V. 154-7. Créon
Hémop.
Créon.
Hémon.
r, •/.àr.tr.iiXCivi wo' i-îEsp/îi Ôpaî'jç; ■ TÎç S' i^t' àzîiXr, xpbi y.ivà; vv(!)!j.a; \i- Y£iv ;
• -/'/.XM)/ iypîV(l)T£'.Ç , (OV Çp£V(nV i'JTbç
— V. ;aï] -ïTTip r,iO', îî-jv âv î' Sjy. £j spîveïv.
Parfois aussi, et cela est plus intéressant, ces procédés tendent à prendre chez Sophocle une valeur logique : ils deviennent des instruments d'analvse, des moyens de précision délicate ou de distinction subtile. Au vers 78, par exemple, que prononce Antigone ;
— io6 — ji/.r, '^î- xj'i'j v.s.'.'ji\j.!X'. çi"/.sj [li'.x
la répétition de -^'-'/^i-j après ?(Xr, ajoute beaucoup au sens : « Je lui serai chère, lui ayant prouvé par ma mort qu'il m'était cher. » Ailleurs Sophocle reprend le même mot dans deux acceptions différentes, ce qui a quelque chose d'imprévu et de piquant. Exemples, le vers 323 :
Y) îîivbv, 0) îîy.ct '{î y.a'i '^£iiSr, Izv.iï^
où Ssy.îtv signifie d'abord « sembler bon », puis « croire »
— et le vers 1266 :
;(i) rat, véîç véw çjv lAÔpw ïOav;;
dans lequel véîç signifie « jeune », tandis que véw doit probablement se traduire par « i}iouï, extraordinaire ».
— D'autres fois le redoublement ou la paronomasie sont plus malaisés à justifier. Quand le poète fait dire à Ismène : îj:ïv iîîÀï.:!v hzîprfir^ii.vi vjz (v. i3), je soupçonne qu'il a voulu exprimer par cette répétition la communauté d'affliction des deux sœurs; mais n'a-t-il pas', malgré tout, confondu ici la précision rigoureuse avec la svmétrie vide? Cette remarque nous amène à parler de l'antithèse, où le même défaut est beaucoup plus apparent encore.
L'antithèse, rare chez Eschyle, est un des procédés favoris de Sophocle, et il en a d'excellentes, pleines de sens, relevées souvent par une paronomasie : Tïvrc'scfî; ârsps; {Antig., 36o) — j'iix:).'.; xr.z'/.:: (733) — t'j-y. rsny- 9£Ïv àXXà î'jjj^tXsïv à'*uv (523) — zr/Tî-Tipo); àYr,po); (606-8). Mais il faut bien le reconnaître : déjà fleurit aussi chez lui l'antithèse « fausse fenêtre ». Quand il écrit à propos
— loy —
de Polvnice et Etéocle, tombés sous les coups l'un de l'autre : ij^ Oxvîvtwv r,\i.ifx î'zXf, yj^'. (v. 14), c'est le goût de l'antithèse, et de l'antithèse purement verbale, qui substitue sous sa plume le mot « double » à un adjectif signifiant « réciproque ». Et cette opposition toute factice, remarquez que le poète s'y complaît. Car ailleurs on lit :
•/.aO' r,ij.£2r/ oVaiv::
Et en un autre endroit il renchérit encore sur cette subtilité :
V. 55 T p t - j y l' àîsA^i'o îJî y! XV /.ïO' r,|j.é:%v xj-:iY.-.z'nZ'/-i
On ne peut pas nier que dans ce vers l'opposition de TpiTsv, îJo, ij.ir/ {troisièmement..., deux frères.,., en une seule journée) ne soit un jeu puéril. De même enfin, lorsque Ismène blâme sa sœur du zèle emporté qui la pousse à ensevelir Polvnice malgré les ordres de Créon : ^îpiA-r.v iz\ '^jy^piisi y.apSiav 1/cf.q (v. 88), c'est sûrement le premier adjectif qui, par contraste, a suggéré le second; mais celui-ci est loin d'être clair, comme le prouvent les discussions' du scoliaste et des éditeurs modernes à son sujet.
Mais, seule, l'analyse continue d'un morceau étendu de Sophocle peut donner à ces observations fragmentaires toute leur portée : par là on verra que les figures gorgianiques ne sont plus chez lui, comme chez Eschyle, un ornement accessoire, qu'elles forment au contraire la trame même de son style. Qu'on étudie, par exemple, à ce point de vue la tirade d'Œdipe-Roi, où Créon,
— io8 —
accusé par Œdipe de convoiter le trône, se justifie (v. 596-615) :
I y j y Tiia'. yx'.più. vjv ;;,£ -ziç à^-iZe-'X'.,
Tî Yap TU-/SÏV aÙTOùç gxav èvrajO' v/:.
xw; îï;t' SY''' y-îï''' î"' Ai6;i;j.' àieiç "àîe; 5 oùy. âv yIvjits vîuç •/.«•/.!? y.a/.w; ^pîv(7)v.
dtXX' o'Jt' âpacTr,? Tf,cSî Tf,ç y^wI-'-'î? s^'^'^i
sût' àv iJ.cT aAAC'j îpwvTîç âv T/,aÎT;v tst£.
•/ai twvS" £/.r;'y:v, tcDt; |j.kv nuO(rtj' ù'ov
7ru9sj Ta ^p'^'^i'^f' s' crasûi; ï)"n'--''^ '" ' 10 T;"iT' 3.W\ ii'i [j.t T(Ti T£pa;/,cz(;) /,à5r,ç
y.iivYJ -'. IjS'jXîûJzvTa [j.'r; ;j.' àTrXfi •/■tjvy);
àii^M, Siz/.f, Se, TYj t' £iJ.f, •/.q'i gf, , "/.aîdiv.
YV(!)[XT) 0' àîr,/,<;) [Xïi [;.î /top'iç aiT'.to.
c'j •(■ip s(y.a'.sv cjte tî'jç y.gy.i'j; :j.âTr,v l5 /pYjSTîJ; '/z\).'Xv.'/ c~jzî t;Ii; /yr^n-z'jz y.ay.iù;.
yi Asv yàp i.(T6X:v ix.6aXïîv l'iiv aé-'io
y.a't TÔv xap' aJTîj ,j;:t;v, ôv -XîTîtcv ç'.ajî.
àXX' iv yj:svi;) "'vwŒ-f) Tiî' àsiiAw? • âzît
/pôviç îîy.atîv oévîpa îîiy.v'jstv iJ.:vjç, 20 y. xy.îv Sk y.âv âv ï;ij,épa •cviîr,; [j.'.â.
Vers 1-3. — Triple répétition de v^v, triple répétition de irîç (tîsl, zàç, âxav).
Vers 4. — Antithèse de y.£Îva et TiΣ, de Xiîv.^^.'. et àseiç.
Vers 5. — Antithèse de y.ay.îç et y.a"A(T)ç spivûv.
Vers 6-7. — 0"JT£ répété.
Vers 8-9. — Paréchèse de nùôwîi et -j9ij'.
1. Même jeu de mots au vers 70 : Kpiovtï... s; xi nuSizi | ïr.vt.^^'x «toîSou SiiiiaO', ûî rJOoiTo... — La p.aréchèse, du reste, n'est pas rare
Vers 10. — To"!-' T/./.; , formant antithèse à -i'r.z \>.bi (v. 8).
Vers 1 1-I2. — Antithèse avec honiœotéleuton de az/.y, et s'.-/.f,, de i\i-r^ et cïj. (La répétition de Aaïwv après /-i^r,^ du vers lo n'est peut-être qu'une négligence.)
Vers 14-15. — OiiTS répété, antithèse de tîù; y.ay.où; xpr)3- Tîû; et Twç /pTiTToù; -m/.zùz.
Vers 16-17. — Paronomasie de -iî/.iv cpiAït.
Vers 18-20. — Répétition de /pivo) /.sàv;;;, antithèse de liy.r.z'i et /.r/.iv, de /.P-vî; et riijipa'.
chez les ti-ii^iques, i)iU'Li(;ulièi-enieMt sous forme étymologique. Exemplps : Eschyle, Promélhée, 85 (étymologie fie lloo[jir,Osû;). Sept contre Thèhes, 536 (étymologie de napOeMozaro;). C.'8, 829 (étymologie de IIoXuvEt/.rjç). Af/amemnon, G81 (Hélène, expliqué par TAlvau;, ÏXavSpo;, IX^toXiç). 700 (double sens de y.ffiu^). 1080 {\r.6XXffi..., àniXXwv J;a6; • àr:«)Xeaa; Y^^p-- )■ — Sophocle, Ajnx, 430 (AÎï; rapproché de aîâi, hélas). C07 (arSrjXov "AiSav). 574 (étymologie d'Eipuii- X»);). Œdipe-Roi, 70 et 603 (cités plus haut). 397 (ar,Sèv sîSôi; OÎSisou;). 10.36 (étymologie d'Ototeous). Œdipe à Colone, 48<) (étymologie d'EùpiEvioEç). 1320 (étymologie de Wm^^imT-oXai) . Anligone, 111 (étymologie de lloXuvEizrjç). Fragm. 592 (l-iSriptû). Fr. 877 ('Oîuoïejî). — Euripide, Phéniciennes, 630, 1493 (IloXuveixr-,?). Troyennes, 99t> ("Acppoodr) rapproché de à^pooivr;). — La paréchèse sert parfois aussi à aiguiser le sarcasme. F'.semple : le vers où Œdipe reproche au devin Tirésias sa cécité physique et intellectuelle : luyXb; -.ii t'oît» t6v te vqjv ts t' fiiiijLaT' Et {Œdipe liai, 371), ou encore celui où Médéë rappelle à l'ingrat .lason les bienfaits dont elle l'a comblé : È'awia a', to; t'^aTiv 'EXXiîviov Î>toi... (Médèe, 476.)
1. Les ligures les plus fréquentes sont, comme on voit, la répétition de mots et l'antithèse. Ajoutons qu'il y a dans la tragédie un certain nombre de mots, dont c'est lu destiuèe de n'aller pour ainsi dire jamais seuls; ils se redoublent ou s'opposent à leur contraire. Tels sont /.«xo;, tpfXo?, l/.oiv, vso;. Les exemples de xWj; répété sont innombrables : Eschyle, Pênes, 253 (xaxôv xaxi),531, 1041 (SdtJiv xazàv /.ïzwv xsxor;. Cf. Sophocle, AjaX, 853 (Jtévo? ;:<v(o r.ivov çifEt). Sept contre rhèbes,çm, 1049. \gameinnon,Wct. Fragm. 417. — Sophocle, Ajar, 3ti>, 8:», 1119, 1137, 1177, 1391. Œdipe-Roi, 248, ;i34, 067, 1198, 1365, 1397. Œdipe à Volone, 595, 1190, 1238, 1384. Antigone, 565, 1281. Trachiniennes, 302. Philoctètej 384,
Ainsi donc, dès qu'on examine de près le tissu de ce style, on y découvre un art déjà savant à sa manière, qui ne dispose encore, à vrai dire, que d'un nombre de movens assez limité, mais sait les employer avec beaucoup de sûreté et d'adresse, non sans quelque monotonie pourtant. En regard de cet art qui reste toujours sobre et discret, imaginez-en un autre qui, usant au fond des mêmes procédés, les prodigue sans réserve, et, loin de les dissimuler, les pousse en pleine lumière, vous aurez déjà la manière de Gorgias.
r En résumé, je crois avoir démontré : i" que c'est bien à la poésije£ue Gorgias a emprunté la jjupart des^ nouveautés dont il a doté la prose ' ; 2° que son modèle principal a été^ la tragédie, et en particulier celle de Sophocle. Sur ce second point veut-on une nouvelle preuve? La langue oratoire de Gorgias n'est ni l'ionien
984, 1266, 1369. Etc. — Euripide, Cyclope, 267. Médée, 787. Troyennes, 446, lOûô. — Aristopliane, Chevaliers, 2, 188. Suées, 554. I.ysislrale, 1G"2. Plovtos, 05. Etc. — Les exemples de çîXoç sont presque aussi nombreux. Eschyle, Perses, 647-8 (sp&o; oiXo; çO.»). Sept contre Thèbes, 695, 970. Agamemnon, 1374. Choèphores, 89, 3.55. Euménides, 998. Fragm. 201. Sophocle, Ajax, 1377. Antigone, 10, 73, 99, 187, 521, 898 (?(Xr) r.r^o'j^Mfi ?!Xri). Philoctète, 1178. Euripide, Iphigénie en Tanride, 610. Etc. — Exemples de IV.wv redoublé ou opposé à i/.wv : Eschyle, Promélhée, 19, 218, 266, 671. Suppliantes, 227. Sophocle, Œdipe-Roi, 1230. Œdipe à Colone, 827, 935, 987. Antigène, 276. Trachiniennes, 198. Philoctète, 771. Fragm. incert. 668 D, 4. — Euripide, Andromaque, 357. Oreste, 613. Phéniciennes, 433. Fragm. 68. Etc.
1. Qu'on ne s'étonne pas que, voulant faire de sa prose la rivale de la poésie, Gorgias ait pris celle-ci pour modèle. C'est en effet aux poètes que sont dues les premières études sur le style (Aristote, Rhétorique, III, 1 , p. 1404 A). En ce qui concerne en particulier les ayrifia-ra ropYisia, on peut croire qu'ils se transmettaient par tradition dans les écoles poétiques : j'appelle écoles, faute d'un autre nom, les cercles d'admirateurs et de disciple.s qui dès le temps des Homérides se formaient autour de chaque poète célèbre.
— iri —
de Léontium, sa patrie, ni l'attique, tel qu'on le parlait à Athènes de son temps; c'est cet attique mitigé et en partie conventionnel des tragiques, qui se sépare du langage ordinaire surtout par l'exclusion de certaines formes trop purement locales, telles que le double - et le double ?'. N'y a-t-il pas là une preuve décisive de l'influence de la tragédie sur Gorgias? On s'explique, du reste, à merveille qu'entre les dilTerents styles poétiques Gorgias ait pris de préférence pour modèle celui de la tragédie. Par son dialecte déjà littéraire, tel que nous venons de le définir, par son 'mètre préféré, l'iambe, « de tous, dit Aristote, le plus rapproché de la parole'' »; par son vocabulaire même, qui reste à mi-chemin entre les audaces du lyrisme ou de l'épopée et la vulgarité du langage usuel , le dialogue tragique réalisait d'avance, en partie, l'idéal de gravité noble et un peu tendue que Gorgias voulait conférer à la prose d'apparat.