‹ Essai sur la rhétorique grecque avant AristoteChapitre 107 sur 224 · Ire Télral., 2, 13. 2e Télral., 1, 2. Ibid · texte numérisé non relu

Ire Télral., 2, 13. 2e Télral., 1, 2. Ibid

8. C'est dire que j'admets d'emblée l'iuitlienticité des Télralo- .(/i'es. Combattue par des raisons tivs faibles, elle a été victorieuseinent démontrée, ce me semble, par Cucuel, Essai sur la langue et le style de l'oraleur .1 nliphon, 188G, p. 127 sq ; .\. Croise!. Hisl. de la Lillér. grecque. \\, p. 73: Blass, .\Uische lieredsamheit, 11 (2e édit. 1887), pp. l.')l-'i. .\nx arguments invoqués par ces savants

fictifs sur des cas empruntés à laréaHtc journalière : homicide prémédité, homicide par imprudence, homicide commis en état de légitime défense. Antiphon, j'imagine, faisait traiter d'abord ces sujets par ses élèves, et les Tétralogies ne sont autre chose que les corrigés du maître. In point est à noter toutefois dans ces corrigés, c"est la disproportion choquante des parties. Tandis que la preuve \- est admirable d'abondance, de variété et de finesse, l'exorde, la narration et l'épilogue au contraire n'\- figurent qu'à l'état d'ébauche ou manquent même complètement. Que conclure, sinon qu'Antiphon n'a pas voulu donner dans les Tétralogies des modèles complets d'éloquence judiciaire, mais surtout des modèles d'argumentation. Cela ne doit pas, du reste, nous étonner : de toutes les parties du plaidoyer la preuve est à la fois celle où la théorie a le moins d'efficacité et qui reste le plus fermée aux lieux communs. En d'autres termes, l'exercice seul peut former un bon argumentateur.

Le fruit de ces exercices était double. C'était d'abord pour le futur orateur une gymnastique, un moyen d'assouplissement dialectique '. Mais ils avaient encore une

j'en ajouterai un qui, à lui seul, me parait décisif : ce sont les frappantes concordances relevées ici môme (p. l-SW : 14(1-7: 149- 1.50) entre les Tétralogies et les plaidoyers réels.

1. « Dans cliaqne tétralogie la même question est traitée quatre fois en des sens divers. Quelquefois c'est un côté nouveau du problème qui, négligé d'abord, puis repris, permet à l'orateur de renouveler son argumentation. Mais souvent aussi l'efTort dialectique porte sur la même idée, de plus en plus creusée... L'élève d'Antiplion, quand il abordait une cause réelle, savait interroger les faits, les examiner sous toutes leurs faces, ne pas s'en tenir au premier coup d'œil, mais aller au fond et prévoir toutes les objections possibles. 11 était rompu d'avance ù toutes les finesses du métier, et préparé même aux surprises. » (Alf. Croiset, HixI. de In Littér. yrecq.. t. IV, pp. Ik et 76.)

^autre utilité, plus directe. Outre les argmiieats spéciatix qui n'appartiennent __q^u'àene'r£àaqu£.£ausei^ en effet, comporte des, jaisQQS plus séncrales, c^ui seraient de m i^e^ans toutes les autres causes de même nature. Il \ a ainsi des considérations communes à toutes les aff'aires de meurtre, ou de succession, ou d'adultère, etc.... Bien avisé sera donc le rhéteur qui, munissant d'avance ses élèves de ces raisons générales, leur évitera la peine de les retrouver à nouveau chaque fois. Et quel meilleur moyen pour cela que de les leur Caire découvrir à euxmêmes, en leur proposant deux ou trois procès tvpes sur chaque genre de cause? Dressons, par exemple, d'après les Tétralogies. la liste des arguments communs à toute cause d'homicide.

L'accusateur dira : « N'oubliez pas que la présence d'un meurtrier souille les lieux sacrés, et que de là viennent les calamités publiques. A vous donc de venger le mort : ainsi vous apaiserez la colère divine et vous purifierez la ville. » (i'''= Tétralogie, i, 2 et lo-ii ; Ibid., 3. 11; 3<= Tétralogie. 1, 5; Ibid., 3, 7; 2'^ Tétralogie. 1, 2.1

L'accusé peut répliquer simplement : « N'étant pas le coupable, je ne saurais souiller par ma présence les lieux sacrés, ni attirer sur la cité tous ces maux. » (i" Tétralogie, 2, II). Ou bien, d'une manière déjà plus ingénieuse : « C'est mon accusateur au contraire qui, en laissant hors de cause le vrai coupable, prive le mort de sa vengeance, et par suite se rend responsable de la stérilité et des autres fléaux. » (Ibid.). Ou enfin, ce qui est subtil : « (Test mon accusateur plutôt que moi qu'il faudrait poursuivre pour homicide, puisqu'on s'eff'orçant de me perdre il se fait mon meurtrier. » (i" Tétralogie, 2, 11; ^•^ Tétralogie, 2, 7. Meurtre d'Hérodès. 59.1

Examinant l'hypothèse d'un acquittement immérité,

l'accusateur dit encore : « En acquittant le meurtrier, craignez de vous charger de sa souillure, et d'encourir à sa place la colère céleste. » (/" Tétralogie, 3, 9-10; 2^ Tétralogie, 3, 11). A quoi l'accusé réplique : «A supposer que mon acquittement fût dû à mes mensonges, ce n'est pas contre vous, mais contre moi, que s'élèverait la malédiction du mort. » (3"= Tétralogie, 2, 8.)

Passant ensuite à l'hypothèse d'une condamnation injuste : « Vous ayant trompés, dit l'accusateur, je serais responsable de votre erreur, et par suite c'est à moi seul que s'attacheraient la vengeance divine et la colère du mort. » (/■''^ Tétralogie, i, 2-3; 3'^ Tétralogie, I, 3-4.) — « N'en croyez rien, riposte l'accusé : l'accusation par elle-même est vaine, seul le verdict est une réalité. Et si les juges commettent quelque erreur, il n'est personne sur qui ils puissent la reporter. » (3' Tétralogie, 2, 8. Cf. Meurtre d'Hérodès, 89; Choreute, 6.)

En faveur de l'acquittement l'accusé dispose encore d'autres raisons générales qui sont de mise dans tous les cas. 11 dira, par exemple, que, « s'il faut commettre une erreur, mieux vaut pécher par indulgence; car, si l'absolution d'un coupable est une faute, la condamnation d'un innocent est une impiété. » (Meurtre d'Hérodès, 91). 11 alléguera encore que c'est surtout quand il s'agit d'un acte irréparable -qu'il convient de prendre des précautions, et il citera des cas où les juges se sont repentis d'avoir condamné précipitamment des innocents (/" Tétralogie, 4, 12; Meurtre d'Hérodès, 91). Il conclura que l'acquittement n'est pas une mesure définitive, et que la justice et la piété veulent qu'on s'en remette au temps pour dévoiler le véritable meurtrier (3^ Tétralogie, 4, 1 1 ; Meurtre d'Hérodès, 86).

Voilà une série de raisons contradictoires qui se répondent d'un plaidoyer à l'autre, et qui ont ce double

caractère, de ct^nvenir à toutes les aHaires de meurtre, en même temps qu'elles ne conviennent qu'à elles. Il y a des raisons de cet ordre dans tous les genres de

xercices à la façon des

Et

it certain i Tétralogies étaïenl un excellent moven pour les découvrir d'avance, les rassembler, et les avoir en main le jour où on aurait à plaider quelque afiaire réelle. .Aussi y a-t-il lieu de croire qu'Antiphon avait composé d'autres plaidoyers fictifs que les Tétralogies. Il ne s'ensuit pas, du reste, nécessairement qu'il les eût publiés. Il est plus probable même qu'il les avait gardés inédits pour son enseignement.

§ 5. — Etude des plaidoyers réels.

Antiphonest le premier logographe qui ait publié un choix des plaidoyers qu'il composait pour ses clients. Se proposait-il seulement de faire connaître aux contemporains et à la postérité son talent oratoire? Outre ce dessein évident, je croirais volontiers qu'il en avait un autre. N'oubliions pas qu'Antiphon a été avant tout un maître de rhétorique. Tous ses autres ouvrages, la Tiyrr,, les i\pzz'.[).:a -/.x: èxîXsy;;, les Tétralogies ont une destination didactique : ce sont des livres d'école. Ne serait-ce point le cas aussi des plaidoyers réels qui nous sont parvenus?-" Dans cette h\ pothèse, on devine -facileinent leur place et leur rôle dans l'enseignement d'.Antiphon.'

Imaginez en elkn un jeuire Athénien axant suivi le cours d'études que nous venons d'exposer. Que lui restait-il encore à apprendre, pour être apte, le cas échéant, à plaider? lige seule chose : l'art- dc.xo!llbiner, et de mettre en œuvre tous ces éjéments, qu'il avait jus-

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qu'alors étudiés isolément. Doit- on penser que sur ce point capital Antiphon l'abandonnât à ses propres forces? C'est ici qu'intervenait, si je ne me trompe, l'étude des plaidoyers réels. Probablement le maître les lisait à ses élèves, leur expliquant en détail les circonstances de la cause, leur montrant le parti qu'il en avait tiré, refaisant en un mot devant eux tout le travail de l'invention. L'examen du plaidoyer Contre la marâtre nous fera comprendre ce que pouvait être une telle analyse. L'exorde de ce discours est le lieu commun bien connu, à l'usage de tout accusateur qui poursuit des parents : Antiphon s'est borné à l'accommoder à sa cause par quelques retouches. Vient ensuite la rp;y.(x-a3/.eur„ qui présente comme un aveu implicite de culpabilité le refus opposée la torture par les accusés : or c'est là un cadre logique tout fait, que vous retrouverez dans les deux autres plaidoyers réels. Seule, la narration (§ 14-20) témoigne d'un effort d'invention personnelle. Mais l'épilogue (| 2i-3i) n'est de nouveau qu'une série de lieux communs; j'y relève, entre autres, un long morceau (| 21-28), où est développé ce sophisme par pétition de principe, que la prière de l'accusateur est plus juste que celle de l'accusé, puisque l'un demande la punition, l'autre l'impunité du crime. Comme on le voit, bon nombre des éléments dont se compose cette plaidoirie n'ont pas été trouvés spécialement pour elle : ils lui sont antérieurs, et viennent directement de l'école. Antiphon usait donc pj3ux son cornpte des procédés, d!iaY£Jitjon qu'il recommandait à ses élèveSi.Et par suite^J^étudejde ses p]aLdoyers réels était pour ceux-ci une leçon de choses des ^pjus^efficaces; c'était le dernier terme et le couronnement naturel de tout son enseignement.

COUP n ŒIL D RNSFMRI.r.

On peut maintenant, je crois, se faire une idée générale assez nette de la rhétorique d'Antiphon. Mettre le premier venu en état de plaider, tel en était le but. Et ce but explique ia méthode et les procédés d'enseignement en usage chez ce rhéteur. Comment en eflfet • l'atteindre, sinon en rabaissant l'art de plaider à une tâche presque mécanique? C'est à quoi Antiphon s'était employé avec une étonnante fertilité de ressources, ramenant d'abord à un petit nombre de parties invariables l'ordonnance du plaidoyer, puis munissant ses élèves d'une abondante collection de secours pour chacune de ces parties : préceptes, idées, cadres, formules. Par là le travail d'invention personnelle se trouvait restreint au strict minimum. Quoi de plus simple que ia rédaction d'un exorde ou d'un épilogue, par exemple? Non seulement l'élève d'Antiphon trouvait dans la Té/^vr, du maître un inventaire complet des idées qui sont le plus en situation à ces deux endroits du discours, mais rien ne lui était plus facile que de découvrir dans le recueil des IIp;s!;;.'.a -/.at âr'XGvs; quelque formule appropriée à son cas. De la sorte, il avait déjà le début et la fin de son discours. Quant à la narration, c'est la partie qui. exige le moins de préparation technique ; touL.plaideur, pour £eu qii^l art r[magination vive, s'en acquittera convenablement. Restait donc la preuve, pour laquelle, en raison de sa difficulté et de son importance, Antiphon avait multiplié les secours. Les arguments reconnus par Antiphon se peuvent dis-

tribuer en trois classes. Il y a d'abord les preuves£xtrinsèques (-i^-v-i i:v/yi'.), torture, témoignages, lais, etc. : sur chacun de ces objets l'élève trouvait dans ses cahiers d'école une série de développements contradictoires. Une^seconde classe de preuves, ce som çes rairons générales£ui appartiennent à une catégorie entière de, causes : nous avons vu comm"ent,''gface aux plaido}'^XS„fictifs, l'élève en avait fait (favâncr'provision. Enfin restent les pmiyes dialectiqjues (x{aTiisJy:v/yz:} : tout ce qu'avaient *inventé en ce genrejdejkis ingénieux et de plus subtil la rhétorique et l'éristique contemporaines, était enseigné dans l'école d\Antiphon. La rédaction d'un plaidoyer devenait, dans de telles conditions, une tâche assez simple. Coudre bout à bout des développements tout faits, remplir des cadres préétablis, développer des idées tracées d'avance, c'est à peu près à quoi elle se réduisait.

En résumé donc, l'enseignement d'Antiphon mérite pleinement la gualificatjon Tnjurieusg^^ue Platon, dans le Gorgias^ inflige à la rhétorique en général; c'est une pure routine {i^-t:ç,':%-.:z\, compgrable àJa cuisine et aux autres métiers méranignes, ce n'est pas un art rationnel (\i-fyr)\ Tout en partageant le mépris philosophique de Platon pour ce grossier empirisme, Aristote ne méconnaît pas cependant qu'il donnait dans la pratique des résultats rapides'. Antiphon et ses élèves ne demandaient pas, j'imagine, autre chose.

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