélations homicides.
Quoi doue? la mort le surprend calculant une proscription, rêvant l'échafaud, la main dans le sang, et l'on parle de sa clémence î
11 y a , contre les projets attribués à Robespierre, uno raison plus décisive encore : c'est qu'ils sont incompatibles avec le régime qu'il se proposait d'établir en France.
Quand on l'a bien étudié, quand on l'a longuement retourné et scruté sous toutes ses faces, quand on l'a interrogé dans toutes ses conséquences, une vérité frappe tout à coup l'esprit comme un éclair : le seul ressort possible de ce régime c'est — la terreur. L'idée de contrainte et d'intimidation est de-
venue comme une des tonnes, ou plutôt une îles lois de cette intelligence. Elle est indissolublement liée à toutes ses conceptions qui, bon gré ou mal gré, sont forcées de s'adapter à ce cadre de fer.
Robespierre ne conspira pas- contre la Terreur, il conspira pour en avoir le monopole. Les hommes de la Plaine ne s'y trompèrent pas, et ils préférèrent se mettre à la merci d'un Tallien , d'un Billaud, d'un Collot d'Herbois, que de se fier à ses vagues promesses. 11 le savaient bien trop incorruptible pour succomber jamais aux sollicitations de la pitié! Les caresses à la peur et à la lâcheté, qui remplissent son dernier discours , n'avaient pour but que d'acheter la condamnation de ses ennemis.
Les avances calculées, les flatteries doucereuses , les tendres protestations qu'il adresse maintenant à ceux que naguère encore il outrageait insolemment en les flétrissant du nom de Serpeuts du Marais, offrent, pour ce motif, je ne sais quel mélauge de ruse et de bassesse qui avilit jusqu'à la cruauté. Il prend soin de démentir lui-même tout ce faux étalage de sentiments qu'il ne connut jamais, par le sanglant commentaire dont il les fait suivre à chaque page. Il parle d'humanité , mais c'est pour avoir le sang de
Digitiz
Collot. — Il parle de modération , mais c'est pour avoir le sang de Billaud. — 11 parle d'intégrité, mais c'est pour avoir le sang de Cambon. — H parle de douceur et d'honnêteté, mais c'est pour avoir le sang de Tallien. — Il parle de Dieu ! et c'est encore pour avoir le sang de Bourdon (de l'Oise).
On avait tué au nom de la fureur ; on avait tué au nom de la nécessité ; lui seul pouvait imaginer de tuer au nom de la clémence !
Entre le régime conventionnel et le régime consulaire il y a un intervalle assez long au point de vue du temps et des faits, il n'y en a aucun au point de vue des idées. Tous les éléments du second sont contenus dans le premier: ce sont deux expressions successives d'une même nécessité, deux applications différentes d'un même système. Le Directoire ne figure, entre eux, qu a titre d'intermède. Personne ne le prend au sérieux parce que tout l'intérêt du drame est dans le dénoûment qui est depuis longtemps prévu. La dictature est prête: il ne manque que le dictateur.
En attendant qu'il sorte de l'ombre, et se révèle
par de tels signes que tout le monde le reconnaisse et dise : «le voilà ! » la nation découragée, indifférente à tout ce qui avait fait sa gloire, assiste avec ennui aux imbroglios et aux intrigues burlesques qui ont succédé aux grandes tragédies des partis. Elle ne montre plus sa force, sa passion et son génie que sur les champs de bataille. Elle se tourne tout entière de ce coté, ainsi qu'elle a presque toujours fait après ses longues agitations civiles. La France a le privilège de se reposer par la guerre, comme les autres peuples se reposent par la paix.
L'histoire de cette époque est peu connue et mérite peu de l'être. On s'en éloigne instinctivement, comme on s'éloignerait d'une terre inhabitée, parce que rien n'y annonce la vie. On se sent en présence d'une génération languissante, vieillie avant l'âge, prodigieusement sceptique. Elle voudrait bien être corrompue mais elle n'en a plus la force, et elle singe la passion du plaisir, faute de pouvoir la ressentir. Tout ce qu'elle possédait de cœurs généreux, de mâles courages, de convictions ardentes, d'esprits énergiques, épris de la gloire ou seulement de l'ambition, a péri dans la tempête de 93, sauf une poignée de proscrits sauvés eomme par miracle.
380 Conclusion.
11 ne reste que cette foule confuse et indistincte , qui se sent désintéressée dans toutes les luttes et se donne toujours au plus fort, ce troupeau humain dont l'existence ne parait pas avoir d'autre but que la conservation de l'espèce, et avec lui ceux qui , comme Sieyès, ont voulu vivre à tout prix. Ce qui rend le contraste plus criant, c'est que les survivants ont gardé le langage et les allures des morts. Ces trembleurs eneore pâles de leur épouvante, ils enflent leur voix pour faire peur à leur tour. Les hommes de la Terreur étaient en général très déclamatoires, ils aimaient les violences de paroles : toutefois comme leurs actes faisaient pâlir leurs discours on ne songeait guère à en rire. Mais ces airs terribles étant du jour au lendemain usurpés par l'imbécillité et la couardise, on a le sublime du ridicule. De là le grotesque énorme des mœurs et des physionomies que réflètent si bien d'ailleurs les costumes de ce temps. C'est l'âge d'or de la caricature. -
Tout dans cette étrange époque est artificiel et factice, tout est contrefaçon, les idées comme les caractères. On dirait que la légèreté française, le seul élément qui ne change jamais chez ce peuple qui change toujours, veut se venger de la longue cou-
trainte qu'elle a subie par une immense parodie des événements et des personnages de la Révolution. — Voici Saint-Just? non, c'est Babeuf. Voici Danton? non, c'est Barras. Et celui-ci, n'est-ce point le pontife du culte de l'Être suprême? rassurez-vous, c'est le grand-prêtre de la Théophilanthropie, l'inoffensif Lareveillère-Lépeaux. Mais j'entends à grand bruit annoncer la séance des Jacobins. — Les Jacobins n'ont plus rien d'alarmant que leur nom. Voici venir l'armée des beaux fils de la jeunesse dorée qui va disperser à coups de bâton le cénacle des Brutus du jour.
Ainsi lorsque après tant d'efforts et de sacrifices, le moment paraît venu pour la Révolution de mettre à profit sa longue expérience et de réaliser ses promesses, lorsque tous les obstacles sont abattus, toutes les oppositions domptées, lorsqu'il semble qu'on n'ait plus qu'à faire un choix parmi les formes et les conceptions de tout genre créées par son génie pour lui donner son expression définitive, on s'aperçoit que la vie est absente et que les hommes font défaut. Le voilà cet arsenal immense, encombré de trésors sans prix ! Mais le peuple capable de ceindre ces armes divines, de porter l'épée des hommes libres, où est-il mainte-
uant ? allez le demander à la tombe où dorment tant
de héros !
Voilà ce que durent s'avouer bientôt les hommes qui, dans ce temps de défaillance universelle, acceptèrent la tache difficile de donner une constitution à la France. Leur œuvre, fruit tardif d'une expérience qu'on avait payée si cher, était admirablement combinée pour sauvegarder toutes les conquêtes essentielles de la Révolution. Elle était un retour fortement marqué vers les idées de la Constitution de 91, mais **lle avait de plus que son aînée cette fortune inappréciable de trouver table rase, ce qui lui en épargnait les dangereux compromis. Elle peut passer pour un monument de sagesse et de prudence, et sa principale innovation, je veux dire .l'idée de conûer exclusivement à une des deux fractions du Corps législatif ce droit de sanction qui avait été un des grands embarras de la Révolution et qu'on avait toujours été réduit à mutiler en le donnant tantôt au roi tantôt au peuple, cette innovation, dis-je, est une des plus belles conceptious de la science politique et sera tôt ou tard utilisée. Mais que peuvent des institutions que personne ne comprend, n'aime, ni ne respecte? Il ne s'agissait plus d'inventer un mécanisme plus ou moins
parfait, il s'agissait de créer une grande volonté nationale, un fonds commun d'idées et de croyances politiques, un esprit public ayant conscience de lui* môme.
A la place de tout cela, il y avait le vide ; et l'auteur de la Constitution de Tan nu Daunou, le caractère le plus irréprochable, l'esprit le plus élevé et le plus ferme de ce temps, dut céder la place à Sieyès, cet architecte du vide. Daunou supposait un peuple qui veut être libre et qui veut vivre ; la seule préoccupation que trahissent clairement les combinaisons de Sieyès c'est l'ambition de trouver des ressorts si ingénieux et si perfectionnés qu'ils suppléeront a la vie elle-même, et épargneront à cette nation fatiguée jusqu'au souci d'agir et de vouloir. Ils ressemblent de tous points à ces mécanismes dans lesquels on emprisonne les malades atteints d'une débilité incurable ou les membres frappés d'atrophie. À force de diviser et de subdiviser Faction et la volonté, il les supprimait toutes deux. Les dernières élucubrations de cet esprit dévoyé rappellent tout à fait ces jeux de la scolastique où, sous un appareil logique des plus compliqués, on cherche en vain le raisonnement et la pensée. A sa savante et gigantesque machine, il ne
manque qu'une chose : le mouvement. C'est le chefd'œuvre de l'inutilité transcendante, et le triomphe de l'apparence.
La Constitution de l'an ui, au lieu d'établir un régime durable comme elle eût été très propre à le faire en tout autre temps, malgré sas imperfections, ne servit qu'à rendre plus manifeste l'impuissance de la nation à être libre, el à lui faire désirer plus vivement l'homme assez habile pour l'en consoler en la dissimulant sous des dehors glorieux. Par cet hommage rendu à la liberté au moment de se retirer de la scène, la Convention avait voulu réparer autant qu'il était en elle le mal causé par le règne de l'arbitraire, mais il était trop tard. Ses actes avaient eu un tout autre retentissement que cette vaine rétractation dont l'esprit populaire était radicalement incapable de comprendre le sens, et où les habiles ne voyaient qu'un désir jaloux de briser l'instrument dont elle s'était servie, afin que personne ne pût en profiter après elle. Quand un peuple a été si longtemps démoralisé par le spectacle des abus de pouvoir, quand il a perdu le respect de la loi, quand les simulacres de partis qui s'agitent encore dans son sein, n'ont ni aucune conviction, ni même aucune espérance commune, et que par suite l'unité
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(le pensée et d'action qui est nécessaire à sa vie manque de ses principes essentiels, ce peuple ne peut plus avoir qu'un gouvernement, celui de la force.
La France en était précisément arrivée à ce point fatal: il n'y avait plus de conscience publique. Trop peu nombreux pour se soutenir par leurs propres forces, les amis de la liberté étaient placés entre des opinions irréconciliables qui ne pouvaient ni se faire une concession ni avoir un seul point de contact. A cette anarchie des opinions se joignait un tel mépris de la légalité que tout scrupule à cet égard passait pour le signe d'un esprit borné. Les institutions n'étaient aux yeux des partis que des abris, des places de sûreté où chacun se retranchait de son mieux afin d'y foudroyer ses adversaires. Aussitôt qu'ils rencontraient un obstacle ils en appelaient à la conspiration, ou, s'ils pouvaient, aux coups d'État, et les pouvoirs publics donnaient l'exemple. Lorsqu'un de ces coups de main avait réussi, le seul sentiment qu'en éprouvaient les victimes, était le regret de ne l'avoir pa s prévenu par l'emploi d'un moyen analogue.
Pourtant au milieu de ce chaos de contradictions,
il y a un point sur lequel tout le monde est d'accord
sans le savoir. Entre ces partis si divisés, il y a un
trait commun : ils appellent tous la dictature. Les royalistes la réclament pour la restauration de l'ancien régime, les débris du parti terroriste pour l'établissement de la Constitution de 93, Babeuf, enfin, pour fonder « une égalité telle qu'il n'y ait plus d'autre différence parmi les hommes que celle de l'âge et du sexe, qu'il n'y ait plus pour eux qu'une seule éducation et qu'une seule nourriture. » Ainsi ce peuple ne comprend plus que la dictature ; ce n'est plus qu'à coups de dictature qu'il manifeste sa volonté, en thermidor, en fructidor, en floréal, en prairial; et nonseulement il la pratique, mais il en rêve ; il ne lui suffit pas de lui rendre hommage dans le monde des faits, il l'adore jusque dans ses utopies!
Alors paraît Bonaparte.
Bonaparte est le successeur direct de la Convention et des Comités. Il s'est hardiment proclamé leur héritier et il a dit vrai. Il disait encore : « C'est moi qui suis le pouvoir constituant ! » ce qui signifiait qu'il était le véritable représentant, leseul tribun du peuple, et que la souveraineté sans limites était en lui. Le dogme de cette souveraineté une fois admis, comme il l'était par la démocratie depuis la mort des Girondins et de Danton, il n'y avait pas d'objection fondée
à élever contre lui. Qu'importe en effet que les pou* voirs soient délégués à un homme au lieu d'être confiés à une assemblée, s'il n'y a rien de changé à leur étendue? En cela tnème il y avait une simplification tout à sou avantage, et c'était un pas de plus vers la réalisation de cette unité absolue qui était le rêve favori de la démocratie nouvelle. L'arbitraire d'un seul a d'ailleurs sur celui d une assemblée, cette supériorité qu'il impose une responsabilité plus réelle. Un dictateur n'a pas ce refuge de l'anonyme qui protège les membres d'une assemblée et qui, en 93, avait couvert tant de lâchetés ; et lorsqu'il ne se sent plus responsable devant sa conscience, il se sent responsable au moins devant sa gloire.
Bonaparte sortait des rangs de la démocratie la plus avancée, comme Cromwell sortit du bataillon sacré des Têtes-Rondes , du sein du puritanisme le plus exalté. On connaît ses liaisons de jeunesse avec le frère et les amis de Robespierre. 11 eut le mérite peu commun de ne jamais renier ce début de sa vie ; il a toujours parlé d'eux en termes pleins de réserve et d'estime. H y a de lui des opuscules datés de cette époque, où sa supériorité se révèle déjà par une concision , une énergie , un mouvement, et en même
temps par je ne sais quelle inquiétude qui dénotent une âme ambitieuse et profonde, mais dont les idées n'ont rien qui les distingue des doctrines du parti. A mesure qu'il s'éleva , ses vues et ses plans se modifièrent, mais non ses principes. Il apporta dans leur réalisation plus d'expérience des choses humaines, plus de maturité , plus de grandeur, un génie plus sûr de lui-même , et aussi plus de préoccupations personnelles , mais il ne cessa pas de servir la cause qu'il avait embrassée. Ceux qui ont cru démontrer des apostasies dans les métamorphoses successives que subit sa pensée , n'ont démontré que leur propre inintelligence. Le Consulat n'était qu'une première épreuve de l'Empire, et l'Empire était la réalisation la plus glorieuse qu'on pût rêver de l'idéal démocra- • tique d'unité, d'égalité, de souveraineté illimitée que Bonaparte avait adopté dès sa jeunesse, et que la Convention et les Comités avaient invoqué pour justifier leur dictature. La seule différence notable à relever entre leur interprétation et la sienne, c'est qu'ils avaient plus donné aux formes civiles, et que Bonaparte donnait plus aux formes militaires.
Si nos observateurs à courte vue s'y sont mépris, les contemporains ne s'y trompèrent pas. Quelsfurent
les appuis les plus solides, les coopérateurs les plus zélés, les plus persévérants de l'empereur dans la plupart de ses entreprises ? ce furent les hommes de la dictature conventionnelle, les hommes de la démocratie extrême; et en cela ils restèrent fidèles à leur foi politique. De nos jours, nous avons assisté à un spectacle analogue. Tous les éléments essentiels de l'ordre de choses qu'ils avaient appelé, ils les retrouvaient dans le régime nouveau, mais agrandis, transformés par son génie , puissamment assurés contre les dangers de l'anarchie, et consacrés par l'unanime adhésion des masses populaires qui n'y voyaient que la suppression de quelques ressorts inutiles. Sous un nom différent ils continuèrent à servir le même maître. Et ceux d'entre eux qui par un scrupule malentendu se crurent tenus à lui faire une ombre d'opposition, le virent s'élever avec un secret orgueil, avec un sentiment de complaisance et de satisfaction intime, n'attendant qu'un prétexte honnête pour se donnera lui. De quel droit l'eussent-ils donc désavoué ou combattu? Est-ce à la cause de répudier l'effet?
Tous viennent a leur tour le reconnaître et le saluer comme leur roi légitime, tous ceux du moins qui ont survécu: Garât, Fouché, Treilhard, Cambacérès,
Rœderer, Thibeaudeau, Grégoire, etc. Leur place était marquée d'avance parmi les hauts dignitaires de l'empire. Barrère est trop compromis pour être employé ostensiblement, mais il servira comme conseiller secret. Carnot lui-môme, ce caractère si ferme, cette probité si intacte, ce n'est pas impunément qu'il a participé à l'arbitraire des Comités. Il a beau s'en défendre ce dernier des Romains, il s'appellera « le comte Carnot ! »
Pour rencontrer un homme qui résiste à l'entraînement universel, qui ne se laisse éblouir ni par l'éclat delà gloire ni par les séductions du pouvoir, et maintienne jusqu'au bout sa protestation solitaire mais persévérante et immuable, il faut le chercher parmi les survivants de ce premier âge de la Révolution, temps de jeunesse et de généreuse ardeur où ses fils ne savaient pas encore séparer le culte de l'égalité de celui dê la liberté. Il en reste un, au milieu de ce peuple oublieux, et c'est Lafayette— honneur qui revenait de droit à l'ami de Washington. Un seul, mais c$la suffit. Quand il porte un tel dépôt un homme vaut une nation, et plus il est isolé plus il est grand !
Cette protestation de l'homme qui avait été le pre-
piier soldat de la Révolution et qui était son dernier témoin, cette voix courageuse et importune qui semblait sortir de sa tombe après avoir tant de fois retenti sur son berceau, elle était toute la moralité de cette longue histoire ; elle résumait dans un mot les griefs que la postérité confirme déjà au nom de la vérité et de la justice; elle réclamait contre l'abandon des plus nobles conquêtes de 89 ; elle rappelait par ce seul nom tous les grands citoyens qui avaient versé leur sang pour elles; elle revendiquait pour les fils l'héritage des pères, en le protégeant à la fois et contre leur ingrat oubli et contre toute prescription au profit de ses usurpateurs.
Préparée par le mouvement philosophique le plus universel que le monde ait vu, la Révolution française accepta au nom de l'humanité la tâche d'en réaliser tous les développements et tous les principes. Et ceux qui lui imposaient le plus de sacrifices furent ceux qu'elle embrassa avec le plus d'ardeur. Mais bientôt arrêtée par des obstacles inouïs, combattue par des passions perverses, envahie par le fanatisme et l'esprit de secte, exploitée par l'intérêt et l'ambition, on la vit dévier insensiblement de sa ligne première, et elle finit par abandonner la moitié de ses conquêtes couiuia
pour mieux assurer les autres. Ce résultat fut dû sans doute en partie à des difficultés au-dessus des forces humaines, en partie aux fautes des partis, mais de toutes les causes auxquelles on peut l'attribuer, aucune n'eut une influence plus funeste que la scission à jamais déplorable qui s'établit entre les idées libérales et les idées démocratiques, scission que nous avons vu renaître depuis pour ramener les mômes désastres. Bien que ce malentendu ait été envenimé à plaisir par des théories insensées, il a moins été l'ouvrage des hommes que celui des préjugés enracinés de temps immémorial dans l'esprit et les habitudes de la nation. On ne répare pas en un jour les vices d'une éducation de plusieurs siècles.
Quoi qu'il eu soit, il a réussi à entraver la marche de la Révolutiou, mais non à obscurcir les grandes vérités qu'elle a proclamées et que la France a pu méconnaître mais qu'elle n'a jamais entendu renier. Elle a successivement brisé tous les essais qu'elles lui ont inspirés, mais c'est comme un artiste en proie aux nobles tourments de l'idéal, toujours mécontent ce son œuvre et toujours ardent à la recommencer. Et c'est en les poursuivant sans réussir à les étreindre qu'elle a parcouru à travers tant de douleurs cette
carrière immense qui s'ouvre au serment du Jeu de Paume et qui se ferme au 18 brumaire. Le reconnaissez-vous ce cercle douloureux, hommes du xix" siècle?
Qu'importe! puisque c'est encore autour de ces vérités que le monde gravite aujourd'hui. Elles iront pas trouvé leur application, leur forme définitive, mais aucune force ne peut désormais les effacer de la conscience humaine, et le jour où elles seront comprises sera le premier jour de leur règne. Il semble malheureusement qu'on ait pris plaisir à multiplier les orthodoxies, les sectes et les écoles comme si on avait voulu faire disparaître le texte sous l'entassement des interprétations Le chapitre des dissidences de la révolution s'est compliqué de celui de nos propres querelles. Sa tradition a subi toutes les violences du paradoxe et toutes les falsifications de l'esprit de système. Il y a des historiens qui ont vu son dernier mot dans le rêve sans nom de Babeuf ; il y a des philosophes qui l'ont vu dans la Charte de 1829 ; il y a des publicistes qui l'ont vu dans je ne sais quelle parodie du gouvernement des Romains de la décadence. Ses dogmes ont été livrés à la dispute et ses héros au fétichisme.
Il faudrait qu'on s'accordât enfin à ne plus voir qu'un seul héros dans la Révolution française, c'est la Révolution elle-même. Il faudrait qu'on cessât d'invoquer sous son nom des idées contradictoires. Il faudrait que ceux qui font profession de l'adorer, se crussent d'abord tenus de la comprendre, en s'attaohant à son esprit, non à son ombre, et en se souvenant qu'au-dessus d'elle, pour suppléer à ses lacunes et à ses obscurités, il y a la raison et la justice. C'est k ce prix seulement qu'elle cessera d'être pour les uns une superstition, pour les autres une sanglante énigme, et sera susceptible de devenir une forte et féconde tradition. Mais qu'on se garde surtout de toucher à sa grande unité, car nous savons ce que coûte une telle profanation ; et si la démocratie qui s'est autorisée de cette unité pour la mutiler, s'obstine ri ne voir que le côté le plus étroit de ses doctrines, rappelons-lui que le premier mot de sa devise n'est pas : Égalité, il est : Liberté !
p'UNE RÉCENTE HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (1).
On a compris de bien des manières l'histoire de la Révolution française, et on Ta envisagée à bien des points de vue; pourtant il n'était venu jusqu'ici à l'esprit de personne de la faire servir de thème ou de prétexte à une apologie personnelle; on concevrait même difficilement un pareil tour de force si l'on ne
(1) Avant d'aborder cet examen d'un ouvrage qui a eu tous les genres de succès, excepté celui d'une estime motivée et réfléchie, on me permettra un mot d'explication, il est toujours très maladroit de s'attaquer à un prédécesseur, surtout lorsqu'une grande popularité semble lui donner raison d'avance. On ne voit là d'ordinaire qu'un calcul tout personnel , et souvent on rencontre juste. Si donc je n'avais consulté ici que les inspirations de la petite politique et de la petite prudence, je me serais abstenu ; mais mon but est tout autre, et il vaut bien qu'on s'expose pour lui à d'injustes soupçons ou même à quelques calomnies. Quant à ce qui est dû à la situation exceptionnelle de l'auteur, c'était à lui de ne pas l'oublier s'il voulait qu'on s'en souvint. En cherchant à ressusciter sous une forme nouvelle, et par l'emploi d'un genre qui exige avant tout une sincérité entière, des préjugés qui ont exercé une si funeste influence sur les classes peu éclairées, il impose à la critique des devoirs plus sévères que
connaissait pas l'affinité profonde qui existe entre les événements contemporains et ceux de cette époque. Ce point de vue qui, à défaut d'autre mérite, possède sans contredit celui de la nouveauté, a été inauguré par son dernier historien, M. Louis Blanc. La pensée qui domine son livre est une justification systématique de ses idées, de ses actes, et du rôle qu'il a joué dans nos propres agitations.
Tout le monde connaît le lien qui rattache les doctrines de ce réformateur à celles de Robespierre: elles n'en sont à vrai dire qu'une application particulière. Cette analogie se retrouve jusque dans sa rhétorique sentimentale, et dans ses ambitions de tribun éphémère. Eh bien ! elle vous donne la clef du livre et le secret de son inspiration. Ce n'est pas autre chose qu'un long et perpétuel panégyrique de la personne cl des opinions de Robespierre. Certes! c'est un beau et noble sentiment que le culte des héros. — Pourquoi faut-il qu'il ne soit si souvent que le culte qu'on se rend à soi-même?
Ainsi s'explique l'étrange accent de passion, de partialité, d'aigreur que prend son récit toutes les fois (pie de près ou de loin on a touché à son idole. De là aussi le dédain si présomptueux avec lequel il a traité les historiens ses prédécesseurs, qui n'ont pas voulu voir dans les théories de Robespierre le dernier mot de la Révolution : M. de Lamartine n'a fait qu'un roman, M. Michèle! qu'une longue calomnie contre Robespierre, MM. Thiers et Mignet « à peine une table
des matières. » Je n'ai point qualité pour justifier ces écrivains illustres dont les travaux se défeudent d'eux-mêmes. Je ne veux venger ici que la vérité. Toutefois, j'ose l'affirmer sans crainte d'être démenti par les hommes qui ont étudié cette histoire dans les documents originaux et non dans les travaux de seconde main, malgré les lacunes, malgré les erreurs en partie inévitables qu'il est facile de relever daus leurs récits, ils y ont apporté incomparablement plus d'intelligence, d'exactitude et de conscience que leur triomphant détracteur. S'ils possèdent moins que lui la science des petits faits, ils savent du moins comprendre les grands et en dégager le sens général. Les amis de la vérité ne parleront jamais de leurs travaux qu'avec une reconnaissance profonde pour les services qu'ils ont rendus à l'histoire.
Si telle est sa susceptibilité à l'égard d'historiens après tout désintéressés et impartiaux, on devine ce qu'elle doit être à l'égard des hommes qui ont eu à lutter contre Robespierre et son triste système. C'est alors une haine, une animosité qui seraient risibles par les subterfuges auxquels elles ont recours, si elles n'étaient odieuses par les calomnies qu'elles lui inspirent contre des hommes qui ne peuvent plus se défendre.
Les grands adversaires de Robespierre furent les Girondins, qui l'effaçaient par les vertus aussi bien que par le génie Ce sont eux que M. Louis Blanc poursuit avec le plus d'acharnement et de mauvaise
foi. Ce sont eux aussi que je choisirai pour principal sujet de cette étude. Les Girondins ont été générale* ment assez maltraités par l'histoire: les historiens constitutionnels ont eu pour eux la haine que Porthodoxie porte à l'hérésie, les historiens montagnards la haine du fanatisme pour des esprits libres. Au fond, ce qui est surtout contre eux aux yeux dece siècle, c'est qu'ils n'ont jamais eu un seul jour de plein succès (1). Quant à notre auteur, ils ont le malheur d'être pour lui des ennemis personnels: qui ne se souvient de ce temps où il accusait ses adversaires politiques de vouloir relever le girondinisme, et écrivait un pamphlet intitulé : « Plus de Girondins!» Lors donc, lecteurs, que d'une âme indignée vous parcourrez ces pages où il jette l'outrage à ces morts illustres, soyez indulgents et pardonnez à l'historien les rancunes de l'homme d'État incompris.
M. Louis Blanc a une façon d'envisager la philosophie de l'histoire qui mérite de figurer parmi les conceptions les plus fantasques de ce siècle d'imagination. Faisant de trois éléments éternels et nécessaires de Thumanité des manifestations successives et partielles, il divise les siècles en trois grandes périodes : celle où a régné le principe d'autorité, celle où a dominé le principe d'individualisme, et enfin celle qui, sous le principe de fraternité, sera consacrée à l'orga-
(1) Si j'ai été inspiré ici par une partialité trop aveugle en leur faveur, le lecteur en jugera par Tapprécialion générale que j'ai porté* sur eu&, et à laquelle je le renvoie hardiment.
irisation du travail et à l'égalité des salaires. Par une subdivision non moins ingénieuse qu'il applique spécialement au xvm e siècle et à la Révolution, Voltaire, Montesquieu, Diderot, d'Àlembert, Turgot, et à leur suite, Mirabeau, les Constitutionnels, les Girondins, les Dantonistes, les Hébertistes sont indistinctement parqués dans « l'école de la sensation ; » et Rousseau Mably, Morelly, Necker, et avec eux Robespierre, Saint-Just, Couthon sont rangés dans « l'école du sentiment. » D'un côté les hommes du passé, de l'autre les hommes de l'avenir. Aux premiers le rôle de la négation et de la destruction ; aux seconds « l'œuvre de recomposition, » l'amour, le dévouement à l'humanité, le progrès ; rôles logiques après tout, puisque « par le sentiment l'homme se répand au dehors, tandis que par là sensation il tend à ramener à lui toute chose. »
Cette opposition si naturelle amène une lutte à mort entre l'école de la sensation et l'école du senti* ment, et c'est à elle que sont dus tous les déchirements qui viennent ensanglanter la Révolution française. L'auteur la déplore en maint passage avec une très vive amertume, et, après avoir gémi sur les catastrophes qu'elle amène, il se demande avec désespoir si elle est faite pour durer toujours. Hâtons-nous de dire qu'il termine son exposé philosophique par une perspective plus consolante : « Mais, dit-il, la sensation est-elle donc l'ennemie naturelle et nécessaire du sentiment? est-ce une guerre éternelle? Non, Dieu
merci !» et il réconcilie ces frères ennemis an nom de « la synthèse!» — Réjouissons-nous avec l'auteur île cet heureux dénoûment.
Métaphysique inofîensive, dira-t-on : mais n'est-ce pas sur ces folies qu'il s'appuiera plus tard pour montrer dans les Hébertistes « les continuateurs de la Gironde, » dans Hébert et Chaumette les héritière de Condorcet, de Vergniaud, de madame Roland? nie serais-je arrêté à ce thème banal, dont la puérilité ferait sourire un écolier, s'il n'était pas le pivot de tout l'ouvrage, si l'auteur ne le rappelait pas à chaque page avec une infatigable complaisance, et si surtout il ne lui servait pas invariablement d'explication toutes les fois qu'il est embarrassé pour en trouver une.
S'il s'agit, par exemple, d'expliquer l'origine de la division entre Robespierre et les Girondins, ira-t-il la chercher dans les mille oppositions de caractère et de principes qui la rendaient inévitable? Non, ce sera dans son thème favori ; ce sera dans une sortie de Guadet aux Jacobins où ce mordant railleur, esprit juste et perçant, devinant de bonne heure le futur pontife de l'Être suprême, avait vivement relevé les hypocrites momeries où il mêlait sans cesse le nom de la Providence à sa propre apologie. Il montrera aussitôt les Girondins athées attaquant Robespierre parce qu'il croit en Dieu, l'apôtre du sentiment écrasant par son éloquence les partisans de la sensation qui lui vouent une haine éternelle, et il résumera
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ainsi son appréciation : « Tels furent ces débats mémorables. Les Girondins y laissèrent échapper ingénument le secret de leur opposition à Robespierre : il appartenait à Vécole de Jean-Jacques (l'école du sentiment!) et le peuple l'aimait.
Eût-il été réel, ce dissentiment métaphysique n'aurait jamais eu, il est inutile de le dire, ni une telle * signification ni de telles conséquences : que faut-il penser s'il est complètement imaginaire? Malheureusement pour le système au moyen duquel on explique à si peu de frais les luttes de cette époque compliquée, il se trouve que tous les Girondins, sauf Condorcet et Guadet, étaient des déistes convaincus et d'ardents disciples de Rousseau ; seulement ils n'acceptaient ses doctrines politiques qu'avec les restrictions que luimême y avait mises.
Lisez les mémoires de Brissot: non-seulement ils respirent à chaque page une foi ardente à la providence et à l'àme immortelle, mais ils professent une admiration exagérée pour Rousseau qu'il place fort au-dessus de Voltaire. Lisez ceux de Louvet: c'est un cri véhément vers Dieu, un appel à la justice éternelle. La mémoire et les écrits de Rousseau y sont exaltés avec un enthousiasme qui touche à l'idolâtrie. Quant à madame Roland, on l'a depuis longtemps nommée la fille de Rousseau et son culte pour lui éclate à chaque ligne de ses admirables mémoires. Si sa croyance à un Dieu personnel n'est pas aussi prononcée, elle déclare hautement « que les idées reli-
gieuses, la croyance d'un dieu, l'espoir de l'immortalité forment le plus beau couronnement de la philosophie. » Buzot exprime en mille endroits et avec encore plus de chaleur les mêmes sentiments. ïsnard accusé d'athéisme écrivit aux journaux du temps cette lettre si connue : « J'ai regardé la nature, je ne suis point insensé, je crois à un Dieu. » Rabaut Saint - Étienne n'était pas seulement un déiste, il était un pasteur protestant. Lanjuinais est resté un catholique fervent jusqu'à la fin de sa longue vie. Fauchet eût été s'il eût pu un fondateur de religion. La Source était pasteur comme Rabaut. Que citer encore? les mémoires de Rioufîe? ceux de Meillan? la lettre touchante qui fut le testament de Salles et qui se termine précisément par une invocation à Dieu et par une citation de Rousseau? celle que Péthion écrivit à sa femme peu d'heures avant sa mort? les lignes navrantes que Barbaroux adressait à sa vieille mère avant d'abandonner son dernier asile?
N'est-ce pas se faire un jeu de la vérité que d'échafauder un système historique sur des distinctions et des hypothèses qui, non-seulement sont philosophiquement insoutenables, mais qui reçoivent un démenti des faits mêmes qu'on ose invoquer en leur faveur?
Mais laissons là cette philosophie pour passer à l'examen du récit des événements.
On se rappelle les causes qui ont précipité la chute des Girondins et les ont poussés à la mort : leur noble obstination à poursuivre les auteurs des massacres de
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septembre, leur tentative pour sauver Louis XVI, leur résistance à la dictature des multitudes personnifiée dans les Sections de Paris et les meneurs de la Commune, enfin l'accusation de fédéralisme.
De tous ces crimes les trois premiers ne sont plus aujourd'hui pour eux que des titres de gloire ; quant au dernier, il est reconnu pour un des plus solennels mensonges dont l'histoire ait conservé le souvenir. Buzot seul parmi les Girondins rêvait le système fédératif, encore le disait-il impraticable tant que la Révolution ne serait pas terminée, et s'abstint-il toujours de développer ses vues à ce sujet. Forcé île renoncer à ces griefs usés sous peine de déshonorer son esprit, M. Blanc s'en est dédommagé d'une façon originale et qui aurait bien surpris ses propres héros. 11 a rejeté sur les Girondinsl'initiative et la responsabilité de toutes les fautes et de tous les crimes qui ont ensanglanté la Révolution française.
Ainsi Robespierre, Amar et Saint-Just les ont envoyés au supplice pour se débarrasser de leur importune opposition à l'établissement de la Terreur et aux mesures qui la régularisèrent, et l'apologiste de Saint- Just, Robespierre et Amar les dénonce à l'indignation des siècles pour avoir au contraire amené et préparé le règne de la Terreur.
Ce sont eux qui, selon lui, sont les auteurs indirects mais les premiers auteurs des massacres de septembre et de la loi des Suspects. C'est là une affirmation neuve, il faut l'avouer, et l'auteur aurait pu dire d'elle
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ce qu'il répète à chaque page de son volume à propos de faits beaucoup plus insignifiants: qu'il est « le premier ! » qui ait rappelé cette circonstance et « en citant ses sources ! » Malheureusement il l'appuie sur une argumentation dont la faiblesse ferait hausser les épaules au disciple le plus novice du père Loriquet. Mettant en cause par une supercherie grossière les Girondins longtemps avant qu'ils existent comme parti, aux mois d'octobre et de novembre 1791 , c'està-dire à une époque où ils étaient encore la plupart inconnus les uns aux autres, où le nom de Girondins n'existait même pas, il s'arme contre eux du premier décret de l'Assemblée législative sur les émigrés. Il était conçu en ces termes:
« Les Français rassemblés au delà des frontières du royaume sont dès ce moment déclarés suspects de conjuration contre la patrie. »
Ainsi, conclut l'auteur : « Ce furent les Girondins qui posèrent le principe de la loi àe& Suspects, premier pas dans la terreur. »
Faut-il s'indigner ou faut- il rire? Quoi ! les émigrés étaient rassemblés en armes sur nos froutières, chaque jour apportait leurs insolentes menaces, leurs appels à la guerre civile, leurs appels à l'invasion étrangère ; et les déclarer « suspects de conjuration » c'était approuver d'avance celte horrible loi des suspects digne du noir génie de Tibère? Baser une telle accusation sur un pareil jeu de mots, la faire revenir avec un art perfide à des intervalles fréquents et ré-
guliers dans le cours de plusieurs volumes sous les yeux du lecteur crédule, ou inattentif ou ignorant, n'est-ce pas se jouer de la bonne foi, de la raison et de la vérité? Et les attribuer à un parti qui n'existait pas eucore, qui, eût-il même été déjà formé, n'eût pu en être rendu responsable, puisque Brissot et Condorcet ses deux membres les plus influents parlèrent dans la même question contre Isnard dont l'importance ne fut jamais que très secondaire, et se prononcèrent pour des mesures plus clémentes, n'est-ce pas calomnier les morts parce que les morts ne peuvent plus répondre? Ne vit-on pas dans la même discussion et à l'occasion du décret sur les prêtres assermentés, Gensonné et Ducos se déclarer encore contre Isnard lorsque des Constitutionnels taxés de « modérantisme » comme Pastoret, Girardin, Ducastel parlaient comme lui dans le sens de la rigueur?
Voilà donc les Girondins dûment convaincus d'avoir collaboré à la loi des suspects ; il n'est pas plus difficile de les impliquer dans les massacres de septembre qu'ils ont, il est vrai, dénCmcés jusqu'à la mort, mais par pure hypocrisie.
% M. Blanc les déclare complices des septembriseurs : 1° pour avoir fait amnistier les massacres de la Glacière d'Avignon ; 2° pour leur inaction pendant le carnage qui se fit dans les prisons.
L'assimilation des scènes d'Avignon à celles de Paris est un trait de véracité digne de ceux que j'ai déjà indiqués. Pour en faire le lecteur juge, il me suffira
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de rappeler en m'abstenant de tout commentaire : Que les scènes affreuses de la Glacière furent avant tout des représaillesspontanéescommises dans l'ivresse du combat et qui suivirent sans transition des excès tout pareils (Lécuyer haché tout vivant en morceaux); qu'elles eurent lieu en pays étranger, avant qu'Avignon fût légalement réuni à la France; qu'au moment où Vergniaud demanda l'amnistie , il y avait cinq mois qu'elles s'étaient produites, et que loin de les « couvrir de son éloquence, » comme l'auteur a osé l'écrire, il les flétrit en ces termes cinq jours avant l'adoption du décret, dans une des plus belles improvisations qui aient retenti dans une tribune libre : « Ici ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une voix plaintive qui sort de l'épouvantable Glacière d'Avignon, elle vous crie : le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de septembre dernier, s'il nous eût été envoyé sur-lechamp, peut-être qu'il eût éteint nos funestes divisions. Peut-être que, devenant Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine et nous serions devenus tous frères; peut-être enfin que nous n'aurions pas été victimes d'un massacre abominable et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le plus atroce des forfaits, etc. »
L'auteur le connaissait ce discours puisqu'il cite le même passage : il est vrai qu'il a soin d'en retrancher toutes les phrases qui lui donneraient un démenti. Mais s'il n'a pas été retenu par le respect de la vérité, comment ne l'a-t-il pas été du moins par l'autorité
de son héros Robespierre qui, dans le défenseur de la Constitution, fit précisément un crime à Vergniaud d'avoir flétri ces abominations?
Je passe à leur rôle dans les journées de septembre.
Sur plusieurs détails concernant cet événement néfaste, les historiens sont très divisés, mais il est un fait général sur lequel jusqu'ici tous sont d'accord: c'est que la Commune fut investie après le 10 Août d'une dictature sans exemple peut-être dans l'histoire. Ce fait est attesté avec la plus irréfragable évidence par tout ce qui nous reste de cette époque. On n'a pas seulement sur ce point les témoignages des ministres qui, chaque jour, venaient se plaindre à l'Assemblée du mépris qu'on affichait pour leur autorité; les débats quotidiens de cette assemblée, qui prouvent si péremptoirement le discrédit où elle était tombée et le peu de compte qu'on faisait de ses ordres ; les sommations, les adresses impérieuses et menaçantes que des pétitionnaires armés venaient à toute heure lire à sa barre, son timide essai de résistance contre la municipalité aussitôt rétracté sous la pression de la multitude, ses réclamations bravées en face, le refus du président de la municipalité de comparaître à sa barre où il était mandé par décret, les affiches où Marat provoquait impunément le peuple à l'assassinat de ses représentants; on a l'attestation du maire de Paris lui-même réduit à gémir inutilement sur son impuissance ; on a celle de plusieurs Montagnards fougueux et emportés, ennemis personnels des Girondins, mais
qu'un sentiment de justice et de fierté révoltée a forcés de rendre hommage à la vérité, de Choudieu, de Lacroix, de Bazin, de Thuriot, de Cambon qui protestèrent à plusieurs reprises contre cette tyrannie déshonorante.
Ce fait écrit en lettres de feu dans tous les événements, dans tous les actes, dans tous les discours du temps, qui seul remplit les vingt et un jours qui séparent le 10 Août du m 2 Septembre, ce fait si significatif, si capital, si foudroyant d'évidence, M. Blanc est le premier historien qui ait osé le laisser dans l'ombre, pourquoi? c'est que lui seul explique l'impuissance de l'Assemblée, des ministres, desGirondins, du maire, et que cette impuissance il veut l'expliquer à tout prix par une inaction préméditée, par une complicité qui n'ose pas s'avouer !
Sur ces crimes à jamais exécrables, croira-t-on que cet historien, pour former et établir son opinion après tant de travaux et de recherches, après un demi -siècle de critique, après cette magnifique explosion de lumière, n'a rien trouvé de mieux que d'adopter purement et simplement et de mettre en amplification la version honteuse qu'imaginèrent pour leur défense Panis, Marat, Sergent l'Agate et Tallien qui en furent les investigateurs connus et avoués, et dont les proclamations existent encore pour leur éternelle ignominie? Leur système est connu. Pour se laver de tout ce sang, ils le rejetèrent sur la France entière. Selon eux, les massacres n'avaient été qu'un accès de co-:
lèro, de fièvre chaude, dit M. Louis Blanc, déterminé par les tristes nouvelles qui arrivaient des années, par l'exaltation due aux enrôlements volontaires, et par l'indulgence du tribunal révolutionnaire pour les accusés du 10 Août; et le coupable c'était le peuple de Paris tout entier. Quant à eux, ils n'étaient intervenus dans les massacres que pour les rendre moins terribles en y introduisant un simulacre de formes judiciaires. Tel est le thème que l'auteur n'a pas craint de leur emprunter.
Mais tous les indices qui indiquent une préméditalion non dans la foule égarée qui y coopéra, mais dans les instigateurs qui la poussèrent au carnage, les adresses (entr' autres celle du 23 août) portées par des députations à la Commune, où l'on déclarait, aux applaudissements de ses magistrats, «que les citoyens indignés des retards qu'on apportait dans les jugements, forceraient les portes des prisons et immoleraient les prisonniers; » celles de la Commune elle-même à l'Assemblée, où l'on annonçait « la vengeance du peuple» si les criminels ne subissaient pas le supplice dû à leurs forfaits; l'article où Marat, le membre le plus influent du Conseil desurveillance, déclarait le 19 août : « qu'il fallait se porter à l'Abbaye, en arracher les traîtres et leurs complices, et les passer au fil de Vcpée, que c'était folie de vouloir leur faire leur procès ; » les demi -confidences que Danton laissait tomber du haut de la tribune comme pour y préparer les esprits, sou sang-froid, son immobilité lorsqu'on lui apprit la
sinistre nouvelle et le mot que lui dit Desmoulins pour rassurer Prudhomme : « Tu ne lui as donc pas dit qu'on ne confondrait pas l'innocent avec le coupable (1)? » Son aveu à Louvet « qu'il s'était fait donner les listes et qu'on avait élargi ceux qu'il convenait de mettre dehors; » les lettres. qui, comme celles de Laussel aux Lyonnais, donnaient dès le 28 août aux provinces un mot d'ordre qui heureusement ne fut pas suivi, les registres où sont consignés les salaires des bourreaux, les dispositions prises de grand matin dans les prisons pour prévenir toute résistance et pour éloigner les familles des gardiens, l'ordre, le système suivis dans les exécutions pendant
(1) L'auteur le cite sans se douter ici qu'il donne un démenti à son système. J'indiquerai encore une autre citation aussi malheureuse : H veut démontrer que la Commune n'a pas soudoyé les exécutions, comme l'en accuse un nombre énorme de témoignages accablants, mais seulement les ouvriers chargés de l'enlèvement des cadavres, et pour établir cette opinion, il cite le passage suivant de l'abbé Sicard : « Billaud-Varennes leur dit : Mes bons amis , la Commune m'envoie vers vous pour vous représenter que vous déshonorez cette belle journée. On lui a dit que vous voliez ces coquins d'aristocrates après en avoir fait justice. » Selon lui , Billaud-Varennes, qui était chargé de rémunérer ces services, n'aurait entendu s'adresser ici qu'aux ouvriers et non aux exécuteurs.
Plus loin, il divise par 24 la somme de 1463 livres le total présumé des salaires payés par la Commune, ce qui donnerait 60 exécuteurs, c'est-à-dire, dit-il, une dizaine par prison, résultat contredit par tous les documents. D'abord les massacres ne se firent pas simultanément dans toutes les prisons. - Ensuite on n'a jamais prétendu que tous les exécuteurs aient été payés. — Enfin , rien ne prouve qu'il n'y ait pas eu d'autre argent donné, il suffit qu'on connaisse l'emploi de celui-ci.
les trois jours qu'elles durèrent, et mille autres faits du même genre ; ce formidable ensemble de présomptions accablantes qui brillent dans la nuit dont on s'est efforcé de les envelopper, celte montagne de preuves, ces témoignages écrasants sont ou passés sous silence, ou niés, ou soumis à un système d'interprétation dont on avait perdu le secret depuis les casuistes flétris par Pascal.
On connaît suffisamment le rôle de l'Assemblée. Elle envoya sur les lieux des commissaires qui furent bafoués, maltraités par la foule et ne purent se faire entendre. Manuel, qui partageait la disgrâce du maire Pétition, vit égorger sous ses yeux ceux qu'il tenta d'arracher à la mort. Les efforts de Péthion furent aussi inutiles. Roland adressa vainement sommations sur sommations à la garde nationale etdèsle lendemain écrivit la lettre qui fut la première flétrissure imprimée aux bourreaux. L'Assemblée, comme les ministres, fléchissant devant l'horreur de cette situation sans précédents, consternés de leur impuissance, craignirent de compromettre dans une lutte impossible le dernier élément d'ordre et de légalité qui restât à la Frauce. Les Girondins se conformèrent à cette attitude, et résolurent d'attendre que les nouvelles élections qui allaient former la Convention nationale leur rendissent une autorité morale et un point d'appui qu'ils ne trouvaient plus dans une assemblée usée.
C'est de cette inaction forcée et subie avec des pleurs de désespoir et d'humiliation que M. Plane dit :
« qu'elle n'avait pas de compte à demander à celle de la Commune, » de la Commune qui approuve ! de la Commune qui aide ! de la Commune qui paye î
Il va plus loin. Ce n'est pas assez de rendre la Gironde complice, il faut encore que ce soit elle « qui fournisse à la violence ses plus forts excitants. »
Et comment cela? d'abord par les nouvelles désastreuses que le matin Roland et Lebrun apportèrent à l'Assemblée comme c'était le devoir de leur charge; ensuite par le discours véhément que Vergniaud prononça pour faire accélérer les enrôlements volontaires, et où, dit l'auteur : « il n'y eut pas un mot pour prévenir et maudire d'avance les massacres dont il n'était que trop question. »
Ainsi Vergniaud était coupable de ne pas connaître à dia) heures du matin, moment où il prononça son discours, les massacres qui commencèrent à quatre heures du soir, et pourtant ces massacres, selon l'auteur, n'étaient pas prémédités ! et pourtant ce ne serait que vers deux heures et demie que le peuple aurait commencé à prononcer l'incroyable monologue qu'il met textuellement dans sa bouche pour expliquer la spontanéité de sa résolution : « Eh bien ! puisqu'il faut périr, puisque la force écrase la justice, puisque la fin du monde est venue! qu'il ne reste pas derrière nous un seul de nos ennemis vivant pour frapper nos familles ! »
Un simple rapprochement achèvera de donner une idée de l'esprit de conscience qui a présidé à ce travail.
ÊCLAIRCISSEMl-NT HISTORIQUE. Û13
Le même jour, 2 septembre, à dix heures du soir, pendant qu'on égorgeait les prisonniers depuis plus de six heures, dans le Conseil de la Commune, Robespierre trouvant l'occasion bonne, désignait les Girondins aux poignards, eu les accusant d'une conspiration monstrueusement absurde et invraisemblable en faveur du duc de Brunswick. Que dit ici son panégyriste pour le laver de cette infamie? il dit: « que la nouvelle des égorgements n'arriva à la Commune que tard dans la séance du soir, » et que Robespierre fit son discours « avant que Manuel fût venu rendre compte du douloureux spectacle qu'il avait eu sous les yeux à l'Abbaye. »
Quoi ! Robespierre placé à ce quartier-général des héros de Septembre ne connaissait pas à dix heures du soir les massacres que Vergniaud devait conuaîlre à dix heures du matin?
Robespierre était trop dissimulé pour laisser voir sa main dans de tels événements, mais il y a mille probabilités qu'il les approuva. Trois circonstances surtout méritent d'être notées : la première, c'est que son thème favori et bien connu, sur la nécessité « de se débarrasser des ennemis de l'intérieur avant de s'attaquer aux ennemis extérieurs, » est littéralement celui qu'il reproduisit le jour où. pour sa justification, il expliqua et excusa les journées de Septembre dans ce discours où se trouve cette phrase hypocritement et doucereusement féroce, mille fois plus odieuse que les furibondes invectives de Marat : « On assure qu'un
innocent a péri (sur deux mille victimes) ; c'est beaucoup trop sans doute, citoyens, pleurons cette méprise cruelle... mais gardons quelques larmes pour des calamités plus touchantes, etc. » La seconde c'est que, tout en se défendant d'y avoir pris part, il n'eut jamais pour elles une parole de blâme énergique, défendit contre la Gironde ceux qui étaient publiquement connus pour les avoir approuvées, entre autres Marat qui, selon lui, « n'avait jamais commis que des fautes de style, » et prononça un éloge funèbre enthousiaste sur la tombe de Lazouski qui avait dirigé le massacre de Versailles après avoir présidé à celui de Saint-Firmin ; la troisième c'est son influence toute puissante sur la Commune après le 10 août.
Tout cela M. Blanc a un parti pris de ne pas le voir ; en revanche quelles ressources d'imagination lorsqu'il s'agit de noircir la mémoire des Girondins, et quelle vertueuse indignation quand il faut flétrir leur faiblesse: quoi! ce n'est que le second jour que Roland ose protester ! quelle lâcheté ! — mais le premier jour il a été gardé à vue dans son hôtel par une bande envoyée pour paralyser ses mesures. — Erreur, répond l'auteur, c'est madame Roland qui le dit dans ses mémoires; mais elle se trompe, car elle suppose cette bande envoyée par les auteurs du mandat d'arrêt lancé contre son mari; or Péthion atteste que ce mandat ne fut lancé que le 4. Les erreurs de ce genre, ajoute t-il, ne sont pas rares chez madame Roland qui écrivit ses mémoires de souvenir.
Madame Roland pouvait, il est vrai, se tromper sur la date d'un mandat qui ne fut pas mis à exécution, mais pouvait-elle se tromper sur un fait si frappant par les circonstances ou il se produisait et le sens qu'il en recevait ? Admettons toutefois que sa mémoire lui ait fait défaut. Mais Roland qui racontait le même fait avec des détails identiques dans un manifeste d'une publicité européenne, et cela dix jours après l'événement (voir sa lettre aux Parisiens), sans que personne osât lui donner un démenti, peut-il être aussi suspect d'avoir manqué de mémoire, ou bien est-ce l'auteur à qui ce document est parfaitement connu, car il lecite, qui est convaincu d'avoir manqué de bonne foi ?
C'est ainsi encore que, sur le témoignage de l'abject ex -capucin Chabot, il ne craint pas de prêter à Brissot, l'homme le moins haineux qu'il y ait jamais eu , ce mot atroce : « Ils ont oublié Morande ! » (c'était son ennemi). Brissot, dit-il, « eût sans doute relevé cette accusation si elle eût été calomnieuse. » Or, non-seulement Brissot l'a repoussée publiquement avec horreur, mais le passage de ses mémoires où il y revient longuement, est le seul où cette àme insouciante et légère se montre profondément émue et blessée. Le récit de ses malheurs ne lui a pas arraché une plainte, mais cette noire calomnie lui inspire un cri d'indignation navrant d'amertume.
Le rôle des Girondins, dans les journées de septembre, ne peut plus rien avoir d'obscur pour l'histoire, et il n'est pas au pouvoir de l'esprit de parti de
le dénaturer. Le seul reproche qu'on puisse leur adresser, c'est de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier aux portes de l'Abbaye. Sauf ce sacrifice inutile, tout ce qui dépendait d'eux ils le firent. Mais toute la force était aux mains de la Commune et de Santerre, leur ennemi, et les réquisitions de Roland et dePéthion à la garde nationale demeurèrent sans effet. Réduits à leurs propres forces, ils ne pouvaient rien. On a sur ce point un aveu qui serait précieux pour l'histoire, si un fait si évident avait besoin de confirmation, c'est l'aveu du montagnard Levasseur, un de leurs ennemis les plus acharnés, fanatique étroit et borné de l'école de Saint-Just et de Robespierre :
« J'avouerai maintenant, dit-il, que si les énergiques républicains qui ont depuis lors formé le parti montagnard s'étaient réunis aux Girondins pour arrêter le mouvement du peuple, sans doute nous n'aurions pas eu à déplorer les massacres de septembre. »
Levasseur est un des auteurs que M. Rlanc cite avec le plus de prédilection. Pourquoi s'abstient-il de le citer ici? Toutefois ce n'est là qu'un méfait bien mince auprès de ceux auxquels il nous a accoutumés. Mais oser écrire , à propos du même événement , h que les massacres de septembre ne furent pas plus l'œuvre politique de la Montagne que celle de la Gironde » ; oser proférer un si insolent blasphème contre la vérité et la justice, en présence du désespoir et delà douleur éloquente de Péthion, de Roland, des plaintes sublimes deVergniaud, des imprécations
de Louvet et de Barbaroux, de l'horreur qu'ils témoignèrent tous pour ce crime, de la mort qu'ils ont subie pour en avoir si souvent demandé la punition, et en présence de cette Montagne où siégeait Marat, où siégeait Danton, où siégeaient Billaud-Varenne, et Panis, et Sergent, et Hébert, et Collot-d'Herbois, et Cou thon, et Carrier, et Tallien, tous ceux qui firent Septembre, et tous ceux qui plus tard le recommencèrent en détail, ce n'est pas manquer aux devoirs de l'histoire, c'est fouler aux pieds les plus simples obligations de l'honnête homme!
Enfin la Convention s'ouvre, et c'est alors qu'ils entament contre les Septembriseurs et la Commune la lutte qui devait les dévorer. Non-seulement ils avaient à punir Septembre, mais ils avaient à l'empêcher de se reproduire. Ses instigateurs impunis régnaient encore en dictateurs sur Paris : quelle garantie protégeait l'avenir? N'avait on pas lu leur circulaire aux départements? N'avait- on pas vu les massacres recommencer à Versailles, huit jours après ceux de Paris, et Danton féliciter les assassins, du haut du balcon du ministère de la justice? Le 17 septembre, Péthion n'était-il pas venu raconter à l'Assemblée de nouvelles tentatives pour ameuter le peuple autour des prisons? Marat ne sommait-il pas les provinces d'imiter Paris? Le club des Jacobins n'admettait-il pas chaque jour à ses séances des hommes qui venaient s'y vanter de leurs services dans ces horribles journées, et qui y étaient publioue-
ment complimentés pour leur conduite patriotique ?
Absoudre en un tel moment au lieu d'accuser, c'eût été se rendre complice. En se levant pour venger la justice et l'humanité, les Girondins remplirent un devoir sacré. Voilà pourtant ce que l'auteur, après avoir laborieusement dénaturé ce fait qui parle si haut en leur faveur, appelle « les fureurs et les provocations de la Gironde ! » Ils ne furent inspirés en ceci que par un dévouement d'autant plus beau, qu'ils n'ignoraient point qu'il les menait tout droit à leur perte. Leur grandeur, c'est de n'avoir voulu écouter que la voix de la justice. A ce moment critique, leurs ennemis le reconnaissent, ils eussent pu se sauver par le silence et vaincre en acceptant l'alliance de Danton. Ils ne voulurent faire ni l'un ni l'autre, et ce noble refus, qui était leur arrêt de mort et qui est leur plus beau titre de gloire, ce gage si éclatant de leur sincérité, ce grand sacrifice, veut-on savoir à quel mobile M. Blanc l'attribue? à un ressentiment causé par une saillie de Danton sur madame Roland!
Survient, comme une trêve forcée, le procès de Louis XVI. Aux yeux des Girondins, il était coupable de haute trahison ; les pièces trouvées dans l'armoire de fer ne pouvaient laisser aucun doute à cet égard. Mais, teuant compte des entraînements de sa position, des préjugés de son éducation, de la pression de son entourage, des circonstances de toute nature qui avaient fait de lui un instrument de la fatalité, ils résolurent de sauver sa vie. et imaginèrent l'appel
au peuple comme l'expédient le plus propre à amener ce résultat. Aussitôt M. Blanc , transformant cet expédient d'humanité en système politique , en théorie de gouvernement, s'en» autorise pour les accuser d'avoir été les adhérents de cette absurde rêverie du gouvernement direct du peuple par le peuple, et il constate solennellement que cette folie est bien à eux.
Malheureusement il a porté cet arrêt avant d'avoir bien étudié les pièces du procès, et dans son volume suivant il se trouve tout à coup en présence de deux projets de constitution qui servent de manifeste aux deux partis, et qui lui donnent le plus écrasant des démentis.
Dans le projet girondin , en effet, on ne rencontre de conforme au système du gouvernement direct que : 1° la disposition déjà votée par la Convention le jour même de son ouverture, sur la motion de Danton, et par laquelle elle donnait au peuple le droit de voter sur la Constitution; 2° qu'un droit de réclamation qui permettait aux assemblées primaires de demander la réforme des lois qui leur paraîtraient défectueuses. Cette concession à des préjugés insensés était regrettable, sans doute, mais impossible à refuser, vu l'état de l'opinion. Ne pouvant l'éviter, ils eurent soin d'en entourer l'exercice d'une complication de formalités qui, au témoignage de leurs adversaires, le rendaient difficile, sinon illusoire.
La Constitution montagnarde, au. contraire, réduisait le Corps législatif à l'état de simple rédacteur des
lois, et c était au peuple qu'elle réservait le soin de les faire. On y lisait ces deux articles Le Corps législatif propose las lois. 2° Le peuple délibère sur les lois et fait les lois. »
On croira peut-être que 'cette prérogative exorbitante accordée à la multitude, et qui laissait si loin ' derrière elle les avances que les Girondins avaient été forcés de lui faire, détermineront l'auteur a reconnaître son erreur. Nullenîent. Il répond d'abord que la concession était tout apparente, et qu'en se réservant le droit de rendre des décrets, les représentants avaient gardé pour eux « la plupart des actes législatifs qui influent d'une manière décisive sur l'existence politique ët sociale d'une nation. »
A cela il n'y a qu'une réponse à faire, c'est de lui opposer le texte de la Constitution. Voici donc « le peu que, selon lui, la Montagne eut i'air d'accorder au système de la législation directe. » Voici les questions dont on livrait la décision au jugement des niasses ignorantes :
1° La législation civile et criminelle; — 2° l'administration générale des revenus et des dépenses générales de la république ; — 3° les domaines nationaux ; — 4° le titre, le poids, l'empreinte et la dénomination des monnaies ; — 5° la nature, le montant et la perception des contributions ; — 6° la déclaration de guerre ; — 7° toute distribution générale du territoire français; — 8 a l'instruction publique; — 9 B les honneurs publics à la mémoire des grands hommes. »
(Constitution de 93, art. liv.)
Mais, réplique encore cet historien, ce sont là « des mots écliappés à la distraction des rédacteurs! ou
introduits par un calcul de popularité, » préférant accuser la bonne foi de sesclients, qui, à ce compte, seraient coupables du plus horrible machiavélisme, puisque ces promesses à la multitude leur servirent à tuer les Girondins, — plutôt que de reconnaître ses propres bévues.
Était-ce donc aussi par distraction qua l'époque où les Girondins présentèrent leur projet, Saint-Just leur opposa un contre-plan (24 avril 93), où les mêmes principes étaient consacrés presque dans les mêmes termes, et qui ne relirait à la sanction populaire que «les actes accidentels dejégislation , » lui soumettant môme une partie des décrets? Était-ce par distraction que Robespierre, dans son discours du 10 mai sur le môme sujet , leur reprochait « d'enchaîner le peuple par des règlements tyranniques, de le détourner de ses assemblées par des formalités infinies, » renvoyait « la puissance tribunitienne à chaque section de la république, » demandait qu'on y délibérât à haute voix « sans que jamais aucune autorité pût se mêler de ses délibérations, » et que non-seulement il sanctionnât les lois, mais encore que tous les fonctionnaires publics pussent être révoqués par lui « sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartenait de révoquer ses mandataires? » Était-ce par distraction que, dans la discussion sur la Constitution de 93, il allait jusqu'à nier le principe même des gouvernements représentatifs?
« Le mot de représentant ne peut s'appliquer à
aucun mandataire du peuple, parce que la volonté ne peut se représenter ; les membres de la législature sont les mandataires à qui le peuple a donné la première puissance : mais, dans le vrai, on ne peut dire qu'ils le représentent ; la législature fait les lois et les décrets, mais les lois n'ont le caractère de lois que lorsque le peuple les a acceptées; jusque-là elles ne sont que des projets... il est impossible qu'un gouvernement ait d'autre principe. »
Était-ce par distraction que le Girondin Ducos lui répondit: « Je soutiens contre Robespierre que la volonté du peuple peut être représentée, car sans cela il n'y aurait de gouvernement légitime que la démocratie pure. Je lui prouve par le fait que la volonté générale peut être représentée : l'Assemblée législative fait des décrets qui sont provisoirement exécutés, or ils ne peuvent l'être qu'en supposant qu'ils sont l'expression de la volonté générale. » ( Voyez le Moniteur du 19 juin 93.)
Était-ce par distraction que Hérault de Sécbelles, le rapporteur du projet montagnard, disait dans son discours préliminaire:
« On nous dira peut-être : Pourquoi consulter le peuple sur toutes les lois ? Ne suffit-il pas de lui déférer les lois constitutionnelles et d'attendre ses réclamations sur les autres? Nous répondrions : C'est une offense au peuple que de détailler les divers actes de sa souveraineté. »
Était-ce par distraction que Condorcet, le rapporteur du projet girondin, disait dans le sien:
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« L'étendue de la république ne permet de proposer qu'une constitution représentative ; car celle où des délégués formeraient un vœu général d'après les vœux particuliers exprimés dans leurs mandats, serait plus impraticable encore que celle où des députés réduits aux fonctions de simples rédacteurs et n'obtenant pas même une obéissance provisoire, seraient obligés de présenter toutes les lois à l'acceptation immédiate des citoyens. »
Et qu'il montrait la part faite par son travail à la législation directe comme une réponse forcée aux exigences du peuple « la seule , disait-il, qu'il pût vouloir entendre. »
Était-ce enfln par distraction que, dès le. mois de juin 91, Brissot la combattait contre Lavicomterie ?
C'est dans cet esprit de dénigrement, de falsification systématique que M. Blanc poursuit et achève le récit des nobles luttes de ces hommes généreux et dignes d'un meilleur sort ( 1 ). Il les montre « aiguisant eux-mêmes le glaive qu'on leur enfonça dans le
(1) Je ne me suis attaché à relever ici que des erreurs qui intéressent la vérité historique, et non de celles qui ne tendraient qu'à discréditer l'érudition que l'auteur étale avec une vanité si pédantesque et si naïve. Pour n'en citer qu'un petit exemple, c'est sans doute dans les vingt-cinq mille pièces inédites du British Muséum qu'il a vu que le girondin Boyer-Fonfrède formait deux personnages différents, dont l'un se nomme Boyer et l'autre Fonfrède? ou bien n'est-ce que le désir de trouver un coupable de plus? Quoi qu'il en soit, c'était là une découverte à faire valoir comme la généalogie de la pique ou l'histoire du bonnet rouge; et il aurait pu dire sans exagération v qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait signalé ce fait avant lui ! »
cœur»; et quand, réduits à la défensive par le découragement universel, ils sont menacés, poursuivis par les sicaires de la Commune, s ils prennent des mesures de sûreté tout individuelles, ce sont « des précautions insultantes. » S'ils dénoncent les complots de ceux qui furent leurs assassins, « a force de supposer le péril, ils le créent! » Si, jusque sous le couteau, ils persistent à flétrir des crimes restés impunis, il les peint « toujours la menace à la bouche, » et finissant par rendre « l'idée de leur proscription familière au peuple à force d'accuser leurs adversaires de n'être que des proscripteurs. »
Il les poursuit jusque devant le tribunal et ne s'arrête pas même devant leur mort qui fut si héroïque. 11 est forcé d'avouer l'atrocité de l'acte d'accusation qui est un monument de honte et d'infamie; mais il , se rabat sur l'attitude des accusés. Us ont eu dans cette circonstance un tort que lui, M. Blanc, ne peut se résoudre à leur pardonner : ils se sont défendus ! « Quand on comparaît devant la victoire, dit-il, eût-elle le masque de la justice sous les yeux, on remet sa cause à Dieu et à la postérité, on s'enveloppe dans son manteau et l'on meurt! »
Beau sentiment, en vérité ! mais l'auteur a dans sa vie politique des souvenirs qui devraient le rendre plus indulgent pour cette faiblesse. Pourquoi ne dit-il pas ici que les Girondins pendant les deux première mois de leur détention à domicile eurent mille facilités de s'évader? Pourquoi ne dit-il pas qu'il ne tint qu'à eux
de passer à l'étranger — de fuir en Angleterre, par exemple, comme cela s'est vu depuis? Pourquoi ne dit-il pas que leurs ennemis, pour qui ils étaient un embarras, les pressèrent vivement, et qu'ils s'obstinèrent à rester, quoique certains de leur condamnation, afin de forcer ceux qui les tuaient à constater euxmêmes leur innocence par l'iniquité du jugement? Pourquoi ne dit-il pas qu'après s'être ainsi sacrifiés à l'attente de ce jour du jugement, leur silence au moment où il arriva n'aurait plus eu de signification? Pourquoi ? je vais vous le.dire : C'est que dans cet historien il y a un contumace.
Quand l'homme de parti et ses haines mesquines se démasquent par tant de côtés à la foisdans une œuvre où l'amour désintéressé de la vérité et ta conscience devraient seuls parler, c'est à l'homme de parti qu'il faut répondre, et c'est à lui que je % m'adresserai eu finissant: Votre li\re n'a été dicté que par l'esprit de secte et par des vues toutes personnelles. Vous avez entrepris contre les idées libres une guerre de Pygmée, et vous la faites aux morts, faute de pouvoir la continuer contre les vivants. Poursuivez-la, ce n'est qu'un hommage de plus pour elles; mais, ô tribun ! ne vous flattez pas de relever sous un autre nom dans l'histoire votre piédestal renversé dans la vie réelle, car c'est ici que la popularité perd ses droits!