SUR
LE CHILIASME
La doctrine d'un règne terrestre et millénaire du Sauveur a sa place dans l'histoire de l'Eglise chrétienne. Attaquée et défendue par des hommes d'une piété et d'un savoir éminents, tolérée par TEglise orthodoxe \ elle tomba en discrédit au lY® siècle. Les notions grossières de quelques millénaires , si opposées à l'esprit chrétien , firent tort peut-être, en bien des circonstances, à la cause de l'Évangile. Caressé par les mystiques, le Chiliasme fut toujours le refuge des âmes inquiètes et persécutées : aussi se montra-t-il particulièrement aux époques de grands événements , de révolutions, de misère publique ; et , de nos jours encore, les préoccupations qu'il excite, dans certaines parties du monde chrétien, ne sont pas les moins vives.
1 Baronius dit qu'elle fut condamnée par le pape Damase, au concile tenu contre Apollinaire (373), mais il n*en est pas parlé dans les anathèmes de ce concile rapportés par Grégoire de Nazianze et Théodoret
Indiquer sommairement l'origine de ce dogme, les causes de ses alternalives de succès et de défaite, surtout durant les quatre premiers siècles ; en suivre la trace, les modifications et l'influence dans le moyen-âge et les temps modernes ; en appeler, dans un examen rapide de la question , au témoignage de Jésus-Christ et des apôtres , — seul moyen de terminer la controverse : tel est le but de ce travail.
PBEIIIERE PARTIE.
La doctrine du Chiliasme est née des notions sensuelles que les Juifs avaient du Messie K En lui ils attendaient un roi puissant qui foulerait aux pieds ses ennemis , donnerait au gouvernement juif un nouvel éclat , et rendrait sa nation maltresse de l'univers. Les passages des prophètes où la gloire et la félicité du Messie sont décrites sous les couleurs les plus vives , recueillis avec ardeur, nourrirent et développèrent dans le peuple juif l'espérance de temps meilleurs. Plus la nation s'affaiblissait , plus elle s'attachait à la pensée que le temps de l'épreuve ferait
ï Cf. Coeln, Biblische Théologie, 1. 1, § 131.
Mûnscher, Handb. der ChristL dogmengeschichte, t. ii.
Schœttgen, De Messia, t. ii.
Berthold, Chrisiologia Judeorum, Erlang., 1811.
Corrodi, Kritische Geschichte des Chilitmnus, t. i.
Neander, Àllgem. Gesch. der ChristL Relig,, u. k.
Transi, by J. Torrey, t. ii, p. 395 ss.
Reuss, Hist, de la Théol. chrét. au siècle apost., i, 132.
place à une période d*éclat et de gloire sous le règne du Messie. L'orgueil national fortifiait d'ailleurs ces espérances. Quani au commencement et à la durée de ce règne, on les détermina par le récit mosaïque de là création, considéré comme une image de la destinée du monde. Mille ans ne sont-ils pas , devant Dieu, comme un jour S et le temps du Messie n'est-il pas appelé le jour de l'Eternel ( Es., Lxiii, 4 ] ? La durée du règne messianique sera donc de mille ans. Les six jours de la création indiquent six mille ans de peines et de souffrances. Le septième jour, au contraire, est une image d'un sabbat de mille ans , où le peuple de Dieu doit vivre dans l'abondance et la paix, goûter les bienfaits des promesses divines et voir tous ses ennemis renversés.
Au temps où le Christ parut , la notion d'un règne visible et terrestre du Messie était dominante. Les disciples de Jésus, imbus de ces idées populaires, attendaient avec impatience l'époque où leur maître se déclarerait roi des Juifs e( fonderait son royaume. Jésus lui-même, en parlant de la dispensation évangélique , employa quelquefois des images consacrées pour exprimer ces espérances terrestres ^, quoique ailleurs il donne clairement à entendre que son règne n'est pas de ce monde ^ Les disciples se scandalisent à la pensée que leur maître pourrait mourir *. Sa mort les désoriente ^, et sa résurrection ranime leurs
' Ps., xc, 4.
2 Matth., vin, 11 ; xxvi, 29, etc.
3 Luc, XVII, 20 ; Jean, xviii, 36.
4 Matth., XVI, 22.
5 Luc, XXIV, 21.
espérances au rétablissement du royaume d'Israël i. Plus lard, les apôtres revinrent de cette idée. Dans leurs épîtres , toutes les fois qu'ils mentionnent Tattente du retour de Christ, ils ne parlent pas d'un règne vfeible et terrestre. Paul parait même «nseigner que, à la venue du Sauveur, autant les morts ressuscites que les survivants seront transportés dans un autre lieu ( I Thess., iv, 15-17 ).
Cependant la doctrine d'un règne millénaire se répandit dans la communauté chrétienne : elle était trop enracinée dans les âmes pour que les Israélites qui embrassaient le christianisme pussent s'en défaire. Trompés par la première venue du Sauveur, qu'ils reconnaissaient pour le Messie promis par les prophètes , ils cherchèrent à concilier leur foi nouvelle avec leurs espérances antérieures, et furent conduits à attendre de sa seconde venue, — cette fois glorieuse et triomphante , — l'accomplissement de ces espérances. Ces inductions étaient d'autant plus faciles, que certaines paroles de Jésus , prises littéralement, leur paraissaient favorables. Le livre de l'Apocalypse dut encore nourrir et fortifier ces vues dans une grande mesure. Des passages tels que le chapitre xx ne pouvaient guère , ce semble, qu'être pris à la lettre par des hommes dont l'éducation, les préjugés et les mœurs étaient, à bien des égards , opposés au spiritualisme chrétien. Dans ces circonstances , est-il étonnant que les judéo-chréliens aient mêlé au christianisme la notion juive du règne messianique, et s'y soient attachés avec enthousiasme?
i Act., I, 6.
Ou s'explique facilement, aussi, l'existence du Ghiliasine au seio des communautés pagano-chréiiennes. Elles le reçurent des judéo-chrétiens avec le christianisme , et , sans doute , un grand nombre embrassèrent cette doctrine avec d'autant plus de facilité , qu'elle correspondait à l'état spirituel de leurs âmes.
Mais d'autres causes devaient surtout favoriser l'extension rapide du Chiliasme. Objet du mépris et de la haine de leurs contemporains, les premiers chrétiens se trouvaient dans la situation la plus triste. Ils avaient à lutter contre un adversaire puissant, supérieur en nombre et en force, dont ils enduraient la persécution et dont ils avaient tout à craindre. Au milieu des tribulations et des périls qui les menaçaient dans une proportion croissante , quel sentiment pouvait être plus doux à leurs cœurs que la conviction de leur prochain triomphe, sur la scène même de leurs souffrances? Ils voyaient les ennemis du christianisme humiliés, l'orgueilleuse Rome tombée, à la venue glorieuse du Sauveur; et, certes, la perspective assurée de ce triomphe devait les soutenir dans la persécution, ranimer le courage même des plus abattus. Toutefois, plusieurs entendaient, par le bonheur de cette période, la domination universelle de la volonté divine, la réunion paisible de tous les saints, le rétablissement de l'harmonie entre une humanité sanctifiée et la nature entière élevée à l'état glorieux de son innocence primitive i. Une doctrine qui répondait si bien aux besoins de cette époque , pouvait compter sur des suffrages sympathiques.
* Barnabas, c. xv.
La propagation da Chiliasme aux premiers temps du christianisme est assez naturelle : presque tous les docteurs de l'Eglise et même quelques hérétiques Tembrassèrent. Les Ebionites Fadmettaient comme arlicte de foi. Ils prenaient, selon Jérôme, le passage d'Esaïe, lxvi, 49, 20, dans le sens littéral. Ils croyaient qu'au dernier jour Christ régnerait à Jérusalem où le temple serait rebâti, et qu'il réunirait en Palestine les Juifs de toutes les nations. Les Nazaréens ne professaient pas cette doctrine , à en juger par le silence de Jérôme, qui saisit toutes les occasions pour la reprocher aux Ebionites et même à Irénée.
Cérinthe, gnostique judaïsant qui florissait probablement vers la fin du siècle apostolique, en Asie-Mineure , enseignait qu'après la résurrection des morts Jésus établirait son règne terrestre à Jérusalem , où les hommes vivraient dans toute sorte de voluptés et d'extravagances. C'est, du moins, ce dont l'accusent Caïus, prêtre de Rome, et Denis, évéque d'Alexandrie ^ adversaires zélés du Chiliasme. Leur témoignage est au moins sujet à caution, tant cette notion grossière du millénium répugne au gnosticisme.
On trouve des opinions millénaires dans la lettre attribuée à Barnabas, dans le Pasteur d'Hermas (vis. i), et dans plusieurs écrits inauthenliques du P^ siècle. A celte classe appartiennent les Oracles sibyllins ^, qui jouirent
1 Eusèbe, Hist eccL, 1. III, c. xxviii.
2 Collection de huit livres composés à différentes époques, d*abord par des païens , ensuite par des juifs , et enfin par
d*uDe grande considération, et le Testament des douze patriarches ^ où il est souvent parlé du règne glorieux du Messie à Jérusalem.
La Phrygie, où prévalait un esprit religieux sensuel et enthousiaste, était faite pour adopter et répandre les conceptions grossières du Chiliasme. Là vivait, au second siècle, Papias, évéque d*Hiérapolis. C'était un homme d'une piété sincère, mais d'un esprit étroit et d'une crédulité facile. Il écrivit cinq livres intitulés: Exposition des discours du Seigneur , collection de récils de la vie et des paroles du Christ et des apôtres , faite d'après la tradition orale. Il y admit, selon Eusèbe, beaucoup de choses fausses et mal comprises, en y développant sa doctrine d'un règne terrestre du Messie. Un fragment de cet ouvrage , dont la perte est si regrettable , cité par Irénée ^, prouve qu'il admettait la notion judaïque du Chiliasme. Les images étranges et fantastiques qu'il employait pour peindre les joies du règne de mille ans , nourrirent, chez les chrétiens, le désir d'un bonheur sensuel incompatible avec l'esprit de l'Evangile, et donnèrent naissance, chez les païens instruits, à bien des préjugés contre le christianisme.
Justin martyr, dans son Dialogue avec Tryphon, dit que, suivant son opinion et celle de tous les chrétiens orthodoxes, les élus doivent , après leur insurrection, passer
des chrétiens; remarquable spécimen d'impudence et d'imposture. (D' Jortin.)
t Cf. Corrodi, ii, 101.
2 Ady. hœr., v, 33.
mille ans à Jérusalem, qui sera relevée et embellie. Il cite Miehée, IV, 1-6; Esaïe, Lxv, 17-25, et TÂpoealypse pour appuyer cette doctrine ; mais il accorde que « des chrétiens même orthodoxes ont des vues différentes. » Il prend ainsi une position intermédiaire entre les partisans extrêmes du Chiliasme, — ^ si la contradiction de ce passage ne provient pas d'une altération du texte. Mûnscher soutient qu'il faut lire : « des chrétiens non orthodoxes ont des vues différentes. » Pour Justin, la doctrine de la résurrection était intimement liée à celle d'un règne millénaire ; aussi ne parait-il avoir reconnu que deux classes de chrétiens : les partisans et les adversaires de ces doctrines , les chrétiens orthodoxes et les gnostiques. D'autre part, les copistes ne pouvant comprendre qu'un saint martyr tint pour hétérodoxes tous les adversaires du Chiliasme, affaiblirent la portée du texte par l'omission de la particule négative. Cette altération , trahie par le contextCv eût été plus tôt remarquée, si la préoccupation dogmatique d'un Chiliasme peu développé au second siècle n'y eût fait obstacle.
Si ces remarques sont fondées, dit Miinscher, il en résulte que, dans l'Eglise catholique, autant que Justin pouvait la connaître, la doctrine d'un règne de mille ans était dominante, et que son rejet fut considéré comme une tendance au gnosticisme. // serait difficile de prouver historiquement , comme Schôckh le prétend \ que les partisans du Chiliasme ont été beaucoup moins nombreux
* Christl. Kirchengesch., t. m, p. 4L
qae se Test imaginé Justin, dans son enthousiasme pour ce dogme \ — Mais ii ne serait pas moins difficile de prouver historiquement le contraire, car nos sources d'information sur les diverses branches de l'Eglise sont trop restreintes pour autoriser une assertion positive sur ce point. Si » dans les ouvrages des docteurs du IP siècle , « la croyance au millénium est si manifeste qu'on ne puisse hésiter à la considérer comme universelle, dans un siècle où elle devait pousser les hommes à souffrir pour le christianisme ^ » , il ne faut pas oublier qu'on ne trouve rien de semblable dans Clément de Rome, Ignace, Polycarpe. Ta tien, Athénagore et Théophile d'Antioche. La doctrine du Ghiliasme exerça une grande influence sur les chrétiens de cette époque , mais elle ne parait pas avoir fait partie de la croyance générale de l'Eglise.
Les gnostiques combattirent avec ardeur cette doctrine qu'ils regardaient comme une fable juive. Leurs objections ne sont pas connues, mais ce qui nous reste de leurs opinions les fait aiséooent pressentir. Ce monde étant l'œuvre d'un Dieu imparfait et méchant ne pouvait, à leurs yeux, être le siège de la félicité des justes. Considérant la matière comme la cause du mal, et toutes les jouissances des sens comme coupables, pouvaient-ils faire d'un règne terrestre de Christ l'objet de leurs espérances? Ils le pouvaient d'autant moins que la doctrine de la résurrection leur paraissait absurde , et que la mort devait les délivrer de la matière pour les transporter dans une région céleste.
* Mùnscher, Handb. ii, 421.
* Gieseler, Lehrb. i, § 50.
Attaqué par les gnostiques, le Chiliasme fut défendu avec vigueur par les docteurs de TEglise orthodoxe. Iréoée , que les abus de Tinterprétation allégorique et sa raison pratique détournaient des spéculations bizarres de la gnose , devait être favorable à la doctrine d'un règne millénaire. «< Jésus paraîtra , dit-il , d'un manière visible pour fonder à Jérusalem un royaume terrestre où tous les justes régneront avec lui. A sa venue , lantéchrist, dont le nom est difficile à déterminer, tous les royaumes de la terre , et surtout Tempire romain , seront anéantis. Alors régneront Tabondance et la paix; les animaux seront domptés, les hommes soumis.... Ce règne sera le véritable sabbat des justes, car ceux-ci ne travailleront pas : Dieu lui-même préparera leur nourriture , et leur donnera les mets les plus exquis. » Irénée fonde ces notions judaïques sur les Prophètes et TApocalypse , sur une tradition orale , et sur le témoignage de Papias qu'il appelle un prêtre vénérable. Mais, à côté de ces notions matérialistes, on trouve chez Irénée une idée élevée de la communion avec Dieu. Le millénium était, à ses yeux, un état transitoire où les justes seraient formés à une vie céleste plus parfaite, pour la manifestation complète de la gloire de Dieu (I. V, c. xxv-xxxvi).
Les Montanistes , qui représentaient le parti extrême opposé au gnostiscisme , ne furent pas moins favorables au Chiliasme. Ils s'appelaient «spirituels, » considéraient les autres chrétiens comme « charnels » , et, malgré la sévérité de leur morale, ils attendaient un règne plein de joies terrestres. Cependant Tertullien , dont les vues
soDl liées à ses idées rnoulanisles , parle moins des plaisirs sensuels que des plaisirs spirituels du millénium ^ ; il s'oppose même ^ aux interprétations trop grossières des passages messianiques , et il commet la même faute quand il nous parle de la cité merveilleuse , de la céleste Jérusalem qui descendra sur la terre. Ces visions enthousiastes du montanisme , ces peintures fantastiques d'un siècle à venir soulevèrent une opposition vive à la doctrine du Ghiliasme et contribuèrent à son discrédit. A Rome ; où prévalut de bonne heure une tendance anti-judaïque , cette opposition se manifesta ouvertement dans la lutte contre le montanisme. Caïus , dans son traité contre Produs le montaniste , stigmatisa le Ghiliasme comme une hérésie de Cérinthe , qu'il accusait , vraisemblablement , d'interpolations dans l'Apocalypse , pour donner cours à cette doctrine.
Mais , c'est surtout en Egypte , au IIP siècle , que le millénium fut l'objet de vifs débats et reçut, peut-être, un coup décisif de son plus rude adversaire. En s'efforçant de spiritualiser les doctrmes religieuses , de réconcilier la raison et la foi, les docteurs d'Alexandrie se rapprochaient des gnostiques et ne pouvaient goûter les espérances sensuelles du Ghiliasme. Leur prédilection pour la philosophie platonicienne , surtout pour l'idée que le corps est une prison de l'àme , devait leur faire considérer le rétablissement d'un corps matériel pour des jouissances
* Copia omnium bonorum spiritualium. — Âdi\ Marc, III. 24.
2 De Res. carn., c. xxvi.
terrestres comme uoe charge , comme un obstacle à la véritable félicité. Aussi, le théologien le plus célèbre de cette école s'élève-t-il avec force contre les notions sensuelles du Ghiliasme qu'il traite de fables ineptes *. Pour lui , la perfection de i'àme est dans la communion avec Dieu , dans le détachement de tout lien terrestre. Rien ne pouvait lui paraître plus absurde que la notion d'un règne de Christ sur la terre où seraient réunis tous les plaisirs des sens.
Les millénaires en appelaient aux déclarations de TEcriture et surtout à TApocalypse. Origène convient que ce livre est authentique , mais il enlève a ses adversaires le bénéfice de cette concession , en posant le principe de rinterprétation allégorique, seul moyen d'éloigner de la Bible des notions indignes d'elle. Par l'interprétation littérale des passages où les biens spirituels sont repré*sentes par des images temporelles, les hommes simples sont conduits à admettre des fables absurdes , comme la jouissance, après la résurrection, des biens temporels du manger et du boire. Par ces notions grossières, fruit de l'ignorance et du penchant aux jouissances matérielles , les Chiliastes, esclaves de la lettre, font accuser les chrétiens de faiblesse d'esprit. Origène rejette même toute attente du rétablissement futur de l'état juif ^. Les attaques d'Origène portèrent au Ghiliasme un coup presque décisif. Ses disciples et les admirateurs encore plus nombreux
1 Ao-^fi-ara aTMrwTara. De princ. II, 0. II.
^ Comment, in Matth. — De princ. 1. II, c. xi. — Contra Cels, 1. IV.
de ses ouvrages, cootribuèreot puissamment à discréditer une doctrine qu'il avait tenue pour basse et judaïque. Cependant une opinion si profondément enracinée dans beaucoup d'esprits ne pouvait tout d'un coup disparaître. À cette époque , elle comptait de nombreux sectateurs dans certaines parties de TEgypte où n'avait pas encore pénétré rinfluence intellectuelle d'Alexandrie, ce siège florissant de la science. L'argumentation d'Origène ayant été faible sur certains points , les partisans de l'inlerprélation littérale ne manquèrent pas de répondre. L'évéque Népos, homme savant et pieux, écrivit un ouvrage intitulé : Réfutation des allégoristes ^, où, selon toute probabilité, il démontrait que les principes herméneutiques d'Origène étaient arbitraires et flottants , et que les prophéties bibliques, surtout les descriptions de l'Apocalypse, devaient être prises dans un sens littéral. Ce livre, accueilli favorable* ment par le clergé et les laïques, fut étudié , commenté, avec plus d'ardeur que la Bible même. Les esprits s'échauf- *fèreni, on accusa d'hérésie les adversaires de Népos^ et, pour le soutenir, des communaulés entières rompirent avec l'Eglise d'Alexandrie. Népos mourut, Coracion lui succéda. Le schisme était consommé, irrévocable, si Denis, évéque d'Alexandrie et disciple d'Origène, eût frappé d'anathème les récalcitrants. Denis montra , en cette circonstance diflScile, ce que peuvent la modération, la charité, un libre et consciencieux examen, pour ramener les esprits égarés, quand la loi et la force sont impuissantes. Il réunit en conférence les millénaires, prêtres
EXe^XoÇ Tûv aXXmiepiaTwv.
el laïques. PeDdant trois jours, il réfula le livre de Népos, répondit aux objections , expliqua les difficultés en prenant la Bible pour guide , et , — chose inouïe dans les disputes ihéologiques, — tout le monde fut de son avis. Coracion rétracta humblement ses idées, reconnaissant Torthodoxie de l'opinion contraire. C*est ainsi que, par des vues généreuses et des raisons convaincantes , Denis rétablit lunité de la foi dans son diocèse menacé d'un schisme défininitif. Il écrivit ensuite deux livres Sur les Promesses (Flepl sTCayyeXicov), aujourd'hui perdus, où il combat par la Bible même la notion d'un règne millénaire. Il proleste de son respect pour l'Apocalypse, « livre admirable, dit-il, plein de mystères et d'obscurités ; car , quoique je n'entende pas les paroles de ce livre, je juge qu'elles ont un grand sens sous leur obscurité. Je ne me rends pas le juge de ces vérités, je ne les mesure point par la petitesse de mon esprit ; je ne les estime pas moins, lors même que je ne puis les comprendre. » Mais Jean l'évangélisle en estil l'auteur? Ce serait plutôt, pense Denis, Jean l'ancien,' qui vivait à Éphèse comme l'apôtre. Quoi qu'il en soit, l'interprétation littérale de l'Apocalypse est insoutenable (Éusèbe, liv. vu, 24, 25).
On voit, par cette discussion , combien l'opinion s'était modifiée sur un dogme qui , un siècle auparavant , était professé par les docteurs chrétiens les plus estimés. Toutefois , on trouve encore en Orient quelques Chiliasles : Méthodius \ adversaire d'Origène ; Yictorin, évéque de
i Sympos. decem Virg. — Hier. Catal. vir. illustr., c. xviii. — Ses ouvrages sont perdus. On lui attribue une Eœpos, de
Pétau, ea Paanonie ; ApolliDaire, qui écrivit contre Denis un traité en deux livres, et Barsudaili , abbé d'Edesse (fm du V^ siècle). En Occident , Laclance développe, d'une manière plus complète et plus brillante , sa théorie d'un règne millénaire. Voici quelques traits de cette longue description :
Au bout de six mille ans d'existence , le monde actuel deviendra le théâtre du repos millénaire des justes. Le règne de l'iniquité , de grandes guerres , la chute de l'Empire romain, des fléaux terribles qui feront périr une grande partie du genre humain , annonceront cette période. Alors Jésus paraîtra pour détruire l'Antéchrist, ressusciter et juger les morts qui ont connu la véritable religion , et fonder, sur la terre , un repos général. Les païens survivants seront sous la domination des croyants, et le prince des démons sera enchaîné. Les morts pieux ressuscites vivront dans une incroyable abondance. Les survivants engendreront une innombrable postérité consacrée au Seigneur, sous la direction des ressuscites. Les saints se rassembleront de tous les points du globe , à Jérusalem, la ville sainte. Alors s'évanouira l'obscurité qui couvre la terre, la lune brillera comme le soleil, et celuici, sept fois plus que maintenant. La terre portera , sans culture, les plus beaux fruits ; les rochers découleront de miel , les ruisseaux déborderont de vin , les animaux ne seront plus féroces... Quand cela arrivera-t-il ? Après la chute de l'Empire romain, qui ne peut tarder plus de 200
VÀpoc. ; il ne s*y trouve aucune trace de Chiliasme. L'empereur Néron y est désigné comme TAntéchrist.
ans. Quand les mille ans du. règne de Christ seront éconlés, des attaques nouvelles, dirigées contre les sainls, échoueront ; les impies seront détruits ; la seconde résurrection et le jugement dernier suivront le renouvellement de l'univers ^ — Il est facile de voir que les traits principaux de cette description sont empruntés à TApocalypse et aux Prophètes. L auteur renvoie encore à d'autres écrits, par exemple aux livres de la Sybille , d'Hermas et d'Hystaspe. Jérôme ^ et Augustin ^ attribuent aux millénaires de leur temps des opinions aussi sensuellesv
A partir du lY® siècle , la doctrine du Chiliasme rencontre une défaveur générale. Ce revirement de Topiuion avait été préparé par l'opposition au montanisme et Tinfluence de TÉcole d'Alexandrie ; il fut consommé par la position nouvelle que le christianisme prit dans la société en s alliant à TÉtat, sous Constantin-Ie-Grand. Aussi longtemps que les chrétiens furent en minorité, loppression sous laquelle ils gémissaient, donnait , nous lavons déjà vu, un attrait particulier à l'attente d'une période où les rôles seraient changés, où leur sécurité serait parfaite et leur domination assurée. Mais quand la persécution eut cessé , quand , d'une façon inattendue, ils eurent triomphé du paganisme , ils cessèrent naturellement de désirer la chute de l'Empire romain , qui ne leur était plus hostile , et d'attendre , de l'apparition soudaine du Christ, le triomphe définitif du christianisme. Désormais, la doctrine d'un règne millénaire , abandonnée par les
1 Institut, div., I. VII, c. xiv-xxv.
2 la Es., LV, Lx, etc.— ^De Civ. D., xx. Corrodi, t. ii, p. 515.
esprits éclairés, ne fui guère professée que par les hommes mécontents de leur siècle, les mystiques et les rêveurs.
Quand le christianisme fut définitivement établi, on dut croire , — cela était naturel , — à une plus longue existence sur la terre. La période de la fin du monde fut toujours plus reculée ; des événements extraordinaires seuls la firent regarder comme prochaine. On émit , du reste , sur ce point, des opinions diverses. On sait qu'Augustin, d'abord partisan du Chiliasme , finit par le combattre *. Les uns crurent que le règne des justes avait commencé à Tavènement de Constantin. Selon d'autres, la période de mille ans (Apoc, xx) avait commencé à la naissance ou à la passion du Christ, et l'établissement de l'Église chrétienne devait être considéré comme la première résurrection, et comme la première époque de celte période millénaire. Celte interprétation, adoptée en Occident du temps d'Âuguslin , devait préparer les esprits à une intelligence plus élevée de l'Apocalypse. Mais fallait-il compter les mille ans d'après le système chronologique ordinaire , ou bien considérer ce nombre comme un symbole apocalyptique? C'est ce que l'Eglise n'avait pas décidé. L'interprétation littérale prévalut : lopinion se répandit que, d'après l'Ecriture, l'an mille était l'époque marquée pour la fin du monde. Le moine Hilarion , qui vivait en Pales-
* « Nam etiam nos hoc opinati fuimus aliquando. » (De Civ. D., 1. XX, c. 7.)
tine au lY^ siècle , n'avait pas été moins précis en indiquant l'année 470. L'événement n'ayant pas confirmé ces calcals, on prit le nombre mille dans un sens indéterminé , et l'on recula toujonrs plus la période de son accomplissement.
Nous avons vu la persécution rendre chère aux chrétiens, dans les premiers siècles, l'attente d'un règne millénaire. De même , au Moyen-Age, les malheurs des temps expliquent l'attente presque universelle de la fin du monde. La peste, la guerre, la famine, les tremblements de terre, les prodiges que mentionnent Pantaléon dans sa Chronique, et Saxo dans ses Annales, frappaient les peuples de terreur et leur rappelaient l'instabilité des choses humaines. Ces fléaux , qui se produisirent à plusieurs époques, furent naturellement considérés comme les signes précurseurs de la fin du monde. La préoccupation des esprits était si vive , que l'attente d'un règne millénaire put être exploitée en faveur de la première croisade. «Un homme appelé Pierre... sortit des frontières de l'Espagne et mil tout le pays en mouvement. Il s'adressait aux gens du peuple, aux princes , aux rois , même aux évèques, aux moines, à tous les ecclésiastiques, les suppliant de le suivre , et leur montrant un papier tombé du ciel où se lisaient ces paroles : « Que la chrétienté tout entière se « réunisse armée à Jérusalem, pour en chasser les païens « et s'y établir à jamais. '» Il confirmait ces paroles par celles-ci du Sauveur : <( Jérusalem sera foulée aux pieds « par les nations jusqu'à ce que les temps des nations « soient accomplis » Luc, xxi , 24. (Saxo , Annales ).
La pesle noire de 1348 \ la morlalilé effroyable de 1418-1422 * produisireDt UD abaltemenl moral profond, et firent considérer la fin du monde comme imminente. C'est ainsi que l'annoncèrent les Flagellants et Martin Loquis, prêtre desThaborites.
L'attente d'une période où TËglise serait parfaite, fut aussi provoquée par les désordres du clergé et des papes. Cette attente dut être d'autant plus vive chez les mystiques du Moyen-Age , que la corruption de l'Rglise leur paraissait plus grande. A cette cause il faut attribuer les espérances millénaires qu'on trouve dans les prophéties de Joachim, abbé de Flore (f 1202), et dans V Introduction à l'Evangile éternel du franciscain Gerhard , publiée vers le milieu du XUI^ siècle.
Parmi les signes précurseurs de la seconde venue de Jésus , le N.-T. indiquait l'apparition d'un ennemi de Christ ', appelé par saint Paul V homme de péché *, le fils déperdition *, Vinique ^, et , dans l'Apocalypse, le faux prophète ''. Cet adversaire , dont la venue était liée à celle du Messie, occupa de tout temps les millénaires. Que fallait-il entendre par l'Antéchrist? Le diable en personne ; un homme né de femme et voué au diable ( Hier, in Dan. vu), ou même issu de lui : malo spiritu genitus
» Boccacio, Decam., giorn. prim. — M. Villani, t. xiv.
2 Voy. Michelet, Hist de France, t. m, p. 333-341.
3 O AvnxpKTTo;, I Jean, II , 18, 22.
4 o Avepfiwro; -riiç «(xapriaç, II Tess., Il , 3.
5 O uio; TYjç airuXeia;, Ihid.
6 O avo{i.oç, Ibid, II, 8
' O «l;iu^owpoq>Tjni;, XIX, 20.
(Lacl.); un juif sorti de la tribu de Daa ^; Tempereur Néron (Yiclorin *); uo faux Messie des Juifs » qui relèverait Jérusalem et le temple , où il serait honoré comme le Christ même ' ; uo roi puissant qui eu tuerait dix autres dans l'Empire romain *.
L'obscurité de la prophétie explique la diversité des opinions émises. Mais quelle serait la durée du règne de TAntéchrist? Daniel avait annoncé que la petite corne opprimerait le peuple de Dieu jusqu'à un temps, des temps et une moitié de temps: pM j|^g«| r^y^r^ ]*^y, Dan. vu , 25. La comparaison de ce passage avec le parallèle xu, 27, où la persécution d'Aotiochus (qui dura 3 1|2ans) est prédite, montre que le prophète désigne, par un temps, une année; par des temps deux années ; — et par une moitié ou partie de temps, six mois ; — comme, dans notre langue, on dit : tant de printemps ou d'hivers pour tant d'années. Un temps, des temps et une
t Opinion fondée surGen. xlix, 16 (Hippolyte) ; sur Jérém., VIII, 16 (Irén., v, 30, et Ambr.); sur le silence que TApoc. (vu) garde sur cette tribu.
2 Sulp. Sév. distingue Néron (Occid.) de l'Antéchrist, fils du diable, qui doit sortir de l'abîme et dominer en Orient (2' Dial.) — Lactance fait aussi de la béte à deux cornes (Apoc. , xiii, ii) un second roi qu'il fait sortir de Syrie, on ne sait trop pour quel motif.
3 Irén., V, 35; Hier, in EccL, xv; Ambr., Expl. du ps. 43. ^Augustin émet des doutes sur cette notion tirée des oracles
d'Ezéch. xxxviii, xxxix, sur Gog etMagog; de Dan., xi, 21- 45 (cf. Apoc, xiii, xvii ) , sur Antiochus Epiph. ; — mais son langage prouve qu'elle était généralement reçue [De Civ, D., 1. XX, c. 23 ).
mmtié de temps: xaipov xai xaipouç xai 7Î(jli(7u xaipoS, Apoc., XII, 14, signifie donc 3 1|2 ans S ou 42 mois (id., XI, 2 ; XIII, 5), ou 1260 jours (id., xn, 6; xi, 3): période appliquée, dans l*Âpocalypse, à la durée du règne de TÂntéchrist. Et comme, dans le style prophétique, un jour siguifie une année ordinaire (Nombre, xiv, 34; Ezéch., IV, 6], la persécution de TEglise par rÂnléchrist sera de 1260 ans.
La plupart des Pères qui s'expriment en détail sur ce sujet, tels qu'Irénée , Hippolyte , Cyrille de Jérusalem , Ambroise et Augustin, adoptèrent cette interprétation légitimée par T Apocalypse et Thistoire.
Quant au commencement de cette période d'affliction pour TEglise, Topinion prévalut, dans les premiers siècles, qu'il serait amené par la chute de l'Empire romain.
Les explications données par les Pères, sur l'Antéchrist, n'avaient pas épuisé le sujet. Les événements et l'obscurité même de la prophétie suggérèrent d'autres hypothèses. Pendant quelque temps , Mahomet ^ fut considéré comme l'Antéchrist: ainsi l'appela Innocent III (1213). Les pseudo-prophètes de l'Apocalypse parurent indiquer les hérésies qui se répandirent avec une rapidité croissante à la fin du XIII® siècle.
Enfin se produisit l'opinion que l'Antéchrist n'était
A Cf. Ëbrard, Die Offenbarvng. JoA. ;Auberlen, Ber Proph. Dan, u, die Offenè. Joh. ( 1854 ) .
2 « La servitude de la chrétienté orientale aura son terme. Quand TAntéchrist tombera en Occident (Dan. vu), Mahomet avec lui tombera en Orient (Dan. viii). » — M. Gvers.
autre que le pape lui-même. Déjà Grégoire-ie-Grand avait appliqué les prophéties touchant rAotéchrist à quiconque prendrait le titre d'évêqiie universel dans TEglise chrétienne ' ; cependant son successeur immédiat reçut ce titre de l'empereur Phocas.
Au concile de Reims (991) Arnulphe, évêque d'Orléans, plaidant la cause de la liberté ecclésiastique, signala au mépris général les monstres qui, du temps de Jean XII et après lui, avaient gouverné Rome. « Faudra-t-il que des prêtres, connus du monde entier par leur savoir et la pureté de leur vie, se soumettent à de tels monstres ^? Que pensez-vous de cet homme éblouissant de pourpre et d'or, assis sur un trône élevé? S'il manque d'amour et ne s'enfle que de son savoir, alors il est l'Antéchrist , qui s'assied dans le temple de Dieu ; s'il manque de l'un et de l'autre , il n'est dans le temple qu'une statue, qu'une idole, et s'en rapporter à ses décisions c'est prendre conseil d'un bloc de marbre. » (Magd. Cent., x, 263.)
Le XI® siècle vit les caractères de l'homme de péché réunis dans le pape Hildebrand. On crut alors que l'Antéchrist était venu. Dans la lutte du sacerdoce et de l'empire, les empereurs d'Allemagne appelèrent plus d'une fois le pape Antéchrist. On crut aussi, au Moyen-Age, que l'Antéchrist naîtrait d'une vierge ou d'une noîie et d'un
i Ego fidenter dico , quod quisquis se'universalem sacerdotem vocat, vel vocari desiderat , in elatione sua Antichristumpraecurrit...
2 « Solchen schmachvollen Ungeheuern ». — Neander, A. G., 4*- B., S. 138.
évéque (Hagenb., § 202). Joachim et Hildegarde annoncëreot contre TEglise corrompue des jugements terribles. Un faux pape, sorti des Paterins , ferait cause commune avec rhomme de perdition. Celui-ci, né dans les Etats Romains, serait élevé sur le siège apostolique. Incarnation du diable, il déploierait dans un dernier effort, à rapproche du jugement, toute sa rage contre le christianisme.
Pour les Vaudois, qu'on a appelés quelquefois les Protestants du Moyen-Âge , l'Antéchrist était simplement le principe anti-chrétien qui, par un développement continu depuis le temps des apôtres , avait atteint sa manifestation complète dans la corruption de l'Eglise. « L'Antéchrist n'est pas une personne, mais un système de fausseté indigne de l'Eglise de Christ. Ce système, avec ses ministres grands et petits, forme la congrégation appelée Y Antéchrist, la Babylone mystique , h quatrième Bête , la Prostituée... Ses ministres sont appelés faux prophètes, ministres de ténèbres , l'esprit d'erreur. . . L'Antéchrist s oppose à la Vérité par la sagesse de ce monde , par une fausse sainteté, le pouvoir ecclésiastique, la tyrannie sécu-* lière, les dignités, les honneurs, les richesses... ' » Les mêmes idées, avec quelques modifications, dans la forme, furent professées par Wycliffe * , lord Cobham, Janow et Jean Huss. La plupart des théologiens orthodoxes, par exemple Thomas d'Aquin, s'opposèrent à l'interprétation littérale de l'Apocalypse , tandis que d'autres , comme
1 Traité de V Antéchrist. — Perrin, Histdes Vaud., l. m.
2 Tracts.... of J. de Wycliffe; éd. for the « Wycliffe Soc. » Lond., 1845.
Roger BacoD, se plaisaient dans les iulerprétalions apocalyptiques et le calcul des temps.
Au dernier concile de Latran, le pape défendit aux prédicateurs de parler de la venue de rAntéchrist*. Mais il était trop tard : les protestations des sectes hérétiques , des théologiens et des poètes S contre la corruption générale de l'Église, avaient ébranlé dans les esprits l'autorité papale, qui pesait si lourdement sur les peuples. Si, comme l'enseignait Amalric de Bène, le pape était l'Antéchrist, et Rome la Babylone de l'Apocalypse , le schisme était légitime. Aussi cette opinion, secondée par d'autres causes étrangères à ce travail, eut-elle pour résultat, au XYP siècle, la grande révolution religieuse dont la société moderne n'a pas tiré toutes Içs conséquences légitimes et recueilli tous les bienfaits.
Depuis lors, l'opinion des Yaudois sur l'Antéchrist a été généralement adoptée, dans les Eglises protestantes, par les partisans et les adversaires du Ghiliasme. On la trouve dans les confessions de foi luthérienne, bohémienne, belge, etc. ; dans les Actes du synode national de Gap, dans un grand nombre de commentaires et d'ouvrages spéciaux , dont rénumération serait trop longue ^. Cependant Fox, dans son livre des Martyrs, pag. 675-710, hésita entre
* Gerson, etc.; Dante, Pétrarque.
3 Yid. E. Bickersteth, Prat. Guide tothe study of prophecy,. c. XXXI. Lond., 1836.— Kitto's Cyclop. of Bibl. Liter.
la papauté et Tislamisme. Yilringa et Whitby adoptèrent Topinion de Yictorin. Grotius, Hammond, Bossuet virent l'Antéchrist dans Rome impériale. Lightfoot, Wetstein , Rosenmûller ont émis d'autres hypothèses.
L'évêque Newton ( On Prophecies, 1754), et Mack* night ( Comment., U m, 4800), dans une étude approfondie du sujet, sont arrivés, comme le célèbre Mède ( Clavis apocalyptica, Gambr., 4688) , à cette conclu-, sion : « Les caractères et les actes attribués par Daniel (vu, vifi, XI ) à la petite corne, et par saint Paul à Thomme de péché, s'accordent parfaitement. Or, les annales de Thistoire ne présentent aucun homme ni aucun événement auquel ces caractères s'appliquent avec autant de justesse qu'à l'évéque de Rome. y> (Mackn.).
Ajoutons cependant que des hommes distingués par leur savoir et leur piété hésitent encore à se prononcer sur ce point.
Dans cette hypothèse, l'élévation et la chute de la papauté sont liées à celles de l'Antéchrist. Mais comment les déterminer ? Là est la difficulté. Les dates indiquées s'accordent à deux siècles près ; ce sont , pour l'élévation de la papauté, 533-456-606-664-727-755, auxquelles correspondent 4716-4866-4924-1982-2015... pour la chute de la papauté et la fin du monde.
Depuis la Réforme, la notion sensuelle du Chiliasme ne fut guère professée que par les Anabaptistes et quelques Quakers , par les mystiques , tels que Yalentin , Weigel , J. Bœhm , etc., et les illuminés que la persécution et la guerre produisirent au XVII* et au XVIU« siècles. Les
Prophéties de tous ces visionnaires (Y. Corrodi, t. m) ont quelque chose d'étrange» d*obscur, comme les rêves d'une imagination malade. Ils annonçaient la fin prochaine du monde, de grandes guerres en Europe, la chute de la papauté^ de Tislamisme ; — la conversion de TOrient à TEvangile; — rétablissement, par un concile tenu à Codstantinople, d'une forme nouvelle de culte pour toute la «chrétienté (Ziegler); — la peste, la guerre, la famine, la destruction d'une partie de l'humanité (Rotte, Drabicias, etc. *), des princes non chrétiens , de la fausse Eglise et de l'Antéchrist; — la réunion des survivants et des saints ressuscites en une société ayant une foi, un culte unique (Peterson, Mystère de VApocatastase, 1700-1710). La plupart de ces prophètes se disaient inspirés ; David George (f 1556 ) se donna même comme le Messie.
La révocation de l'Edit de Nantes souleva dans les Cévennes une vigoureuse résistance : la persécution religieuse fait moins de prosélytes que de martyrs ; sous son influence, l'amour des idées persécutées s'exalte jusqu'au fanatisme. Dans la situation pénible qui leur était faite , les protestants des Cévennes se livrèrent avec ardeur à la lecture de l'Apocalypse et des Prophètes ; ils virent facilement la Babylone mystique dans une Eglise qui leur imposait son joug de fer au nom d'un Dieu d'amour. Du sein de ces populations malheureuses s'élevèrent de nombreux prophètes dont la voix fut écoutée avec enthou-
^ Même ton , même plan , même esprit dans leurs prophéties que dans celles supposées d'Esaïe, Ëzéch., Sophon., Daniel. (Gorrodi.)
siasme. Ils anoonçaient , aa milieu de convulsions étranges, la chute de la papauté, la venue prochaine de Christ, les temps heureux de TEglise et le règne de mille ans... Ils prétendaient avoir le don des langues , des miracles , le pouvoir de le conférer aux autres par l'imposition des mains. Quelques-uns répandirent , dans leurs voyages à travers l'Europe , l'enthousiasme prophétique dont ils étaient animés.
. Au XVIIP siècle, Whilby [On the millen. 1728) émit l'idée d'un millénium spirituel qui aurait lieu avant la seconde venue de Christ. Cette opinion, adoptée par Vi- Iringa , Edwards , Doddrigde , Lowman , Th. Scott , — Hopkins, F. Fuller , D. Bogue, Woodhôuse, etc. , parait assez répandue aujourd'hui en Angleterre et en Amérique.
D'après cette opinion, il faut entendre par le millénium, la conversion des Juifs et le règne spirituel de Christ sur les âmes, quand le christianisme sera connu du monde entier. « Temps de lumière , de sainteté , d'amour, d'ac- « cord dans la doctrine et le culte. Les gouvernements « seront fondés sur la justice ; la torche des discordes « civiles sera éteinte. Peut-être les Païens, les Turcs et « les Juifs seront aussi peu nombreux que les vrais chré- (( tiens le sont aujourd'hui. Rois, nobles, magistrats, « conducteurs de l'Eglise seconderont, de tout leur pouce voir, les meilleurs intérêts de l'humanité. La tyrannie, « la persécution, la bigoterie cesseront... Alors fleuri- <( ront les sciences et les arts. — L'astronomie, la philoce Sophie , etc. , seront mieux comprises et consacrées au « service de Dieu , comme au bien de l'homme. — Par-
« dessus tout, la BIBLE sera plus hautement appréciée , <K son harmonie comprise , sa supériorité reconnue » sa « force régénératrice éprouvée par des millions .d*àmes. » (Buch's Thêol. Dict.)
Ces notions, résultat d'une interprétation semi-littérale, placent les partisans d'un mitlénium spirituel dans une position intermédiaire entre les chiliasles judaïsants et les anti-millénaires.
Cependant les espérances millénaires de Méde, de Gill S de Burnet ^, ont trouvé quelque faveur auprès de cette race anglo-saxonne si vivace et si attentive aux signes des temps. Les événements qui se sont succédé depuis la révolution française , expliquent Tardeur avec laquelle on reprit l'étude des prophéties , les débats qui en furent la suite et les préoccupations actuelles de beaucoup d'esprits sérieux ^. L'exaltation fanatique des Irvingistes et d'un parti qui se donnait le titre exclusif de <i Students of Prophecy, » produisirent, il y a quelques années, une impres* sion profonde au sein du clergé et des laïques de l'Eglise épiscopale.
Réfutée par S.R. Maitland ^ J.-E. Jones »,Burgh «, Reed ^, Wint ®, etc., la doctrine du Chiliasme a été sou-
1 Body of divinity; serm. 1750.
a» On the milieu., 1718.
3 The End, by D' Cuming, London, 1855.
* Inquires, etc., 1826-29.
5 Script, doctr. of the judgm., 1824,
6 Letters , 1832.
' The final judgm., 1832.
8 New Illustr. of Proph., 1831.
tenue par Frère *, W. Haies * , Bush ^ , Greswell *, Irving^, W. Anderson^,Cunninghame'', etc., el plusieurs recueils périodiques tels que le Christian Observer, le Jewish Eœpositor, le Dublin Christ. Herald.
Les millénaires de nos jours interprètent littéralement le passage célèbre Apoc, xx, 1-6. Ils prétendent que J.-C. viendra en personne régner mille ans sur la terre; qu'alors les Juifs établis dans leur patrie, auront la prééminence sur toutes les nations; qu'il y aura deux résurrections : celle des saints avant cette glorieuse période; celle des méchants (et des justes morts pendant le millenium) , après ce règne millénaire , qui sera suivi du jugement dernier ^. Mais, contrairement à Topinion des anciens chiliastes , ils considèrent , en général , les plaisirs de ce royaume comme devant être spirituels.
1 Combined viewofProphecies, 1815.
2 Synopsis of the Signs of the Times, 1817.
3 On the Milieu., New-Yorck. 1832.
^ Expos, of the Parables, 1834.
6 The last Days, 1828.
6 Apology for millen. doctr., 1830.
■ï Premill. Advent., 1833; Oq the Seals and Trompets; Apolology, etc.
» Edinb. Christian Instructor. — nov. , 1838.
DEUX.IEJIIE PARTIE
Celle doclrine ressorl>elle de reûseignemeut positif de Jésas et des apôtres? Nous croyons le contraire. En effet :
Jésus n'a enseigné ni attendu un règne d'une nature
terrestre.
Cela résulte : 1® De ses explications précises sur ce point, Jean, xviii, 36, 37; Luc, xvii, 20 ; 2"* des descriptions qu'il donne sur l'ordre des choses dans ce règne
futur: A la résurrection, on ne se mariera pas..
Matlh., XXII, 30. Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père. Christ en reviendra pour prendre les siens... Jean, xiv, 2, 3 ; 3'' du calme et de la clarté d'esprit qu'il montre en face de la mort, lesquels ne s'accordent pas avec l'espérance vive d'un règne terrestre ; 4^ de sa conduite à l'égard du peuple qui le regarde comme un libérateur temporel, Jean, vi, 14, 15. Quant aux passages Malth., xvi, 28; xxiv, 34; xxvi, 64; viii. 11; XXVI, 29; xix, 28, — qu'on ne retrouve pas dans le quatrième Evangile, — la méthode d'enseignement du Sauveur montre qu'ils doivent être pris dans un sens figuré. Les deux premiers, pris dans un sens littéral, se rapportent évidemment à la destruction de Jérusalem qui arriva environ 40 ans après.
Parousie, — Résurrection, — Jugement général,
sont simultanés.
A son apparition, lirKpavsta, Jésus procédera au jugement des 7norts et des vivants (cf. I Cor., xv, 51) , II Tim., IV, 1 . La résurrection a lieu, ensuite la fin , I Cor., XV, 24. — A sa venue , le Seigneur glorifiera les justes et frappera d'une perdition éternelle ceux qui ne connaissent point Dieu , II Thess., i, 6-10. Dans ce passage, la parousie, aT:oxà>.u^|/tç, est mise en parallèle avec le jour du jugement y -rilLéçcc xupiou {cf. Rom., ii, 5), appelé aussi -TuapouGrta, I Thess., il, 19. L'expression •j^i^spa est employée simultanément : 1® pour la parousie, I Thess., v, 2, 4; II Thess., i, 10; ii, 2, etc. ; 2° pour la résurrection , Eph., IV, 30 ; 3<* pour le jugement, I Cor., i, 8; v, 5; II Cor., i, 14; II Tim., i, 18 ; iv, 8, etc. — Un tel usage indique le synchronisme des faits.
Pour soutenir la doctrine d'une double résurrection , on invoque I Thess., iv, 16, où Paul déclare «que les morts en Christ ressusciteront premièrement. » Que prouve ce passage, sinon l'ordre même de la résurrection? Le parallèle I Cor., xv, 23 en est la preuve : ExatJTo; Se êv TCO tSi(j) TayiiaTu Le mot xayjxa, ordo, n'est pas proprement abstrait, il signifie ce qui est classé, mis en ordre, comme les rangs, les divisions d*nne armée (Mckert). « Ensuite la fin(t;, 24),» c/est-à-dire la
fin du monde actuel^ la réalisation complète du plan divin de la rédemption, le commencement de Téternité a ou nous serons toujours avec le Seigneur (IThess., iv, 46). )> Eîra To TeXoç, ôVav Trixpa^ô).... eira montre que to tAioç suit immédiatement la résurrection ; du moins rien , dans TEpitre, ne contredit cette interprétation. L emploi du verbe au présent établit une simultanéité de temps entre ^éXoç et %0Lfa8ii> , et Ton ne peut tirer de ce passage la preuve d'une période intermédiaire entre la « résurrection et la fin. »
Jude et Jean ne séparent pas le jugement de la parousie, Jud. 15; IJ", II, 28. Pierre et Jacques attendent la venue de Christ à laquelle est liée la rétribution: Jacq. v, 7, 8. — I Pier- I, 5, 7; iv , 7, 17 ; v, 9, 10. Celte rétribution n'est pas terrestre: Théritage des chrétiens leur est conservé dans lescieux, I Pier., i, 3, 4.
I Pier. 111 , 3-1 &. L'embrasement du monde aura lieu au jour du jugement et de la destruction des hommes impies. Les événements décrits sont de telle nature qu aucun élre humain ne pourra leur survivre. Les millénaires prétendent qu'une partie des méchants sera épargnée. Les passages cités font justice de cette hypothèse qui est , d'ailleurs, contraire à I Jean, m, 10,— Matth., xiii, 38, 49, — Eph., Il, 2-6, — Matth., xxv, 32; xiii , 25 , etc. , qui ne distinguent que deux classes d'hommes ; à Matth., XIII, 47-51 ; xxv, 3-13, 14-30, 31-46, qui démontrent, de la manière la plus formelle, qu'à la venue de Christ, l'humanité, divisée en deux classes, sera Tobjet d'une sentence finale; enfin aux exhortations pressantes
de veiller , d*élre prêts pour la veoue soudaine du Seigneur, sous peine de malheurs irréparables (Matth, xxv, 1-12.)
Le témoignage formel des Evangiles et des Epltres apostoliques est donc opposé à la doctrine d'une double résurrection , d'un règne millénaire ayant lieu entre la venue de Christ et le jugement dernier.
Quant au fameux passage Apoc. xx, 1-6, sans vouloir contester, comme Luther, Lueke, de Wette, etc. , Tauthenticité de l'Apocalypse , on peut — - on doil même — sur une question si obscure, s'en tenir aux dé^ claralions positives des parties didactiques de l'Ecriture , et , par la lumière que ces déclarations jettent sur le sujet, chercher à déterminer le sens des passages obscurs. Dans un livre où tout est symbolique , pourquoi prendre un passage isolé dans le sens littéral 7 Sans doute la figure cache une réalité; mais c'est à Thistoire à nous en donner la clef, comme elle l'a fait de plusieurs prophéties de l'Ancien- Testament.
Jusque-là , les spéculations des visionnaires et le dogmatisme des littéralistes nous paraissent également éloignés de l'humilité chrétienne, et d'une sage réserve commandée par la nature des choses ; jusque-là on peut regarder l'expression mille ans comme indiquant un
nombre îndétermioé, — ce qui élailreçu chez les Juifs ', les Grecs • el les Romains \ — et la première résurrection comme une résurrection figurée (Luc , xv, 24) : interprétation légitimée par la doctrine générale du N.-T. (§ précédent).
Du reste, la doctrine de la venue de Christ a un caractère essentiellement pratique. C'est pour l'avoir oublié qu'avec les meilleures intentions on s'est lancé dans des spéculations aussi contraires à la Bible qu'au bon sens...
Jésus vient , pour chaque homme , à l'heure soudaine de la mort : Voilà pourquoi nous devons « chercher, avant toutes choses, le règne de Dieu el sa justice. » Il viendra ce règne spirituel des âmes ! Babylone tombera, les royaumes de ce monde seront soumis à Jésus- Christ — par la « prédication de l'Evangile éternel. »
La moisson est grande., mais l'union glorieuse de la nature humaine avec la nature divine, par la foi en Christ, se réalisera de plus en plus , et , malgré la diversité de ses manifestations extérieures , le Christianisme sera toujours « l'héritage incorruptible » de l'humanité !
» Ex., XX, 6; I Sam., xviii, 7 ; Job , ix, 3; xxxm, 23; Ps.. xci, 7; Es., XXX, 17» etc.
2 Platon, /?éf;).,lib. x.
3 Virg., J?n., VI, 748.