‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 36 sur 90 · J. Lachelier · texte numérisé non relu

J. Lachelier

La vie est bien le songe d’une ombre, l’esprit est fait de fantômes.

Tôt ou tard Faust se réveille de son illusion. Du monde il a fait un traité de mécanique , de la lumière une formule, de l’amour une dissertation. Qu’a-t-il gagné à cette métamorphose? Voyez le vieux docteur de Rembrandt. Il est à cette heure d’angoisses. Toute la nuit il a tourné les feuillets du livre ouvert devant lui, et voici qu’il s’arrête. Il songe, les deux mains croisées, le corps droit appuyé au dossier de la chaise haute. Sa tête dénudée se penche, pose la blancheur de sa barbe sur sa robe sombre; tourné en dedans, son regard est fixe, tendu sur le monde des abstractions confuses qui s’agitent dans son cerveau lassé. Son cabinet, aux voûtes claustrales, est triste, silencieux et froid; il a l’austérité de la science morte, où git le squelette des choses. Au-dessus du vieil alchimiste, dont elle éclaire la face pâle, l’ogive de la fenêtre se détache éclatante; par sa transparence radieuse, elle invite le regard, elle rappelle le libre espace, le mouvement, l’amour; et toute la clarté qui pénètre l’ombre de l’obscur réduit, qui s’y infiltre, y rayonne et l’égaye en s’y jouant, vient de cette ouverture sur la nature vivante. C’est ainsi que Faust, réveillé de ses ambitions spéculatives, s’interroge avec angoisse sur la valeur de cette science, à laquelle il a tout sacrifié ! Cette science est stérile et morte ; elle n’est pas le verbe puissant, la parole de vie; elle ne fait rien, elle est la pâle image de ce qui est, et il y a plus de réalité dans la joie du paysan naïf qui met ses beaux habits au jour de Pâques et sent passer en lui le souffle et la fête du printemps que dans toutes les analyses du psychologue raffiné qui le regarde avec envie. Faust découvrira un jour la valeur de la science, le jour où il ne cherchera plus en elle la satisfaction d’un orgueil solitaire, le jour où il se sentira « un homme parmi les hommes » et où il sera tenté de faire un peu de bien avant de s’en aller pour jamais. L’action ne

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laisse pas de doute sur la réalité, parce qu’elle est la réalité même, parce qu’unissant l’homme au travail de la nature, qu’il continue, elle lui donne la conscience immédiate de hetfort universel.

L’esprit dans sa solitude orgueilleuse ne peut que se donner le spectacle d’un songe. L’erreur des exagérés de la pensée fait la vérité relative des moralistes du sentiment. Quand Rousseau s’indigne contre la vie artificielle et raffinée de ses contemporains, quand il proteste contre la manie de l’analyse, contre l’art de corrompre les esprits à coup sûr, comme on empoisonne les corps ; quand il montre le besoin toujours croissant des excitations factices, la contagion du vice, l’abus du bel esprit, et pour châtiment le plaisir à la place du bonheur, la lassitude, le dégoût, l’incurable ennui de s’amuser toujours, il a raison. Il a raison encore quand il ne veut pas qu’on sacrifie le fond à la forme, l’esprit à la lettre, les instincts primitifs aux usages qu’ils ont créés, la sympathie à la politesse, la vie de famille à la vie de salon, l’amour à la coquetterie, la religion aux pratiques d’un culte vieilli ; il a raison quand ildemande le retour vers la nature, vers la sincérité, vers les instincts profonds, que toute vie enveloppe comme ses principes et ses conditions premières. Est-ce à dire qu’il faille supprimer la réflexion, donner un plein assentiment à cette parole étrange : « L’homme qui médite est un animal dépravé, » et se livrer sans résistance aux impulsions d’une sensibilité capricieuse?

C’est au nom du sentiment qu’il faut combattre le sentimentalisme. Il supprime l’amour de l’prdre, l’amour de la vie véritable, l’instinct supérieur, qui fait tendre le cœur comme l’esprit à l’universel. En trompant sur les conditions de la vie, il conduit par la désillusion au dégoût. On n’a tenu compte ni des contradictions intérieures qui nous opposent à nous-mêmes, ni de la nécessité de se mouvoir dans le milieu social et naturel; on a fait un rêve de paradis, on a

CONCLUSION

méconnu la loi de l’effort, on a tout attendu d’une nature distincte de l’esprit et de la volonté; heurté à quelque obstacle, on s’éveille brusquement. Au lieu d’ouvrir les yeux et de se remettre en marche après un instant de repos, on trouble les gens qui passent de ses gémissements. Le sentimentalisme ne justifie pas ses prétentions; loin de nous élargir et d’étendre indéfiniment les limites du moi, il nous ramène et nous resserre en nous-mêmes. C’est un dilettantisme d’un nouveau genre : on n’est Jamais las de s’occuper de soi et d’en occuper les autres ; au lieu de vivre, on se regarde et l’on s’admire; c’est la doctrine des confidences, des confessions, des mémoires d’outre-tombe, des histoires a de ma vie », des biographies en vers et en prose, de l’égoïsme mélancolique et triomphant.

L’étude du génie ne peut-elle nous éclairer sur les vrais rapports de la vie et de la pensée? L’esprit et la nature s’y pénètrent si intimement qu’on ne saurait marquer les limites qui les séparent. La volonté réfléchie par le travail prépare l’inspiration ; le mouvement spontané de la vie organise les conceptions, que le jugement accepte, rejette ou modifie. Une gradation insensible fait passer de la vie à la conscience ; le beau résulte du libre jeu des facultés en accord dans un acte vital. Le sentiment ne doit pas plus être opposé à la pensée dans la vie morale que dans l’art. La réflexion n’est pas faite pour détruire la nature, mais pour éclairer ses voies. Il y a en nous des luttes, des contradictions ; les sentiments s’opposent, l’égoïsme à la sympathie, la sympathie à elle-même ; l’unité de l’âme n’est pas faite, elle est à faire ; nous n’existons qu’à la condition de nous donner l’existence. La vie, c’est cet effort même. Au-dessus des instincts particuliers, des sentiments élémentaires s’élève un instinct supérieur, un sentiment dominateur, l’amour de l’ordre, qui suppose la prévoyance et dont l’instrument nécessaire est la réflexion. Le désir satisfait n’est qu’une harmonie momentanée, une con-

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centration passagère de l’être dans un plaisir d’im instant. L’anarchie intérieure nous briserait en êtres successifs indifférents ou hostiles les uns aux autres. La vie vraiment humaine, c’est la vie ordonnée dont les divers actes se tiennent et s’organisent. Cet amour de la vie harmonieuse, ce sentiment supérieur, qui enveloppe et ordonne les autres sentiments n’est-ce pas « la conscience? n’est-ce pas cet instinct divin, cette immortelle et céleste voix, ce guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre, » que J. -J. Rousseau évoque dans ses prosopopées?

Comme nous tenons à tout ce qui est, nous ne serions pleinement en accord avec nous-mêmes qu’à la condition d’être en accord avec tout ce qui est, c’est-à-dire avec tout ce qui se représente en nous, avec tout ce qui est l’élément de notre pensée ou la fin de nos actes, avec nos semblables, avec l’univers. Un vague instinct le pressent; faits de nos idées, nous tendons à les organiser. Mais qu’est cette tendance, tant qu’elle n’a pas pris conscience d’elle-même par l’effort de la pensée réfléchie, tant qu’elle n’a pas donné naissance à des systèmes d’idées qui la précisent et la manifestent? L’esprit n’est pas seulement une puissance négative, il est un instrument nécessaire. Son rôle n’est pas de chercher querelle à la nature, de dissoudre les sentiments, de supprimer toute raison de vivre; son rôle est de prendre la nature telle qu’elle est, sans faire de sa confiance une inerte résignation; de la dominer en la comprenant et en restant compris en elle, et de donner une existence au moins idéale à la nature supérieure, dont il porte en lui le pressentiment et l’espérance. La pensée, c’est encore la nature, mais dans les conditions nouvelles, que font avec la conscience le souvenir et la prévision; c’est la nature visible à elle-même, consciente de ce qu’elle poursuit, créant de nouveaux moyens de l’atteindre. Par la pensée, nous saisissons la fin dans ses rapports avec ,les moyens de la réaliser, avec les obstacles

CONCLUSION

qui se dressent entre elle et nous, avec les autres fins' désirables et légitimes qui nous sollicitent. C’est la pensée qui dans le présent voit la conséquence du passé, le principe de l’avenir; c’est elle qui défend l’homme de demain contre l’homme d’aujourd’hui, organise nos actes en coordonnant nos fins et crée la personne en ne nous laissant pas nous disperser dans la diversité bigarrée des désirs sans suite; c’est elle qui donne une force efficace à la sympathie en concevant l’ordre social, en l’approchant de plus en plus d’un idéal lointain de justice et de fraternité; c’est elle enfin qui, sous l’action de la tendance à l’unité, qui la domine et la dirige, pour échapper au désordre réel, qui du milieu naturel et social passe en elle et la trouble, pose l’ordre moral, lui subordonne l’ordre physique et affirme que cette fin suprême, dont elle ne peut déterminer les moyens, est le but véritable vers lequel tout tend et s’efforce. L’usage naturel de la pensée, ce n’est pas de supprimer les instincts, mais de les organiser, de les ordonner, en donnant satisfaction à l’instinct supérieur, à l’amour de la beauté, qui n’est que l’amour de la vie sous sa forme la plus élevée. Fortifier de plus en plus cet instinct, lui assurer la suprématie, armer l’individu contre les passions anarchiques, avant qu’elles soient nées, faire comme vivre en lui toute l’expérience humaine dans des habitudes morales invincibles , c’est l’œuvre de l’éducation qui, fixant les progrès de la pensée en lois de la nature, nous montre une fois de plus le passage incessant de l’une à l’autre.

Quand Voltaire a fini de se moquer de la vie, quand il est las de railler l’esprit bafoué par le mal, la réflexion impuissante à découvrir le pourquoi des choses en rattachant tout au bien, le grand ironique conclut par l’acceptation de la vie, par une sorte de confiance résignée. Son bon sens le ramène à l’instinct. « Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. » Pangloss incorrigible

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veut encore disserter. « Tout cela est bien dit , répondit Candide; mais il faut cultiver notre jardin. » Cultiver notre jardin! Voltaire ne va pas au delà. Comme si notre jar'din ne tenait pas à la terre, et la terre à tout ce qui est! Pour avoir abusé de l’esprit, il le supprime. Acceptons la vie, soit; mais acceptons-la tout entière, laissonsda s’épanouir librement. IN e mutilons pas la nature en supprimant la pensée. L’homme ne peut rester enfermé en lui-même : le moi n’est pas une solitude; dans le moi, il y a les autres hommes et tout l’univers. Vivre, c’est aussi organiser ses idées, chercher leur accord, travail légitime, vraiment humain, qui force l’homme à dépasser les étroites limites d’un égoïsme contradictoire.

Quand Faust, dégoûté de la réflexion, las de la vaine image des choses, se jette à travers la vie, il ne fait de la vie que la suite de la science, il garde la folie des curiosités insatiables, il joue avec les sentiments comme il a joué avec les idées, il veut exprimer du cœur humain tout ce qu’il contient de larmes et d’ivresses ; ce n’est pas vivre encore; c’est toujours rester en dehors de la vie, en dehors de soi-même, regarder en soi l’être qui jouit, qui souffre, qui pleure, sans pouvoir se fondre avec lui dans la douleur et dans la joie. Ni le plaisir vulgaire, ni l’amour, ni l’ambition, ni la possession de la beauté sereine et plastique dont l’harmonie est plus douce à l’esprit qu’aux sens ou au cœur, ne peuvent le réconcilier avec lui-même, lui donner ce bonheur sans angoisses, qui doit le tuer en lui livrant le secret de la vie! C’est à peine s’il trouve quelque repos à se mêler à la nature, à s’oublier, à se perdre, à s’évanouir en elle; la force qu’il puise à son contact, le sang plus frais qui circule dans ses veines ne fait que réveiller en lui « la résolution puissante de tendre toujours et sans cesse vers l’existence la plus haute. » Mais quand, après avoir « promené en tous sens le puissant tourbillon de sa vie », il en vient au travail, à l’action véritable, qui s’éprend du bien vers lequel elle s’efforce; quand de sa

CONCLUSION

pensée il anime mille bras et repousse la mer; quand il fait passer son âme, une âme de vie et de fécondité, dans les espaces immenses de sable stérile, qu’il offre à l’activité des hommes; au moment où il songe au bonheur de vivre « sur un sol libre au milieu d’un peuple libre, » il a le secret de la vie, « le dernier mot de la sagesse » et dans la jouissance de son œuvre désintéressée, dans le pressentiment de la félicité durable, dont il veut être le créateur, il a goûté la Joie suprême, il a éprouvé la valeur de la vie. L’horloge s’arrête ; l’aiguille tombe ; le temps esf accompli pour lui ; il appartient à l’enfer. Non, en comprenant la loi du travail, en trouvant le bonheur dans l’oubli de soi, dans le sacrifice, dans l’effort pour tous; en réconciliant enfin la pensée, la raison et le sentiment dans l’action, qui emploie toutes les ressources de l’intelligence à atteindre les fins que pose l’instinct, il a résolu le problème de la vie, il a prouvé « qu’un homme de bien dans son obscure impulsion (Drange) trouve enfin la conscience de la voie droite »; il s’est réconcilié avec les lois de la nature et avec les desseins de Dieu, vers lequel son élan en se continuant l’emporte !

YI

Accord de tous les phénomènes intérieurs dans le mouvement spontané de la vie libre et harmonieuse, le génie peut nous instruire sur nous-mêmes et sur nos destinées. Mais la beauté n’est-elle qu’un jeu d’apparences que l’homme crée pour se distraire? n'a-t-elle d’autre existence que celle que nous lui donnons en en jouissant? n’est-elle pas à des degrés divers partout présente, obscur désir que la conscience éclaire, qu’elle ne crée pas? Il semble que l’étude du génie, nous en-

1. « Celui-là seul mérite la liberté comme la vie qui doit chaque jour la conquérir. » (Faust.)

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fermant en nous-mêmes, laisse ces questions sans réponse. Mais ce n’est que par une illusion que nous nous mettons en dehors de la nature, que nous posant à part nous prétendons nous retirer du monde et le regarder passer, comme un fleuve du rivage. Nous sommes en lui, et il est en nous. Le sujet et l’objet, la pensée et l’univers sont des termes qu’on n’isole que par abstraction. L’homme n’est un microcosme que parce qu’il tient à tout ce qui est. Il ne peut parler de luimême sans prononcer sur l’imivers Qu’il le veuille ou non, sa pensée s’étend, s’amplifie, le dépasse. Il n’est qu’un grain de poussière, un atome, « une quantité négligeable; » mais dans cet atome l’immense se présente. Il ne soupçonne son néant que parce qu’il s’oppose l’objet de sa propre pensée, et sa petitesse n’est que sa grandeur. L’esprit ne voit tout le reste qu’en s’apercevant lui-même. Le monde est sa représentation. Il a beau se plaire à s’humilier; il reste grand malgré qu’il en ait, et en disposant de lui-même il dispose de la réalité tout entière.

Réfléchir sur soi, c’est approfondir ce qui est. L’homme est pour lui-même un objet, un élément de ce monde, que sa pensée s’oppose. Il unit le corps et l’esprit ; il concilie la nature et la réflexion, il est pour lui-même le fait le plus curieux, le plus instructif, l’expérience la plus saisissante, la plus décisive. En accordant nos diverses puissances, le génie ne résout-il pas bien des oppositions apparentes? ne permetil pas d’entrevoir l’unité réelle, que dissimule la diversité des formes sous lesquelles la pensée s’apparaît à elle-même dans la richesse des créations qu’elle multiplie? La nature et l’esprit dans le génie sont pleinement réconciliés ; à dire vrai ils ne s’opposent que pour une psychologie superficielle. « Si nous recherchons de quelle manière cette cause qui est nousmêmes fait ce qu’elle fait, nous trouvons que son action consiste dans la détermination par la pensée d’un ordre ou d’une fin à laquelle concourent et s’ajustent des puissances incon-

CONCLUSION

nues, qu’enveloppe latentes notre complexe individualité. Nous nous proposons tel objet, telle idée ou telle expression d’une idée : des profondeurs delà mémoire sort aussitôt tout ce qui peut y servir des trésors qu’elle contient. Nous voulons tel mouvement, et, sous l’influence médiatrice de l’imagination qui traduit en quelque sorte dans le langage de la sensibilité les dictées de l’intelligence, du fond de notre être émergent des mouvements élémentaires, dont le mouvement voulu est le terme et l’accomplissement. Ainsi arrivaient, à l’appel d’un chant, selon la fable antique, et s’arrangeaient comme d^eux-mêmes en murailles et en tours, de dociles matériaux. »

La pensée continue la vie, de l’une à l’autre la transition est constante. La conscience n’est pas une puissance surnaturelle, elle est la nature même; elle est l’intelligence et l’activité partout présentes, mais ramassées dans des foyers qui, convergeant, s’exaltent jusqu’à rendre la lumière visible à elle-même. Isolez la pensée de la vie; supprimez la spontanéité, l’inspiration, la conscience n’éclaire plus rien ; comme une flamme sans aliment, elle s’éteint et meurt. La réflexion ne peut rien par elle-même. Il est contradictoire que la conscience cherche une idée absente : ou elle cherche ce qu’elle possède déjà, ou elle ne sait pas ce qu’elle cherche. La fin qu’elle se propose devient le principe d’un mouvement vital qu’elle dirige, sans en connaître le détail. Si l’esprit n’était que réflexion, il serait subordonné à la nature, qui fait tout ce qu’il y a de positif dans son oeuvre. Mais l’esprit, c’est encore la nature ; c’est la nature dans son acte le plus élevé, se voyant, se jugeant elle-même, ne se répandant plus avec une égale ardeur en tous sens, s’arrêtant pour se recueillir, gardant toute sa fécondité, y ajoutant la prévoyance. Le génie nous montre le passage incessant de l’es-

1. F. Ravaison, Rapport sur la philosophie au Xix® siècle. Conclusion. Gabriel SÉATLLES. — Génie dans i’art. 20

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prit à la nature et de la nature à l’esprit. Le travail et Teffort préparent l’inspiration et s’y mêlent. Pendant que l’artiste conçoit ou exécute son œuvre, il n’y a pas un moment où la réflexion tout à coup disparaisse pour laisser place à une sorte de grâce efficace et fatale ; l’esprit et la nature travaillent de concert, ils sont confondus. C’est ce qui fait que l’artiste sincère ne peut soumettre son génie à une analyse brutale, dire ce qui revient à l’effort réfléchi, à l’inspiration. Le génie, c’est l’union même et le travail sympathique de ces deux modes d’action d’une seule et même puissance qu’on appelle, selon le point de vue auquel on se place, la nature ou la pensée.

Le génie ne semble pas aussi propre à rapprocher le sujet ef l’objet, la matière et l’esprit. L’art ne repose-t-il pas sur ce dualisme? Le beau n’est-il pas l’idée manifestée dans la forme sensible, le sentiment organisant les images qui lui donnent un corps? Nous n’avons pas à montrer ce qu’il y a d'^absurde dans un dualisme qui, distinguant la nature du monde, l’esprit un et simple du corps multiple et divisible, loge rinétendu dans l’étendu. Peut-être ce dualisme apparent ne tient-il qu’à la double nature de notre intuition par les sons et par la conscience et n’est-il pas irréductible? Ce que nous devons dire, c’est que, loin de confirmer l’opposition violente du sujet et de l’objet, de l’esprit et de la matière, l’art les rapproche et les concilie, comme il établit la continuité de la nature et de la pensée. L’imagination est comme le point de rencontre de l’esprit et du corps. Le sentiment se confond avec les scènes mobiles qui l’expriment, il s’étend dans l’esprit, il prend une sorte de réalité physique. De même dans l’image l’étendue se fait pour ainsi dire inétendue, la matière spirituelle. Sans sortir de nous-mêmes, nous trouvons les éléments d’un monde qui ne diffère pas du monde qui nous entoure. Sous sa forme la plus haute, devenue le génie, l’imagination concilie tous les phénomènes .intérieurs dans

CONCLUSION

l’unité ! de l’inspiration. Elle confond les sens et l’entendement, les lois de la perception agréable et les lois de la pensée rationnelle. La beauté, cîest cet accord même de tout ce qui semble s’opposer en nous, c’est cette unité des sens et de la raison, du sujet et de l’objet, non pas établie par raisonnement, mais sentie, éprouvée dans la contemplation d’une œuvre qui en est comme la réalité, d’une œuvre où ce qu’on appelle la matière, ce qui n’est en iait que la sensation, n’existe plus que pour glorifier l’esprit. Ainsi l’étude du génie semble nous inviter à voir dans l’univers l’acte d’une pensée dont nous sommes la conscience et dont la loi est l’effort vers la beauté.

Ges conclusions sont-elles légitimes? Ne peut-on accorder toute la psychologie du génie sans faire acte d’adhésion à cette métaphysique aventureuse? La tendance vers l’harmonie n’est pas le principe de l’évolution, .mais son résultat le plus tardif. Elle ne précède ni ne prépare la vie, elle en est l’effet et la conséquence. Peutœn conclure de l’accord possible des sens et de l’entendement à l’unité réelle de la pensée et du monde qu’elle pense? peut-on confondre ainsi le subjectif et l’objectif? le génie, qui suppose l’organisme vivant, avec la nature? peut-on faire du mouvement vers la beauté, qui n’existe que par nos facultés et par leur accord, qui n’a de sens que par nous, qui n’est une fin que pour nous, la loi la plus générale de l’Étre? Le .principe de l’erreur est toujours le même. On prend le phénomène le plus complexe pour type de toute existence. On considère la vie sous sa forme la plus haute; on est au sommet des choses, on se croit de plain-pied avec l’univers et on s’élance dans le vide.

L’unique méthode, c’est l’analyse. Comprendre, c’est chercher dans l’antécédent la raison du conséquent, dans ce qui était hier la raison de ce qui est aujourd’hui, dans les éléments et dans leurs rapports la raison du tout et de ses pro-

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priétés. L’ensemble ne surprend qu’autant qu’on ignore le détail des parties. Les idées sortent des faits et non les faits des idées. Décomposez la pensée, la vie, les éléments de la vie et jusqu’aux éléments de ces éléments; tenez compte du temps, des combinaisons sans nombre, des intermédiaires disparus, des échecs ignorés. Loin de se rapprocher de l’es prit, la nature s’en éloigne à l’infini. Voilà le vrai point de vue de la science. Expliquer la qualité, c’est la détruire, c’est la résoudre en éléments quantitatifs, matériels, qui n’ont rien de commun avec elle. Le dernier rouage, la pièce élémentaire, dont les combinaisons composent l’admirable mécanisme d’un cerveau de génie, c’est le mouvement réflexe. Le mouvement réflexe nous ramène à la vie, la vie à ses conditions matérielles, le jeu des cellules nerveuses aux phénomènes physico-chimiques, ceux-ci aux simples mouvements qui, selon les lois aveugles et inflexibles de la mécanique, tour à tour s’opposent ou se composent, s’annulent ou conspirent. D’un simple mouvement au génie de Shakespeare, la distance est grande, mais le temps ne manque pas pour la parcourir. En retrouvant l’élément simple dans le tou^ complexe, l’analyse remonte à l’origine des choses et, négligeant les effets du temps, découvre la seule réalité véritable.

L’analyse est un moment nécessaire du rythme de la pensée. En énumérant les phénomènes simples que concentre un phénomène complexe, elle donne toute sa valeur à l’œuvre synthétique qu’elle décompose. Si nous pouvions voir le génie du dehors, dans les phénomènes physico -chimiques qu’il suppose et qu’il ordonne, nous serions émerveillés de tout ce qui s’organise de mouvements simples avec une vitesse prodigieuse dans cet acte de conscience instantanée. Mais l’analyse par définition même est stérile. Ni dans l’esprit, ni dans la nature, elle ne peut faire apparaître quelque chose de nouveau. Elle dissout, elle décompose, par là même

CONCLUSION

elle n’a de sens, de raison d’être que par la synthèse qui pose ses problèmes en posant l’harmonie. Gréer, c’est unir, c’est combiner, c’est organiser. La science suppose le génie de la nature. Ce qui fait l’importance de l’analyse, c’est que le monde est donné : elle serait incapable de le créer, elle ne peut que le dissoudre, qu’entrevoir les distances parcourues, en mesurant l’intervalle des éléments simples au tout complexe qu’ils composent. Le principe du mouvement et du progrès lui manque.

Prétendre tout expliquer par l’analyse, c’est mutiler l’esprit, c’est le réduire aux formes de l’espace et du temps et à la catégorie de causalité ; du même coup, c’est, en ramenant le monde à un jeu de hasard, à une réussite, le rendre inintelligible. Seule l’harmonie satisfait l’esprit, lui permet de comprendre les choses en organisant ses idées. L’univers est ma représentation. Pour moi, quoi qu’on fasse, il est ma pensée. Dès lors, de quel droit ne pas accepter la pensée tout entière, supprimer ce qui fait sa fécondité, le principe même de son mouvement vers la vérité? En négligeant certaines catégories impérieuses, aussi légitimes, aussi nécessaires, aussi universelles que celles que l’on maintient arbitrairement, on ne laissait que des choses, et par l’analyse on descendait aux dernières conditions de l’Etre pour trouver l’Etre lui-même. Rétablissons la catégorie de finalité, l’idée du bien, la conception du monde se transforme : ce sont les choses, c’est l’inerte, l’indifférent, l’absolue matière qui disparaît ; tout est tendance, tout est force, tout est idée. On ne déracinera pas l’idée du bien, on ne l’arrachera pas de la pensée humaine, et, tant qu’elle s’imposera, elle dominera le monde qui se représente en nous. Ce n’est qu’en se faisant violence à lui-même que l’esprit donne naissance au monde du hasard et de l’abstraction.

Certes les systèmes diffèrent : l’esprit, toujours mécontent des formes dans lesquelles il prétend s’exprimer tout entier,

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les brise, pour tenter quelque construction nouvelle. Certes bien des échecs ont été subis depuis les jours d’adolescence, où Platon hardiment tentait la déduction irrésistible, qui devait, en confondant la mathématique et la morale, la logique et la perfection, créer l’harmonie définitive de toutes nos idées dans l’idée du bien. Qu’on élève au-dessus de l’univers la perfection qui le guide, ou qu’on donne à la nature avec la spontanéité créatrice l’instinct qui la dirige; qu’on fasse du monde un vain fantôme que s’oppose la pensée absolue, ou qu’on mette en lui ses espérances, qu’importe? L’esprit ne peut se dispenser de poser le problème et sa solution. Les démonstrations varient, les moyens changent; sous une forme ou sous une autre, la solution demeure, parce qu’elle seule achève l’esprit, lui donne l’existence, et que l’esprit ne consent pas à se nier lui-même, à s’expliquer en s’anéantissant.

L’idée du bien est imprescriptible, c’est à sa lumière que s’éclaire le monde. Réduit au mécanisme, le monde est inintelligible. Je n’examine pas la question de savoir si le mécanisme se suffit à lui-même, s’il est possible logiquement d’en déduire ce qui est, ni si l’idée du mouvement ne suppose pas ce qu’on prétend qu’elle supprime. Je prends les choses plus simplement, plus naïvement. Je dis que l’esprit rejette un monde où tout est sans raison d’être, où tout est nécessairement, fatalement, il est vrai, mais où la nécessité est aveugle, stupide, insaisissable aux prises de l’intelligence, qui n’entend que ce qui lui ressemble. Le bien seul, donnant un sens aux choses, justifie, légitime l’existence. En devenant la pensée l’imivers se soumet à ses lois. Il n’est plus une œuvre de hasard^ il est un concert d’idées. Pour le penser l’esprit le recrée, se fait nature. En organisant ses propres idées il lui donne avec l’existence une raison d’être. Il ne le laisse pas se résoudre en une poussière d’éléments abstraits, de phénomènes sans suite, de moments successifs et sans

CONCLUSION

lien; il subordonne les matériaux à runité de la forme qui les combine; il unit les moments successifs dans la continuité d’une pensée qui se développe, et dominant les désordres partiels, bravant les négations brutales de la douleur et du péché, il embrasse toutes les contradictions dans l’unité d’un vaste système idéal qui les concilie, leur donne un sens, résout en accords leurs dissonances.

Ce n’est pas à tort que nous avons cru surprendre dans le génie le secret de la nature et de ses créations. Le génie est la nature même poursuivant son œuvre dans l’esprit humain. La pensée ne comprend qu’elle-même; si on l’exile du monde, il reste l’inintelligible, Tindéterminé, le chaos. Ce qui explique le monde, la variété de ses formes, son progrès dans l’harmonie, c’est l’action de la puissance inventive, qui multiplie les êtres en variant ses idées et plus ou moins accorde ses idées dans Tunité de l’univers qu’elle enveloppe. Si la nature est génie, si le génie est la beauté vivante, il n’est rien quiœn dernière analyse n’ait sa raison dans la beauté. Le réel n’est ni l’unité absolue, ni la pluralité indéfinie; c’est l’harmonie. Toute création est poésie. Les lois générales du mouvement, l’ellipse que décrivent les astres, les types moléculaires, les formes régulières que prend le cristal, les harmonies que réalise la plante en s’édifiant elle-même, le concert des sensations et des mouvements dans l’instinct, au terme cet enveloppement d’organismes concentriques qui permet la conscience, et dans Tesprit même la création progressive d’un ordre idéal de plhs en plus riche, voilà les épisodes successifs du grand poème que crée spontanément la pensée universelle. C’est peu à peu que l’idéal se révèle et se réalise. L’effort est la loi. Le mal est un fait brutal* qui atteste les limites et lès imperfections du génie de la nature. Mais la douleur donne le sens des choses. Dans la douleur, le mal se hait lui-même et par son effort pour s’anéantir devient le principe du mouvement vers le meilleur. Visible à elle-

ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L’aRT

même dans l’esprit, la nature se juge et se rectifie. Ses laideurs irritent son amour de la beauté. Pour se comprendre elle-même, elle organise les idées; par la conception du progrès, elle ne laisse au mal qu’une existence relative, elle lui donne un sens, une raison : le bien qu’il prépare ou permet. Dans l’infini du désir qui la soulève, elle entrevoit le Dieu qu’elle voudrait être et que déjà l’espérance et la foi réalisent. L’art est le jeu par lequel elle se donne l’image et le pressentiment de cette vie divine. La beauté prend une valeur symbolique. En réconciliant toutes les puissances intérieures, en confondant la nature et la pensée, la matière et l’esprit, en donnant une valeur à la pluralité, qui devient la richesse de l’unité qui l’accorde, en faisant des contrastes et des oppositions les éléments mêmes de l’harmonie, elle donne à l’esprit la jouissance anticipée de cette concorde vivante, de cette unité sans confusion, de cette concentration suprême qui achèverait la nature en réalisant Dieu.

Ce rêve de paradis, c’est la nature qui le fait en nous, c’est elle qui dans l’esprit tend à concilier toutes les idées, à trouver l’accord de toutes les oppositions, à réaliser la plénitude de la vie spirituelle, en résolvant le problème que pose l’existence. L’œuvre la plus haute de la nature, ce sont les religions, ce sont les métaphysiques; son dernier effort, c’est l’effort pour composer dans l’esprit de l’homme un vaste poème idéal, en lequel s’expriment ses plus hautes espérances. Les religions et les métaphysiques sont des phénomènes naturels, elles fleurissent dans l’esprit comme les arbres poussent de terre, elles sont des formes vivantes comme la plante ou l’animal. L’esprit est le prophète de la nature. En lui, elle se voit elle-même, elle se révèle ce qu’elle veut et ce qu’elle pense; en lui, elle agite le pressentiment de ses mondes futurs. Libre à ceux qui veulent se retirer de la vie! La nature en l’esprit a de ces défaillances. Puissance

CONCLUSION

de dissolution, la réflexion y répond à la |mort. Mais mieux vaut se livrer au mouvement spontané qui emporte Tâme vers la beauté, garder au sein même de la réflexion la foi naïve, qui donne le courage d’agir, et s’unissant à la nature, abreuvé à sa source de fécondité, ivre de son ivresse, accepter toute la vie, se pénétrer de soleil et continuer la lumière par la raison.

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