‹ Essai sur le génie dans l'art (volume 2)Chapitre 8 sur 90 · Micliaud, De Vimaginalion · texte numérisé non relu

Micliaud, De Vimaginalion

Gabriel SÉAILLES. — Génie dans l’art.

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jours les mêmes se présentent toujours dans le même rapport. Je compose un arbre de la rugosité du tronc noir, de la souplesse des branches flexibles, de la dentelle mouvante des feuilles légères; ces éléments me sont donnés et leur ordre. Chaque fois que j’ouvre les yeux et que je m’élance du pied de l’arbre à son sommet, toutes les parties dont je le construis en moi se présentent tour à tour dans leur rapport invariable. Le mouvement de l’esprit est nécessaire à la connaissance du monde sensible, mais il suit un chemin tracé d’avance et dont il ne peut s’échapper. Au contraire, l’image est souple, légère et vivante; elle a je ne sais quelle impatience qui ne la laisse pas s’enfermer dans une forme inflexible. Dans une seule image vivent ainsi mille images variées, qui apparaissent plus ou moins précises, puis s’effacent, dont les unes s’arrêtent plus longtemps sous l’œil de l’esprit, dont les autres passent si vite qu’elles sont à peine aperçues. Comme la perception est composée de sensations en accord, l’image est composée d’éléments multiples. Mais, tandis que la perception est un composé stable, l’image est un composé instable, dont les éléments tendent à entrer dans des combinaisons toujours nouvelles.

Ajoutez que l’ordre des perceptions ne dépend pas plus de l’esprit que leurs éléments. Si je parcours un paysage du regard, je vois toujours les mêmes objets dans les mêmes rapports : ici une prairie, plus loin une terre labourée, à l’horizon un bouquet d’arbres, sous lequel s’abrite un village. Ces taches colorées sont dans un rapport fixe, elles se succèdent dans un ordre imposé, je passe du vert de la prairie au violet vineux de la terre humide et fraîchement remuée pour atteindre la masse assombrie des maisons et des arbres tranchant sur le ciel clair. Les images ne naissent pas au hasard; elles s’éveillent et s’appellent l’une l’autre selon des lois fixes; mais, comme elles tiennent tout leur être de l’esprit, elles n’ont de lois que ses lois. Elles ne se bornent pas

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à répéter ce qui est, elles brisent le lien qui les attache à la réalité, elles prennent une existence indépendante et peuvent suivre, subtiles et légères, tous les mouvements de la vie intérieure.

Ainsi le monde pour nous se réduit à nos sensations : ce n’est que la force, la vivacité, la permanence, avec laquelle elles s’imposent, qui nous assurent de la réalité des objets auxquels elles répondent. Ces sensations renaissent en l’absence de leurs causes, ressuscitent sous forme d’images. Sans cesser de représenter le monde, d’être le monde tel qu’il nous apparaît, elles vivent d’une vie tout intérieure. Réelles et idéales, objets et pensées, elles sont encore la nature, mais elles sont surtout l’esprit. Par l’image, la sensation qui est l’élément des choses devient l’élément de la pensée : les deux termes s’unissent et se réconcilient en elle. Ainsi se prépare en nous une matière spirituelle, des éléments dont l’ordre ne nous est pas imposé, qui peuvent se varier et se combiner à l’infini selon les lois de la pensée qui fait toute leur existence.

L’image n’est pas inerte, elle tend à se prolonger en mouvement, à devenir la réalité même qu’elle représente. Percevoir, imaginer, c’est agir déjà ; mais l’action se continue, se propage, retourne au monde dont elle vient. La vie se compose d’un double mouvement. Vivre, ce n’est pas seulement emmagasiner des sensations, des images, des idées, ce n’est pas seulement acquérir et s’accroître; c’est aussi dépenser, rendre aux choses ce qu’on leur emprunte, intervenir dans l’ensemble des phénomènes par des mouvements spontanés qui restituent au dehors les forces concentrées par l’esprit. Vivre, c’est se créer sans cesse pour se détruire

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sans cesse, c’est se faire pour se défaire, c’est s’user pour se réparer. La vie est une mort perpétuelle suivie d’une perpétuelle résurrection. Les physiologistes expriment symboliquement cette vérité, quand ils comparent la cellule nerveuse à une sorte de machine explosible qui au moindre choc éclate et rayonne en tous sens les mouvements qu’elle condensait. « La cellule nerveuse n’est pas seulement un conducteur inerte, transmettant l’impression reçue sans l’affecter ou sans être affectée par elle; la cellule au contraire est un centre à construction complexe, doué de la faculté de dégager ou de libérer la force qu’il renferme à l’état latent, sous le coup d’un stimulus convenable... Il n’y a point génération de force, mais transformation d’une qualité supérieure de force latente ou potentielle, enveloppée dans la monade nerveuse, en force de qualité inférieure à effet plus étendu... C’est lentement et pour ainsi dire laborieusement, par une constante appropriation et une incessante ascension dans la série progressive de vitalité que la matière organique arrive à la nature suprême et complexe de l’élément nerveux. Celui-ci au contraire rend facilement et rapidement à la nature la force et la matière au moment de la soudaine modification, que son fonctionnement implique C J) L’instabilité de l’élément nerveux, qui répond au moindre choc par une explosion de force vive , montre comme réalisée dans l’organisme et saisissable sous la forme de l’étendue une des grandes lois de la vie. L’être vivant n’est pas seulement une forme harmonieuse en accord avec les lois du monde, qui la créent et la maintiennent. Ce qui caractérise la vie, c’est l’initiative du mouvement. Répondre aux actions subies par une réaction appropriée, c’est la vie même. Plus l’être trouve en lui de spontanéité, plus il agit, plus il donne par rapport à ce qu’il reçoit, plus il est vivant.

i. Mauds’ey, Physiologie de Vesprit, p. 149, 150.

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Dès rapparition de la vie, cette loi s’applique. Les organismes les plus rudimentaires répondent par un mouvement aux excitations du dehors. Il est des plantes qui, à la seule approche de la main, comme inquiètes, émues, se replient et se ferment. A mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, les organes se différencient comme les fonctions. L’irritabilité devient le système nerveux, la contractilité devient le muscle. Une impression affecte l’extrémité périphérique du nerf, elle se transmet jusqu’à un ganglion d’où elle revient par un autre nerf jusqu’au muscle qui se contracte. La respiration, la toux, la succion, le vomissement, l’adaptation de l’œil et du tympan, tous ces mouvements plus ou moins compliqués sont les réponses immédiates de la spontanéité vivante à des stimulants externes. L’irritation varie, les muscles sont volontaires ou involontaires, dans tous les cas l’organe répond à l’impression par le mouvement. Une grenouille décapitée peut accomplir des actes qui semblent dirigés par l’intelligence K Tout un ensemble de mouvements, exécutés d’abord péniblement, se sont enregistrés dans le système nerveux. Incorporés à l’organisme, ils sont devenus de véritables instincts que l’hérédité transmet. La sensation est une irritation transmise jusqu’aux centres nerveux secondaires qui forment la base du cerveau. Tantôt elle est inconsciente, tantôt elle est perçue par le sujet sentant, tantôt elle disparaît de la conscience par riiabitude; dans tous les cas, elle se réfléchit en mouvement. On enlève à un pigeon les hémisphères cérébraux, toute la partie du cerveau située au-dessus des ganglions sensoriels; l’intelligence et la volonté disparaissent. Ainsi mutilé, si on le jette en l’air, il vole; si on le met sur le dos, il s’agite et se relève ; la pupille se contracte à la lumière; si la lumière est intense, les paupières se ferment : à chaque irritation transmise aux cen-

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