‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 16 sur 90 · Macbeth, acte III, sc. V · texte numérisé non relu

Macbeth, acte III, sc. V

l’organisation des mouvements 147

Iraînements irrésistibles. Mais la mécanique de la passion ne change pas. Elle naît spontanément, elle se nourrit d’images, elle se décharge en mouvements \ Soumis à son empire, l’homme est un automate spirituel : il n’agit pas, « il est agi. » Le mouvement plus lent est aussi fatal, aussi sûr. Il ne va plus d’un élan brusque, en ligne droite; il ondule, c’est une marche rythmée. L^être n’avance qu’au milieu de reculs successifs ; mais l’effort en arrière devient un nouvel élan qui le jette plus avant. Les résolutions contraires se touchent jusqu’à se heurter, le oui succède au non, mais de la pensée en désordre naît une action d’une logique implacable. Le destin de Pyrrhus, c’est d’agir sous l’impulsion des images que suscite en lui sa passion pour Andromaque; le destin d’Hermione, c’est d’assassiner Pyrrhus et de s’en indigner ;

Et le destin d’Oreste

Est de venir sans cesse adorer ses attraits Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.

Le dernier mot reste toujours à la passion. Le chef-d’œuvre de ce drame complexe, où la force de la passion se révèle par les obstacles mêmes qu’elle franchit, c’est Phèdre. Elle veut mourir, elle ne meurt pas; elle ne veut pas avouer son amour, il monte de son cœur à ses lèvres et s’en échappe :

De l’austère pudeur les bornes sont passées;

Pespérance a suscité l’image du bonheur possible. Le retour de Thésée arrête brusquement l’action, la détourne; mais la jalousie, sous un flot nouveau d’images douloureuses, la précipite jusqu’au crime. La passion est une large blessure, profondément ouverte, d’où s’écoule toute la vie du héros, au milieu des convulsions d’une agonie qui tue.

J. V. Paul Janet, Psychologie de Racine {Revue des Deux-Mondes, 1875).

ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L’aRT

Ainsi, toujours l’image tend à se réaliser. elle se

décompose pour se combiner dans des formes nouvelles, elle reste liée au mouvement qui la suit dans ses métamorphoses. Ce n’est que la complexité des faits de la vie spirituelle qui rend difficile de saisir directement le rapport des deux termes. Dès que l’art dans la tragédie, ou la vie dans la passion donnent un rôle prépondérant, exclusif à l’image, elle devient le mouvement qui lui répond et la réalise. Les images sont organisées par le désir selon les lois de la fantaisie. A ces poèmes intérieurs répond un effort pour les exécuter. N’est-ce pas le génie dans ses deux moments : conception, exécution? Dans ces œuvres de la fantaisie créatrice, il y a quelque chose de fart, son principe, son origine; il n’y a pas fart encore. Dans la passion, l’etfortmême pour exécuter le poème intérieur haltère. Ce n’est pas l’image qu’on veut, c’est la réalité qu’elle représente. L’homme n’est pas seul, il faut qu’il sollicite la nature, qu’il la violente, et elle lui résiste. L’art n’est possible que parce que les images, sous faction du désir, s’organisent par le seul mouvement de la vie, et organisées tendent à se traduire par un organisme de mouvements qui leur répondent. Mais fart n’existe qu’au moment où l’homme aime pour elle-même cette vie des images et l’harmonie qu’elle réalise. L’art suppose une sorte d’industrie, de ruse, par laquelle on utilise le rapport de l’image au mouvement. L’image tend à devenir le mouvement qui fait d’elle une réalité : éliminons ce qui ne dépend pas de nous; faisons répondre à l’image un mouvement qui, créant une apparence, nous donne l’image elle-même. Alors seulement nous pourrons voir l’esprit et, en saisissant la vie et ses lois dans une réalité sensible, contempler la beauté.

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