‹ Essai sur le collectionnismeChapitre 34 sur 54 · I. — Jugements portés · texte numérisé non relu

I. — Jugements portés

Nous avons considéré l'attitude mentale du Collectionueur, son comportement dans la société ; voyons maintenant les réactions de cette dernière vis-à-vis de lui.

L'opinion publique, ordinairement peu sympathique pour les individus singuliers, fonde la plupart de ses jugemenis sur le crilère d'utilité ; elle se méfie volontiers de la passion désintéressée,chez l'artiste ou le savant, aussi bien que dans le collectionneur. Le bon sens commun n’admet, à l'exercice de ce dernier, qu’une excuse,et croit la découvrir, à notre sens plus souvent qu'il convient: c’est l’exploitation commerciale, sous le prétexte de collection. Mais, nous avons vu que sa présence, comme but, suffit à éliminer le pur collectionnisme ; elle peut coexister avec lui, mais en reste toujours distincte.

Une autre explication est souvent proposée, qui ne trouve pas les critiques bienveillants : le souci de se conformer à un certain goût réputé de bon ton, et cela sans attrait véritable, mais en vue de se con-

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cilier l'opinion qui fait loi dans un milieu déterminé. La croyance en un collectionnisme surtout imposé par respect de la Mode est fréquente ; elle a fourni le titre au célèbre chapitre de La Bruyère consacré aux « Curieux ». Il ne s’agit pas toujours là de collectionneurs véritables, mais de vaniteux, plus ou moins oisifs ; leur passion, simulée n’est pas durable et présente un caractère d’ostentation peu fréquent chez ceux-là, La mode ne peut être qu’une suggestion occasionnelle qui met en mouvement la tendance d’un individu prédisposé ; mais alors, ce mouvement, une fois créé, survit à la cause provocatrice, et nous trouvons, dans la disparition ou sa persislance, un moyen de différenciation important dans la pratique.

Reste donc, pour le public, le Collectionneur sincère, préoccupé de son seul plaisir. Pour lui, le jugement se révèle ordinairement, simpliste et, à travers une série de synonymes, le traite proprement de fou. Il est représenté sous un aspect de caricature physique et mentale, fournit un sujet à quelques plaisanteries faciles, et voici longtemps qu’une épigramme grecque le représente comme un « âne devant une lyre ». Pour résumer, on a pu écrire : « donc la curiosité est une affaire de vanité, une spéculation ou une affection cérébrale ».

Les auteurs qui ont envisagé la question du point de vue moral ont, en général, insisté sur le côté mesquin et futile de la collection, en l'opposant à l'importance qu’elle prend aux yeux de son auteur.

Leur jugement se trouve résumé dans la phrase célèbre de La Bruyère : « Ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. » D’autres la jugent surtout en fonction de son inutilité sociale, et, partant, la regardent comme nuisible, puisqu'elle rend improductives des ressources d’activité et une puissance pécuniaire auxquelles ils préféreraient voir assigner une destination plus philanthropique. Ce reproche est formulé, entre autres, par J.-J. Rousseau (1) : « L'argent qui circule entre les mains des riches et des artistes pour fournir à leurs superfluités est perdu pour la subsistance du laboureur. »

Enfin, la collection, du fait qu’elle implique la possession, est réprouvée par tous ceux qui, nient le droit à la propriété individuelle. En cela, elle est condamnée par la doctrine communiste, comme elle a pu l'être par saint François d’Assise, qui dans le Speculum perfectionis (1220), interdit, aussi bien au général de son ordre qu’au frère mineur, d’être « grand ramasseur de livres ».

Le collectionnisme a néanmoins ses défenseurs, qui s’avouent par leurs actes, leurs paroles, leurs écrits. Ils le justifient pour sa valeur individuelle de distraction, d’amusement innocent, et s’accordent à célébrer le plaisir qui en résulte. En outre, ils lui attribuent, dans certaines de ses formes, une action

1. Les Avantages et Désavantages des Sciences,17956, IE, p. 237.

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