CHAPITRE I
l'oeuvre gravé de CAYLUS
Description de l'œuvre gravé de Caylus. — Sa valeur artistique. — Son sens et sa portée.
Caylus a exercé une influence considérable sur l'art du xvni'' siècle, ainsi que sur les études archéologiques. Entre lui, d'une part, les artistes et les savants, de l'autre, c'est un perpétuel échange d'idées où Caylus donne plus qu'il ne reçoit, une action continue qui peu à peu incline l'art, la science, vers des voies nouvelles. Le résultat est double; mais la méthode est une. L'esprit qui l'applique, par instinct d'abord, par logique ensuite, n'a jamais varié un instant. Il s'est simplement enrichi et développé : d'un mot, il a grandi. Il faut cependant, pour plus de clarté, étudier séparément le double courant de cette action unique, suivant le milieu où elle s'est exercée — ici, à l'Académie royale de peinture et de sculpture, — là, à l'Académie des inscriptions. C'est au sein de ces deux Compagnies que, d'amateur distingué qu'il était, Caylus
a pu passer maître; c'est en étudiant les travaux et les méthodes courantes qu'il a pu concevoir le projet de compléter les premiers, de rajeunir les secondes. C'est de l'Académie que pour lui tout part, c'est à l'Académie que tout aboutit. C'est de ce double foyer que rayonnent et se propagent, par l'intermédiaire des écrivains de tout étage, des salons, des écoles, de la presse, toutes les recherches, toutes les découvertes.
L'œuvre entière de Caylus — une des plus importantes du xvni'' siècle — portera donc cette marque curieuse qu'elle est essentiellement une œuvre d'académicien. Si elle a fait quelque bien, tout le mérite devra en être rapporté à ces corps si décriés par certains contemporains, objets de tant de discussions passionnées, à ces institutions que le premier souffle de la Révolution balaya sans pitié. Bel éloge pour 1' <( Académie royale », et pour ce qu'on appelait encore la « petite » Académie. Il est vrai que, si elles firent un peu de bien, ce fut sans bruit; la politique et la philosophie étaient bannies de ces modestes assemblées. Là, point de ces professions de foi hardies qui troublent les esprits et les divisent; point de ces élections retentissantes qui semblent un délî jeté au pouvoir. Une couronne à décerner, un passage à éclaircir, voilà leurs plus graves disputes. Il n'en sera que plus intéressant de suivre de près, dans leurs occupations ordinaires, ces utiles et candides travailleurs, d'assister à leurs délibéralions, de se pénétrer de leur esprit. Caylus, surtout, ne sera bien compris que lorsqu'il aura été vu à l'œuvre, observé sur son terrain, lui qui mettait ce titre d'académicien à si haut prix, qu'il le choisit parmi tant d'autres, pour être l'unique parure de son tombeau.
C'est l'Académie de peinture et de sculpture qui le distingua la première et l'appela dans son sein. Le registre
porte mention de l'élection en ces termes : « Du 24 novembre (1731). Le comte de Caylus (Anne-Claude-Philippe), connaisseur profond, élu conseiller honoraire amateur \ » De bonne heure, on le voit, la réputation s'était attachée à lui, quoi qu'il fit pour l'éviter. Il est constant, par ce que nous connaissons de son caractère et de son genre de vie à cette date, qu'il ne brigua point l'honneur que lui fît l'Académie. Si donc celle-ci tint à se l'associer, ce ne fut pas moins pour les mérites qu'elle lui reconnaissait, que pour les services qu'elle en pouvait attendre. Les premiers seuls pouvaient garantir les seconds. Or Caylus avait déjà une assez longue pratique de la gravure; il était riche, influent, généreux. C'est là qu'il faut aller chercher ses titres. Ce mot de « connaisseur profond » en supplée mal et pompeusement un autre, devant lequel le respect recula, celui de graveur, tout simplement. Le comte pouvait se présenter devant ses confrères avec un portefeuille que lui eussent envié bien des artistes de profession. Qu'est-il besoin d'un plus long- commentaire?
Caylus fut l'un des premiers en date, et même le premier, croyons-nous, parmi ces amateurs de beaux-arts qui, non contents de les aimer, voulurent encore les connaitre et complétèrent l'éducation du goût par celle du métier. On sait combien cette nouveauté fît fortune. La mode s'en empara bientôt; le reste se devine. Vers le milieu du siècle, quiconque tient à sa réputation dans un certain monde se hâte d'apprendre à manier passablement un outil, crayon, burin, aiguille, pinceau. Les femmes le disputent aux hommes en zèle, sinon peut-être en talent. Maint salon est transformé en atelier : Fébauchoir seul n'y est pas encore admis; mais son tour viendra. N'a-t-on pas déjà le touret, et même le tour? A l'engouement se
1. L. Vitet, Hist. de l'Acad. royale de î)eintiire et de sculpture, appendice.
mêle un soupçon de courtisanerie peut-être, ou de la part du public envers les puissances, ou de la part des puissances envers le public. Faut-il rappeler le touret de Guay installé chez Mme de Pompadour^ et la boite d'ivoire, que Catherine II avait tournée de ses propres mains, avant de la faire remettre, enrichie d'or et de brillants, au « roi >f Voltaire par le prince Koslowski? On peut relever, dans le Portefeuille amateurs que conserve le Cabinet des estampes, presque tous les noms connus du xvnf siècle : Crozat, Hénin, Mme Doublet, Mariette, Bachaumont, l'abbé de Saint-Non, l'abbé de Maroiles, et combieii d'autres! — C'est, de toutes les modes du temps, celle qui a le plus duré. Il est facile d'en donner en passant la raison.
Cette popularité a moins été celle de l'art en lui-même que celle d'un certain art, l'art de la Régence, qui devait aboutir à l'art Pompadour, et se perdre avec la vignette, l'éventail et le cul-de-lampe. S'il a été charmant en son genre el bien français à son heure, s'il a été original quoique frivole, et séduisant quoique artificiel, c'est ce que nous ne voulons pas établir ici, — mais plutôt indiquer combien l'idéal de la peinture française s'était brusquement rapproché de la vie mondaine. Un abîme sépare un Le Brun des Gillot et des Watteau. Le public se prit aux charmes d'un art nouveau où la galanterie coquette avait remplacé la pompe, où se reproduisaient comme en un miroir les divers incidents de la vie élégante, avec ses bals, ses travestissements, ses fêtes sur l'eau, ses bosquets, ses parades, ses tréteaux et ses amours. Quels attraits pouvait offrir la peinture d'histoire ou de batailles auprès d'un art de paravent et de chambre à coucher? Cythère supplanterait l'Olympe, il n'était que trop certain. C'est ainsi que
1. Sur tout ce qui concerne l'art de la mode et la mode de l'art à cette époque, voir les ouvrages des Concourt : Mine de Pompadour et VArt au XVI IP siècle.
l'art, s'iiumanisaiit par degrés, s'abaissa aussi par degrés, jusqu'à devenir serviteur de la mode. Flattés, adulés, choyés, les peintres entrèrent de plain-pied dans le monde; ils y comptèrent des élèves, non moins que des admirateurs et des admiratrices. Après avoir décoré le boudoir, ils l'habitèrent. Savoir « croquer » étant désormais un brevet de bonne compagnie, croquades et pochades se multiplièrent à l'envi sous des doigts toujours coquets, sinon toujours savants, et prouvèrent une fois de plus qu'en France rien n'est si fréquent que l'esprit, si rare que Foriginalité.
D'autres entraînements, est-il besoin de le dire? poussèrent Caylus vers les arts du dessin. Les erreurs et les futilités de la mode ne lui furent jamais imputables. Il ne se préoccupa jamais du goût du jour : il se souciait aussi peu de le devancer que de le suivre. Il peut arriver que son divertissement préféré soit celui de la veille, que sa passion d'aujourd'hui doive être la manie du lendemain. De tout cela il n'a cure. Il travaille et s'occupe tout seul, suivant son humeur, pour lui et non pour les autres : il ne sait faire à l'opinion ni concession, ni avance. S'il dit quelque part qu'il a gravé comme il a écrit ses contes, pour se délasser, ce n'est point précaution oratoire, c'est aveu franc et naïf. Il voit là deux occupations du même ordre, et de valeur analogue, puisque toutes deux concourent également à le distraire. Il lui est fort loisible. iNous pouvons toutefois, nous, faire des réserves, et trouver que si par là il se fait une trop bonne opinion de ses contes, il ne nous en donne pas une assez bonne de ses planches.
Quand commença-t-il à dessiner? quel fut son maître? qui lui enseigna la gravure à l'eau-forte? Sur ces divers points nous ne pouvons qu'émettre des hypothèses, d'ailleurs assez vraisemblables. L'artiste ne s'était pas révélé chez lui avant qu'il allât en Italie. Toutefois, après le voyage
de 1714 elle séjour chez les Strozzi, nous avons vu qu'il s'essayait déjà à peindre de petits tableaux. Deux ans plus tard, le voyage du Levant et une trop courte visite en Asie Mineure lui ouvrirent les yeux. On ne peut que déplorer la perte des relations manuscrites de ces deux voyages; il semble cependant qu'il n'en ait rapporté ni plans, ni dessins importants. Il n'eut pas manqué de les reprendre plus tard, d'y faire au moins allusion dans ses travaux académiques. Ses vraies études d'art datent donc au plus tôt de son retour définitif, en 1717; et, selon toute vraisemblance, c'est pour mieux satisfaire sa passion croissante qu'il se lia avec Pierre Crozat. L'y voilà introduit vers 1719. Connaissait-il déjà Watteau? Aurait-il été introduit par lui chez le riche amateur? est-ce au contraire là qu'il le rencontra? Quoi qu'il en soit, nous les voyons dès lors travailler de concert, et presque collaborer, avec un seul ami commun pour compagnon. Les jeunes amateurs copient les dessins des maîtres (ne copièrent-ils que des dessins? il semble bien, à certaines phrases de la Vie de Watteau, que le maître et Caylus firent aussi un peu de peinture); ils montrent leurs essais au célèbre peintre qui, en quatre coups de crayon, les met au point et jug-e de l'effet. On se figure aisément l'attrait de ces leçons familières, et les discussions qui s'ensuivaient. Watteau interrompant une croquade pour corriger un raccourci de Micliel-iVnge à deux jeunes amateurs, chez un financier de la Régence, est-il spectacle plus piquant? Double leçon, et double profit pour le maître et les élèves, qui apprenaient à la fois Faustérité de la forme et la légèreté de la main. Quant à Caylus, qui cherchait non à composer, mais à pénétrer tous les styles pour les rendre tous avec leurs effets et comme leur écriture propres, il ne pouvait trouver à souhait ou plus nobles modèles, ou plus souple correcteur. Il travailla longtemps ainsi. Puis, son éducation
faite, il entendait bien satisfaire son insatiable curiosité, en feuilletant les innombrables cartons de Crozat, et en multipliant au gré de son humeur les copies des maîtres. Il y parut bien, lorsque la mort prématurée du jeune peintre de la Régence vint, dès 1721, rompre cette aimable association. Caylus, qui lui rendra hommage en écrivant sa vie, et qui en attendant grave plusieurs séries de ses personnages, Caylus, désormais livré à sa verve, va remplir ses albums de plusieurs milliers de pièces, et en former Tœuvre le plus un et le plus divers, le plus incohérent et le plus imposant.
Cet œuvre rare, le voici enfin sous nos yeux. C'est le propre exemplaire de Caylus, celui qu'il a légué au Cabinet des estampes. Il se présente à nous sous la forme de quatre gros volumes petit in-folio, soit un total de 663 pages, chaque page contenant d'ordinaire plusieurs pièces, dont le nombre varie de deux à huit, et va parfois au delà. Le recto seul est numéroté; le verso contient d'ordinaire les contre-épreuves. En ouvrant le premier volume, on voit écrit à l'encre, sur une draperie de la première eau-forte : « Recueil de tout ce que j'ai gravé à l'eau-forte ou en bois. Caylus. » L'en-tête du quatrième volume porte une mention manuscrite du même genre.
Une première surprise nous attend : aucun ordre, ancune, suite, les mêmes séries à tout instant interrompues et reprises. Rien pour* guider le curieux, pour expliquer le développement du talent de l'auteur; à peine, çà et là, une date qui n'éclaire rien, car la pièce datée n'est pas à son rang. On ne peut objecter que les gravures ont été collées sur les feuillets au fur et à mesure de la production. Plusieurs séries spéciales, destinées au public, ont paru isolément : ainsi les Monnaies impériales (Tor^ le Recueil des trois cents têtes, les Caricatures de Léonard. Ici, elles sont versées pêle-mêle un peu partout, distribuées au
ESSAI SUR LE COlMïE DE CAYLUS-
hasard dans les quatre volumes, à côté d'œuvres de beaucoup antérieures ou postérieures. On retrouve donc la négligence habituelle de Caylus pour ses exercices de bravoure : ce virtuose n'a rien du catalogueur et du collectionneur. Il omet même assez souvent de signer ce qu'il grave. Quand il signe, c'est d'un simple G initial, suivi d'un point, ou de deux petits traits croisés en étoile (*). Parfois son nom figure en compagnie d'un ami. Une admirable planche d'après Raphaël porte la mention C. Carolusque Coypel sculpserunt \ Sur une autre, se lit le nom de l'abbé de Marolles. Tout porte la marque de l'indifférence pour une œuvre d'improvisation. Tantôt il tourne deux feuillets pour un, et ne numérote que le premier ^ ; tantôt il écrit 460 au lieu de 450, et répète les chiffres de la même dizaine. Il annonce au premier volume, il répète au dernier que c'est là « tout » ce qu'il a gravé, et nous verrons que « tout » n'y est pas. Décidément, c'est bien à un amateur que nous avons affaire, à un de ces amateurs toujours en quête de connaissances nouvelles, plutôt que soigneux de leurs richesses, et plus avides de savoir que d'avoir ^.
Cette constatation faite, il ne nous déplaît pas de pénétrer dans ce fouillis, de nous orienter dans ce dédale. Voici d'abord, sur la feuille de garde, le portrait du comte par Gochin le fils. Une main amie l'y aura placé sans doute, car on sait qu'il n'aimait guère à se voir en gravure \ Le premier volume s'ouvre magistralement par une centaine
1. Voir le Catalogue de la Chalcographie du Louvre, n» 231. — Autres planches gravées avec Coypel, n"' 142, 147, 148, d'après Michel-Ange.