‹ Essai sur le génie dans l'artChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. — Il n*est pas un élat intérieur qui ne tende à se créer un corps d'images qui le symbolise. — Rêves. — Dans la veille, Timagination se mêle à tout ce qui se passe en nous. — L'objet perçu se transforme selon les images qu'il évoque et groupe autour de lui. — Plaisir poétique que causent les objets nouveaux ou familiers. — L'imagination transforme les actes de la vie comme les objets de la nature. — La poésie des choses est dans Tesprit.

II. — Poésie du souvenir. — Le souvenir simpliOe et idéalise. — Poésie de l'espérance. — Tout homme est le poète de ses propres désirs. — Tout ce qui contredit la passion est négligé; tout ce qui la confirme est concentré. — Fictions et romans. — Libre jeu de la fantaisie. — Même loi. — Abstraction et concentration.

m. — Imagination collective. — Traditions, épopées. — Il suffit que l'histoire ne soit pas écrite pour qu'elle devienne l'épopée. — Même loi que pour les souvenirs de l'individu. — Oubli de certains faits, prédominance d'un sentiment qui groupe les images expressives. — Les conceptions morales et religieuses se créent une expression vivante, un corps d'images. — Les idées morales n'ont d'action que symbolisées dans la vie d'hommes meilleurs dont on peut prendre l'attitude. — Stoïciens et épicuriens. — Vies des saints. — Action pratique de la vie de Jésus. — L'imagination est contagieuse, elle unit tous les esprits en un même esprit qui travaille dans la même inspiration. — La fantaisie collective a les mêmes lois que la fantaisie individuelle. — Spontanéité, élimination des images discordantes. — Combinaison de toutes les images expressives. — Idéal religieux. — Formation des légendes.

IV. — L'imagination créatrice, c'est le génie intérieur disposant à son gré' d'une matière spirituelle, se représentant et ses lois dans une nature qui ne se distingue pas de lui. — Elle nous montre le commerce incessant de la nature et de la pensée. — Est-ce assez de l'association des idées et de ses lois pour expliquer les créations de la fantaisie? — Une idée tient à une multitude d'autres; c'est la fin que je poursuis qui détermine et la nature des images et l'ordre dans lequel elles apparaissent. — Isolée de la spontanéité vivante qui la féconde, l'association des idées est une répétition stérile. — La vie spirituelle, c'est la création

GâBKIEL SÉAILLES. — Génie dans l'art. 7

de la forme spirituelle; à chaque instant, un certain nombre des éléments de la vie intérieure est compris dans l'unité d'une même conscience. — Quand le centre de direction se déplace, les éléments et leurs rapports se modifient. — L'action de la fantaisfe est spontanée, inconsciente, harmonieuse, parce qu'elle est une action vitale. — Par là même, elle idéalise.

Rien ne pénètre dans l'esprit qui ne tende à s'organiser; il donne quelque beauté à tout ce qu'il reçoit en lui. Les images n'existent que par lui, elles n'ont de lois que ses lois. Elles ne restent pas isolées, distinctes; elles se soulèvent quand il s'émeut et traduisent son émotion dans les scènes qui se composent de leur concours. Elles sont des éléments spirituels, sans cesse entraînés dans le grand courant de la vie intérieure, sans cesse décomposés, puis organisés dans Funité de formes visibles, expressions des sentiments et des idées qui dominent la conscience. Imaginer, jc'est vivre; à des degrés divers, tout homme est artiste. Les œuvres de la fantaisie, comme le travail de Tintelligence, montrent que le génie n'est pas le privilège de quelques-uns, qu'il est à tous, qu'il est l'esprit même. Les obscurs besoins de l'organisme, les perceptions sensibles, les souvenirs, les émotions, les désirs, les passions, suscitent spontanément les images qui leur répondent. Il n'est pas un état intérieur qui ne tende à se créer un corps qui le symbolise. Suivons ce mouvement de la vie, qui sans cesse décompose les images, réorganise leurs éléments. Etudions cet art tout spontané, qui se mêle à toute notre existence, cet art tout individuel, qui modifie la réalité selon les images qu'il lui associe, qui du monde réel nous porte dans le monde idéal que créent nos sentiments en s'y exprimant.

Dans le sommeil réduit à une sorte d'automatisme intermittent, la vie intellectuelle ne se distingue plus de la vie vé-

gétative. Un mouvement spontané se produit et se propage; les images qui s'éveillent n'ont entre elles que des rapports accidentels et composent les fantasmagories étranges du rêve. Déjà cependant se manifeste Faction vitale qui tend à exprimer les états intérieurs par un symbolisme d'images. Les images ne se succèdent pas toujours au hasard, sans qu'il soit possible de déterminer les causes qui les suggèrent et les rapports qui les unissent. Quand l'être tout entier s'enveloppe dans l'indifférence du sommeil, si des images sortent de cette nuit et s'éclairent un instant de la lumière de la conscience, *elles disparaissent aussitôt : ce sont des ondulations légères qui courent et qui s'eiFacent. Parfois le sommeil n'est pas total; un besoin, une sensation, une idée s'éveille et se met à vivre. Dès qu'un état intérieur domine et s'impose, il devient un centre d'images, il organise le rêve en une scène qui le représente. Un besoin corporel évoque l'image des objets propres à le satisfaire. Parfois c'est l'état général de l'organisme que symbolise le rêve. Les rêves aident les médecins dans leur diagnostic.

Si une sensation s'éveille, c'est elle qui crée le songe. Appuyez la main sur la poitrine d'une personne endormie, elle rêve qu'on l'étoutfe, et son cauchemar est un ensemble de faits qui s'accordent avec cette sensation d'étouffement. Parfois l'imagination construit ces petits drames avec une rapidité incroyable; en un instant, les images se décomposent, se combinent et représentent une longue série d'événements qui répondent à la sensation éprouvée, la préparent et l'expliquent *. La sensation en s'éveillant devient un

1. « J'étais un peu indisposé, raconte M. Maury, et me trouvais dans ma chambre ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur; j'assiste à des scènes de massacre; je comparais devant le Tribunal révolutionnaire; je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville; je discute avec eux; enfin, après bien des événements que je ne me rappelle qu'imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d'un concours immense, sur la. place de la Révolution; je monte sur Téchafaud; l'exécuteur me lie sur la planche lalale et la fait basculer, le couperet

centre, autour duquel se groupe tout un organisme d'images en accord. La conscience n'intervient pas, le drame se compose d'un seul coup, tous ses instants sont concentrés dans un acte vital instantané.

Les images dans le rêve peuvent encore se grouper sous l'action d'une idée. De la vue des tableaux d'un peintre se dégage l'idée de son style, de sa facture, de sa composition. Je rêve que je suis dans un musée, j'y vois des tableaux de maître, que je crée d'après cette idée; je les reconnais de loin, je m'en approche, je les étudie; j'éprouve cette émotion particulière que donnent devant une œuvre nouvelle le souvenir et la comparaison; je retrouve l'expression habituelle des figures, les gestes, les attitudes, le dessin et le coloris, jusqu'aux détails de la signature, que je ne me rappelle plus en y réfléchissant. Ainsi dans le rêve déjà se manifeste la tendance des images *à s'organiser. Il suffit que dans l'être endormi et comme mort un point reste vivant; il suffit qu'un appétit non satisfait, qu'une sensation, qu'une idée s'éveillent et donnent l'unité à l'œuvre de la fantaisie.

Le sommeil est une mort partielle ; au réveil, la vie reprend son cours, les éléments sortent de leur torpeur, vibrent sourdement, prêts à répondre à l'appel de la conscience, en laquelle rien ne retentit sans éveiller sympathiquement les notes en accord. L'imagination se mêle à tout ce qui se passe en nous, elle intervient sans cesse, elle modifie jusqu'aux objets que nous percevons. Comme une couleur dans un

tombe, je sens ma tête se séparer de mon tronc; je m'éveille en proie à la plus vive angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'était subitement détachée et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon du couteau de la guillotine. Cela avait eu lieu en un instant, ainsi que ma mère me le confirma; et cependant c'était cette sensation externe que j'avais prise pour point de départ d'un rêve où tant de faits s'étaient succédé. Au moment où j'avais été frappé, le souvenir de la redoutable machine, dont la flèche de mon lit représentait si bien l'effet, avait éveillé toutes les images d'une époque dont la guillotine a été le symbole. » (A. Maury, Du sommeil^ p. 161.) A l'École normale, entre deux coups de cloche séparés par un intervalle de quelques minutes, j'ai eu l'occasion de faire une expérience analogue.

tableau n'est rien par elle-même, comme elle est éteinte ou exaltée par les couleurs voisines, ainsi l'objet se transforme selon les images qu'il évoque et qu'il groupe autour de lui. Sans cloute un objet peut plaire par lui-même, grâce à la diversité des sensations agréables qu'il unit en une perception harmonieuse ; mais que de fois il est impossible de trouver dans l'objet seul la raison du plaisir qu'il nous cause! La fantaisie l'embellit en l'enveloppant d'images charmantes qui semblent en rayonner. Il n'est plus perçu tel qu'il est, il ne peut s'offrir à nos regards qu'entouré du cortège d'images auxquelles il est associé. Nos émotions se mêlent aux choses, qu'une mystérieuse correspondance semble unir à nous. Le langage est plein de métaphores involontaires, instinctives. La lumière est la gaieté, le sourire de la nature; le ciel se trouble, s'assombrit; la nuit est sereine, la mer s'inquiète et s'agite; l'eau frissonne; la moisson sort du sein de la terre déchirée. Le culte de Thirondelle dans nos contrées ne témoigne-t-il pas de ce besoin de figurer nos sentiments, de les exprimer dans des images et de les aimer sous cette forme sensible qui leur donne plus de réalité? L'hirondelle, c'est le printemps; nous aimons en elle tout ce qu'elle présage : elle a le charme de l'espérance.

L'aspect des choses change selon les images que nos habitudes leur associent. La nature n'est pas pour le paysan ce qu'elle est pour l'homme des villes. La terre n'éveille dans le paysan que l'idée d'un travail rude ; il ne l'aime pas, il la désire pour s'en servir, pour l'exploiter; il sait trop qu'elle est utile, pour se demander si elle est belle. L'homme des villes est las de l'air mille fois respiré ; pour lui, la campagne est le lieu où l'on ne travaille pas, un grand jardin, plein de chants et de parfums, avec des bois pour s< mettre à l'ombre. Selon les images qui s'éveillent, la nature est pour l'un une chose indifférente et précieuse, pour Tautrc une grande âme sympathique et mystérieuse. L'objet que

102 ESSAI*"SUR LE GÉNIE DANS L'aUT

nous contemplons presque jamais n'est seul; il est compris dans un tableau dont la beauté dépend des richesses intérieures et du génie poétique qui les ordonne. Ce tableau nous plaît et nous charme; ce que nous aimons dans Tobjet, c'est ce que nous y mettons de nous-mêmes, c'est la vie harmonieuse dont nous donne conscience cette création soudaine. Le même art tout intérieur explique le plaisir poétique que causent les objets nouveaux ou familiers. Ce n'est pas dan 3 les choses qu'est le principe de ce plaisir, c'est dans l'activité dont elles sont l'occasion : elles ne sont intéressantes que parce que nous nous y intéressons. Nous ne nions pas qu'il y ait des cas où la nature semble faire pour nous tous les frais. Il y a des objets qui plaisent par leur beauté propre ; mais il en est qui ne plaisent que parce qu'ils sont nouveaux ou familiers. D'où vient leur charme, sinon de l'esprit qui jouit de lui-même? Le voyage est une poésie. En nous arrachant brusquement à notre milieu, il nous réveille du sommeil de l'habitude qui ne nous laisse plus voir ce que nous voyons sans cesse. Avec l'étonnement renaît la curiosité; tout existe pour nous, parce que tout nous intéresse. Nous ne nous contentons pas de regarder ce qui est; nous imaginons la vie des habitants, leurs mœurs, leurs préjugés, leurs croyances. Rien n'est insignifiant : les différences fixent notre attention, les analogies éveillent les images dont se forment nos conjectures. Sur un mot, sur un fait nous construisons un édifice léger qui nous charme un instant. Les sentiments que nous prêtons aux autres s'éveillent en nous par sympathie, nous nous regardons vivre d'une vie simple et silencieuse de labeur rustique ; nous nous choisissons des retraites charmantes pour des bonheurs imaginaires, et la fantaisie multiplie ses tableaux sur les fonds mobiles qu'elle décore de ses ébauches successives. Dans le souvenir, du tissu monotone de notre vie banale sortent en vigueur les images très nettes de ce rêve réel.

ouganisation des images 103

Le plaisir du retour ne laisse aucune place au regret. Nous retrouvons la maison familière, toutes choses à leur place accoutumée, comme des amis fidèles qui nous attendent pour reprendre la vie commune. Les vieux meubles ne sont plus des choses, ils sont des personnes, ils nous parlent de nous : leur âme est faite de nos souvenirs. L'habi* tude affaiblie par Tabsence n'est plus une cause d'indifférence, c'est elle qui fait jaillir la foule des images et chanter les voix intérieures.

L'imagination transforme les actes de la vie aussi bien que les objets de la nature. S'il faut en croire Epicure, rhomme^ affranchi de toutes les illusions de la fantaisie, uniquement occupé de satisfaire les désirs naturels et nécessaires, est heureux avec un morceau de pain. Epictète ne demande au sage que de voir les choses comme elles sont. L'homme aime les symboles, il en est dupe comme il les crée, spontanément. De là les costumes de magistrat, les bonnets de docteur, les titres et les décorations. On s'en moque et on les recherche. Il faut bien de la philosophie pour dépouiller un sot de ses grandeurs imaginaires et le regarder tranquillement dans la nudité de sa sottise (La Bruyère).

La fantaisie peut être un principe d'illusions; souvent elle nous trompe sur la valeur des hommes et des choses; parfois elle exalte les passions mauvaises par l'éclat de ses tableaux mensongers; mais elle est aussi l'artiste bienfaisant qui donne avec l'audace des grands desseins le courage des efforts patients, le poète ingénieux qui prête un charme aux devoirs modestes, aux sentiments très simples, dont on vit. C'est l'imagination qui soutient la volonté dans les œuvres de longue haleine. Chaque acte ne semble rien par lui-même, et cependant c'est de l'ensemble, c'est du concours de ces actes que se compose le grand effort qui assure le succès. Celui qui s'enferme dans l'heure présente^

qui ne voit que Tennui des démarches partielles, celui qui dans chacun des moyens nécessaires n'aperçoit pas la grandeur de la fin qu'il veut atteindre, dédaigne comme petit ce qu'il n'a pas su grandir. Pour l'homme fort, l'acte présent se transfigure; il est une pierre de l'édifice; il tient aux efforts passés, il prépare l'avenir; en lui vit l'œuvre entière ; il emprunte à tout ce qui l'entoure une poésie qui l'élève, et il est voulu avec enthousiasme de toute la force de la volonté. Touché par la baguette magique de la fantaisie, il n'est rien qui ne puisse devenir une source de beauté qui s'épanche. En une âme élevée tout s'élève. Ce n'est pas l'acte qui importe, ce sont les sentiments qui l'inspirent et qu'il symbolise. Il est des cœurs simples qui trouvent en eux de quoi donner du prix aux actes les plus humbles.

Ainsi nous ne voyons pas les choses comme elles sont, elles se transforment en pénétrant en nous, selon les images qu'elles éveillent et dont elles s'entourent. Le charme d'un objet dépend pour la plus grande part des souvenirs, des émotions, qu'il fait renaître par sa présence. Pour l'âme paresseuse, qui ne voit que ce qui est, qui n'agit pas, qui ne tire rien d'elle-même, tout est silencieux et muet. La poésie des choses est dans l'esprit; à tout instant elle en jaillit comme une source vive. De là la diversité des goûts. Ce qui ne me dit rien me laisse indifférent, et c'est toujours moi qui me parle à moi-même, qui prête aux choses ma propre voix et compose leur langage de mes souvenirs et de mes sentiments. L'objet le plus insignifiant peut emprunter à un hasard de la vie individuelle une valeur expressive. Tout ce qui me fait penser ou sentir, tout ce qui remue en moi le trésor des souvenirs endormis m'intéresse et me charme.

En chacun de nous vit un poète caché ; à tout instant, en tout esprit se compose une poésie incommunicable. II y a des beautés dont nous jouissons seuls, parce que nous les créons de nous-mêmes, de ce que les autres ignorent et ne peuvent

savoir, de nos habitudes, des événements intimes, des émotions que le hasard a associés pour nous à tel objet, à tel aspect de la nature. Nous ne jouissons pas des choses, de ce qui est à tous, mais de nous-mêmes, de ce qui n'est qu'à nous. On objecte souvent ce fait à res|hétique : comment trouver un caractère commun pour définir la beauté, si ce qui est insignifiant ou laid pour les uns peut devenir beau pour les autres? Peut-être le problème n'est-il pas insoluble ; peut-être n'est-il pas impossible d'attribuer aux objets une beauté qui leur appartienne et qu'ils ne nous doivent pas. L'étude de l'imagination nous montre du moins que la beauté, que crée l'esprit pour la répandre sur les choses, n'est pas une œuvre de hasard et sans lois. L'objet, en pénétrant dans l'esprit, se transforme et s'embellit, parce qu'il devient une image, qui évoque et organise les images qui lui peuvent être associées. Cette œuvre du génie est une œuvre vivante, qui se fait d'elle-même, sans qu'interviennent la conscience ni la volonté. Ce qui nous plaît en elle, c'est l'unité des idées et des images qui s'éveillent à la fois, apparaissent, s'effacent, se jouent en mille façons. La beauté n'est pas seulement l'unité dans la variété, elle est la vie, un concours d'éléments où en chacun est présent quelque chose de tous les autres, un être idéal où rien ne peut être touché sans que tout frémisse. La laideur n'est jamais la beauté, pas plus que la mort n'est la vie; mais un objet indifférent à tous, laid pour la plupart, peut être associé en moi à des images charmantes, les éveiller, les organiser : ce qui est beau, ce n'est pas l'objet même, c'est l'œuvre qui se fr^H ox) moi, c'est ce que je vois seul, c'est moi-même, c'est ma vie, c'est mon amour et mon génie.

L'imnginafion trîuisforme la oature et la vie, elle anime les choses, elle leur donne un sens, une expression, un langage, une poésie. Mais elle n'a pas besoin du secours des choses ; bien plutôt la réalité la gêne par ses limites précises. Dès que nous cessons de fixer notre pensée sur un objet déterminé, les images circulent et s'organisent.

Par cela seul qu'il n'est plus, le réel devient l'idéal. D'où s'ajoute le charme poétique qu'il ne se doit pas à lui-même? L'esprit n'est pas un écho qui rend moins qu'il ne reçoit, c'est un merveilleux instrument qui du bruit des choses compose la musique de Tâme. Nous ne reproduisons pas ce qui a été. L'esprit est si naturellement poète qu'il l'est sans le soupçonner. Nous croyons revivre notre vie passée; c'est une illusion. Mille détails sont oubliés ; ce qui reste, c'est une impression dominante, un sentiment général de tristesse ou de joie qui s'impose à la conscience. Cette émotion ( p^)clle et groupe toutes les images du passé qui lui répondent ; tout ce qui n'est pas d'accord avec elle est oublié, atténué, transformé. D'où vient le charme des souvenirs d'enfance? De ce que Tindécision du souvenir fait plus grande la liberté de la fantaisie. L'enfance n'est une poésie que pour celui qui Ta perdue.

Comme l'individu, la société a sa poésie du souvenir. Les peuples tendent à embellir le passé. C'est assez que Tesprit ne soit plus contraint d'avouer le mal, qu'il n'en subisse plus l'atteinte immédiate, pour qu'il soit tenté de le nier. La tradition idéalise la vie sociale comme le souvenir la vie individuelle. Volontiers on parle des aïeux, on regrette le bon vieux temps. Pour que la tradition naisse, il suffit que l'esprit critique n'intervienne pas. Les détails disparaissent ; de quel-

ques traits épars, de quelques souvenirs, du retentissement d'un grand nom, se construit dans l'imagination populaire une tradition poétique.

Cette poésie du souvenir est utile. La tradition est Thabitude de Thumanité; c'est elle qui relie les générations, qui fixe ce qui est acquis, qui en fait une possession durable et transmissible. Sans elle, le mouvement u'est plus le progrès, il détruit ce qui est au lieu de l'achever par ce qui doit être.

Plus encore que le souvenir, l'espérance est une poésie. L'avenir n'est à personne, nous nous en emparons. Nous devançons le monde, nous croyons qu'il nous suit. Si jamais la réalité ne vaut l'espérance, c'est qu'espérer n'est pas prévoir. Le plus grand bonheur est troublé par quelques soucis : l'inquiétude seule de le perdre suffirait à y mêler quelque amertume. L'espérance ignore les vérités douloureuses, elle ne sait que ce qui la justifie. Tout homme est le poète de ses propres désirs, et ce poème intérieur se crée dans l'inspiration, parla force vivante du désir même qui rejette ce qui le nie, suscite et groupe ce qui l'exprime. Le désir n'est pas une idée abstraite, il n'existe qu'au moment où il prend un corps. C'est aux images qu'il soulève qu'on reconnaît sa présence, il est l'artiste caché que ses œuvres révèlent. Qu'est-ce que désirer si ce n'est imaginer le désir satisfait? Un désir, c'est un drame aux actes divers, un drame dont on est à* la fois l'acteur et le spectateur, le théâtre et le poète. Il y a dans le désir une merveilleuse fécondité poétique : il invente sans cesse des formes nouvelles ; en dépit même des résistances de la volonté, il occupe la conscience de ce qui l'intéresse. Si l'on y réfléchissait, on serait étonné de ce qu'il y a de poésie dans l'âme la plus vulgaire. L'égoïsmele plus mesquin, la vanité la plus misérable crée des scènes d'autant plus surprenantes peut-être que le sujet en est plus banal. Amour, jalousie, ambition : c'est tout un poème que nous résumons dans un mot; la passion, qui n'est que l'exaltation du désir,

n'est jamais lasse de poésie. Tout lui est occasion de jouir d'elle-même, parce qu'elle ramène tout à elle-même. L'ambitieux sans cesse compose quelque nouveau drame, dont l'intrigue change, dont les personnages se transforment, mais dont il est toujours le héros et dont le dénouement toujours le même est son triomphe et son apothéose. Il dresse des obstacles pour les renverser ; il imagine des difficultés à vaincre pour se donner le spectacle de son activité victorieuse; il fait conspirer les événements avec sa volonté ; toujours au dernier acte il se repose dans la jouissance du succès mérité et du pouvoir conquis. L'amour n'est-il pas une poésie? L'amour n'a pas besoin de la beauté; le plus souvent il la crée. Il prend bien des formes; il est délicat, grossier, égoïste jusqu'à la fureur, désintéressé jusqu'à Phéroïsme ; parfois dans le même homme il est tout cela tour à tour. La fantaisie varie ses tableaux comme le sentiment ses nuances. Il n'est pas une affection qui n'ait ainsi sa poésie, qui, frappant sur l'esprit, n'en fasse jaillir des gerbes d'images. Comme l'âme est toujours occupée de quelque désir, de quelque espérance, toujours à la vie réelle se mêle une vie idéale, qui le plus souvent soutient l'effort présent et donne le courage de vouloir et d'agir. Plus la passion est impérieuse, plus la fantaisie est active. L'esprit est ému jusqu'en ses profondeurs; l'idée fixe dispose de tout ce qui pénètre ou vit en lui, elle crée sans cesse pour s'exprimer des corps qu'elle anime et qu'elle transforme ; tout ce qui contredit la passion est écarté ; tout ce qui la confirme, tout ce que lui donne raison est uni, concentré; e' e iiiscite les images, elle les organise, elle en compose un drame mobile, dont les scènes éphémères toutes vont à la satisfaire^ à lui donner enfin la paix dans la possession.

La société, comme l'individu, a sa poésie de l'espérance. L'avenir est grand ouvert, il est le possible ; qui peut dire ce qui en sortira? L'idéal, c'est déjà le possible ; demain, il sera le réel ; nous n'avons qu'à le vouloir, nous le voulons. La

poésie de l'espérance enivre les âraes, elle peuple l'horizon de ses enchantements, elle dissimule les obstacles, elle attire par son mirage les jeunes hommes qui se précipitent. Ainsi l'imagination est à la fois le principe du progrès et de la tradition, double mouvement dont l'unité marque le rhythme de la vie sociale. Si nous ne sommes jamais dans le présent (Pascal), si nous sommes sans cesse en arrière ou en avant, dans ce qui n'est plus, dans ce qui n'est point encore, n'est-ce pas que toujours dans la réalité quelque chose nous contredit et nous gêne? n'est-ce pas que les désaccords de ce monde de lutte plus ou moins troublent nos harmonies intérieures, n'est-ce pas que l'homme, qu'il le sache ou non, qu'il l'avoue ou qu'il le nie, est un génie poétique qui, dès qu'il dispose d'une matière spirituelle, dès qu'il crée dans la liberté , simplifie en éliminant les désaccords , concentre en faisant concourir tous les signes expressifs, et transforme ainsi la réalité même en un idéal conforme à ses lois?

Il n'est pas nécessaire que la fantaisie soit sollicitée par la passion ; elle entre en jeu spontanément, elle crée pour créer ; elle jouit non plus d'un désir réel, mais de tous les désirs possibles. Nous aimons les fictions, les romans, dont nous sommes les héros, dont nos caprices dirigent le cours. Nous gardons notre personnalité, nous agissons selon notre caractère, mais nous disposons des lois des choses et des volontés humaines. Comme nous ne cherchons plus dans le rêve l'image d'une réalité future et désirée, nous n'avons plus à nous enfermer dans les limites du possible pour nous tromper nous-mêmes. Nous avons toutes les audaces et tous les bonheurs. Nous sortons de la vie réelle; pour un instant, nous ne sommes plus du monde, nous nous échappons dans le paradis du rêve, où la matière subtile, éthérée, n'a plus ni solidité m résistance, où sans cesse s'ébauchent des mondes éphémères et charmants, images légères qui, sous le souffle de la fantaisie, se disposent en scènes mobiles et colorées

pour donner une forme au désir qui passe. La rêverie n'est plus arrêtée dans son essor par la nécessité de flatter l'espérance, de rester dans le vraisemblable. L'espace est libre, elle y bâtit ses palais aériens, elle le remplit de ses fictions merveilleuses. Poète elle jouit de la poésie, elle aime l'art pour l'art, ses rêves ont leur réalité pour elle, et déjà les joies qu'elle imagine vaguement sont éprouvées. L'enfant n'est jamais las des contes de fées ; il aime ce monde du miracle, où tout est beau, où tout est surprenant. Longtemps l'enfant survit en nous : les rêveries sont nos contes de fées. De ce qu'il y a de clair, de gai, de souriant, des bonheurs possibles, des joies de la fortune, de l'héroïsme, de la beauté, nous composons les poèmes imprévus de la fantaisie, dont nos caprices sont les fées toutes-puissantes.

Des sentiments, des désirs, de tout ce qui s'agite en nous se crée ainsi, par un concert d'images en accord, une poésie tout individuelle, une poésie cachée, incommunicable, qui invisible à tous n'offusque pas les pudeurs de l'âme et garde le charme des choses ignorées. N'est-ce pas cette poésie spontanée, tout au moins son écho, sa musique lointaine, que recueillent et précisent, avant qu'elle s'évanouisse, les poètes qui se chantent eux-mêmes ?

Comme il y a une imagination individuelle, il y a une imagination collective. A tous ses degrés, la vie est une unité, une conspiration de vies multiples. Tout organisme est une société, toute société est un organisme. Cet organisme so- , cial, composé d'individus plus ou moins dépendants, a sa vie physique, ses organes et ses fonctions. Il a sa vie intellectuelle; il a aussi son imagination, où s'expriment les désirs, les sentiments, les rêves, qui sont à tous. Dans nos sociétés

compliquées, les individus ne sont souvent rattachés les uns aux autres que par des liens extérieurs ; la réflexion n*a laissé aucune idée, aucun sentiment sans le discuter et Tafl'aiblir. L'être social n*est plus traversé tout entier par un même souffle, il est une addition d'êtres collectifs juxtaposés et toujours prêts à entrer en lutte. Le premier type de la société, c'est la ruche et la fourmilière. La société est une forme de la vie, elle continue la nature. Naïves et fécondes, les âmes forment un milieu moral, d'où sortent des formes vivantes. L'histoire devient l'épopée; la conception de la vie et du monde s'exprime par un ensemble de mythes, de légendes, de récits terribles ou charmants. Ainsi se compose par le travail de tous le poème inépuisable des vies héroïques, des traditions nationales, des légendes religieuses; ainsi se prépare et s'accumule par l'art collectif le trésor auquel puisera l'art individuel. Nulle part plus qu'en ces œuvres sans auteur, qui se font d'elles-mêmes, n'apparatt la parenté de l'imagination et de la vie, la présence réelle de la nature dans l'esprit. Les poèmes et les légendes poussent, se développent, se transforment, comme les arbres sortent de terre, grandissent et montent vers le ciel.

Les peuples jeunes n'écrivent pas l'histoire, ils confient le passé à la mémoire de tous. La fantaisie entre en jeu, l'histoire devient la tradition, la tradition l'épopée. L'œuvre court d'esprit en esprit, s'y enrichit, s'y organise. Ainsi sont nées en Grèce les épopées homériques, tout le cycle de la guerre de Troie et des Retours; ainsi s'est composé en Germanie tout un cycle d'épopées, dont un fragment, après bien des transformations, le Nibelungenlied, est seul parvenu jusqu'à nous. Les peuples vieillis aiment à revenir à ces œuvres de leur enfance, à ces œuvres de leur nature. Après toutes ses philosophies, la Grèce croyait trouver toute la sagesse dans Homère. C'est que ces œuvres, toutes de génie, qui ont vécu dans des milliers d'esprits, qui s'en sont

comme nourries, plus que les œuvres de Fart réfléchi, voulu pour lui-même, réalisé par un individu, expriment ce quelque chose de complexe, de multiple, qu'on pourrait appeler Tàroe d'un peuple. On y respire Tair natal, on y voit puissants dans leur naïveté les instincts premiers de la race qu'on porte en soi ; on y embrasse toute la patrie, le ciel, la terre et l'homme dans leur unité vivante.

Des mythes obscurs de TOrient, la Grèce, sans y songer, rien qu^en les laissant vivre dans son âme lumineuse, fait sortir le poème de ses dieux humains, qui par les héros relient le ciel à la terre. Ses côtes se dessinent précises sur le ciel clair; elle a l'habitude de voir de loin dans Tair transparent des formes distinctes; son esprit, c'est encore sa nature; pour elle l'infini (ToaTcetpov) c'est le mal; elle aime ce qui se définit, ce qui se mesure, les idées précises se détachant dans la pleine lumière d'une pensée qui se voit tout entière.

Dans ses épopées, pas de mythes obscurs, de puissances vagues et mystérieuses : les dieux descendent en armes de l'Olympe et se mêlent aux combats des hommes. Les héros parlent volontiers et clairement, ils aiment la lumière et la vie, qui est le plus grand des biens. C'est la beauté d'une femme qui a allumé les guerres sanglantes que chantent les rapsodes. Quand Hélène apparaît devant les vieillards de Troie, assis aux portes de Scée, pas un qui s'étonne ou s'indigne; ils se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : « Certes, ce n'est pas sans raison que les Troyens et les Achéens aux belles cnémides endurent pour une telle femme des maux si affreux; elle ressemble aux déesses immortelles. » Jusqu'aux derniers jours de la Grèce, Hélène traverse les épopées, les tragédies, les élégies, respectée, sanctifiée par la beauté. Même les monstres, les géants, les cyclopes, les centaures ne sont pas difformes : la sculpture peut naître, les artistes n'auront qu'à suivre en eux le dessin

des scènes plastiques, pour qu'autour des temples se déroulent les bas-reliefs.

En Germanie, Thiver est long, rigoureux et sombre; le printemps, imprévu et court; on n'a pas le temps d'admirer le soleil, on en jouit, on s'y baigne, on s'en pénètre; on Fespère, on le regrette. Cette nature, en se faisant esprit, devient la mélancolie, le sentiment profond que tout passe, que les plus belles choses, les plus aimées sont les plus éphémères. Le plus souvent, le ciel est pesant et bas ; le brouillard noie les formes; les forêts font des masses noires et confuses s'enfonçaat dans les vapeurs grises; les plaines s'étendent, comme des mers immobiles et mortes, qui ne réfléchiraient aucun ciel, sans frémissement, sans ondulations, sans éclat. Le monde diminuant autour de Thomme, il tend à rentrer en lui-même. Vivant dans une sorte d'obscurité, comme tous les animaux à courte vue, il est tenté de soupçonner partout des puissances ennemies. L'œil ne voit que ce qui est tout près de lui ; peu à peu, il perd de sa puissance ; du même coup l'esprit devient myope. La clarté ne lui semble possible que par l'étroitesse de l'horizon; il regarde à ses pieds, il s'attache aux moindres détails; ou il s'élance dans les idées vastes qui de toutes parts s'ouvrent et semblent étendre l'esprit à l'intini, dans la rêverie mystérieuse, où les formes en s'effaçant se transforment au gré de la fantaisie. Philologie et musique I L'Allemagne aime encore le Nibelungenlied; elle se reconnaît dans cette œuvre des ancêtres, qui est sortie spontanément des âmes, qui y a vécu longtemps, qui s'y est plusieurs fois transformée. La Grèce combat pour la beauté, l'Allemagne pour un trésor, pour de l'argent. Dans la rédaction qui nous est parvenue, les Nornes (Destinées), les Nibelungen (nains), les dieux jaloux ont disparu, mais autour des héros et en eux-mêmes on sent s'agiter ces obscures puissances. Toute joie est courte comme le printemps, comme lui se termine par une douleur d'autant plus

Gabriel SeaILLES. ^ Génie dans rarU b

sombre qu'elle tranche sur une joie plus éclatante. Il n'y a pas un héros qui soit heureux impunément. Le poème se termine par la lutte et par la mort de tous les héros qu'il a chantés, et son dernier bruit est l*écho de la vaste plainte qui répond à cette destruction fatale de toute joie, de toute jeunesse, de toute beauté ^ Poème de brigandage et de mélancolie I

Ce qui caractérise ces épopées nationales, sorties peu à peu du génie spontané des peuples, c*est que, comme les œuvres de la nature, elles ne sont pas composées logiquement. Même dans les œuvres relativement récentes, expression et collection tardives des traditions populaires, qui nous sont parvenues, on ne trouve pas la trace d'un esprit qui se donne un sujet et qui le traite, qui choisit un héros et qui le chante. Quel est le héros de V Iliade? Est ce Achille? Est-ce Hector? Diomède même a son chant. Quel est le héros des Nibelungenlied ? Est-ce Siegfried?Il meurt avant la moitié du poème. Est-ce Dietrich?Il n'apparatt qu'à la fin. Est-ce Hagen? Estce Kriemhild? Brûnnhild? Aucun et tous; Tœuvre vit, voilà son unité. Un même souffle de vie la traverse, en relie toutes les parties, en compose un organisme vivant. Ces œuvres ressemblent à ces armées d'arbres, coupées çà et là de clairières, tour à tour taillis et futaies, mais qui de loin se fondent dans Tunité grandiose de la forêt. C'est dans ce fond des traditions populaires, dans ces trésors de la fantaisie collective que le plus souvent Tart individuel puise l'élément de ses œuvres. Jusqu'à ses derniers jours, même à Alexandrie, la Grèce est restée fidèle à ses vieilles légendes. L'Allemagne affranchie, par cela seul qu'elle prend conscience d'ellemême, retrouve ses vieux souvenirs; avec plus ou moins de

i. Voyez Vilmar, Geschichte der deutschen Litteratur, p. 80. Dans le^ épopées grecques, comme dans le Nibelungenlied, nous ne considérons les œuvres qui nous sont parvenues que comme l'expression tardive de légendes et de traditions multiples, créées peu à peu par rimagination populaire, eli courant de bouche en bouche.

succès elle taille des drames dans Tépopée nationale, et le plus grand de ses musiciens actuels, voulant donner au nouvel empire un chef-d'œuvre germanique, dans une tétralogie étrange y confuse et grandiose» chante les crimes et la mélancolie des aleui.

Si les faits liistoriques, les guerres et les batailles de peuplades barbares, par cela seul qu'elles vivent dans le souvenir, deviennent des légendes épiques, les chants de Torgueil national, plus encore ce qui n'est pas, ce qui devrait être, l'idéal moral et religieux, les sentiments les plus élevés, les plus universels, les mieux faits pour associer les âmes en une même inspiration, doivent-iis solliciter la fantaisie collective et se créer une expression vivante dans des poèmes spontanés. L'homme est esprit et corps; il est l'unité de ces deux termes, qui en apparence s'opposent, qui en fait sont conciliés et se pénètrent en lui. Il a besoin de toucher son propre esprit ; il ne prend conscience de ses sentiments qu'en les faisant sortir de l'abstrait, qu'en les faisant participer de sa double nature. Les idées morales logiquement déduites d'un principe abstrait, du respect de la dignité humaine, du rapport des êtres raisonnables et prévoyants, n'ont que peu d'action sur les âmes naïves. Penser sans images suppose une longue éducation ; encore les idées les plus abstraites ne sont-elles que celles qui éveillent des images plus vagues, plus indécises, ou plus délicates, ou plus nombreuses. L'imagination exprime l'invisible par le visible; elle étend l'inétendu, si j'ose dire, et nous conduisant sans cesse du spirituel au sensible, du sensible au spirituel, qu'elle manifeste, elle identifie l'esprit et le corps, la nature et la pensée.

Empire sur soi, tempérance, courage, sacrifice, désintéressement, piété, des signes vaguement compris, des mots sans éclat, sans retentissement, qui n'éveillent pas d'écho dans les cœurs simples. Mais que ces idées soient réalisées dans des exemples, que toutes ces v^tus, avec les lattes

qu'elles supposent, devienneut visibles dans Thistoire d'un homme semblable à nous, la sympathie sollicite l'imitation, Tadmiration élève les courages et purifie les cœurs. Toutes les doctrines, qui ont exercé une influence sur les hommes, pour avoir une action pratique, efficace, ont eu recours à cette poésie morale. Il est difficile de comprendre des principes généraux, plus difficile encore de les appliquer; en devenant un exemple, la vertu peut être directement imitée. Les idées morales n'ont de force que symbolisée dans la vie d'hommes meilleurs dont on peut prendre l'attitude.

Même aux époques de raffinement intellectuel, l'antiquité a eu ses saints. Les premiers Stoïciens faisaient un portrait du sage, qu'ils composaient de toutes les vertus, portrait redoutable , dont on ne pouvait trouver l'original qu'en remontant très loin, aux époques légendaires. Jusqu'à Hercule, le héros du travail, jusqu'à Ulysse, le héros de la patience, de la sagesse tranquille, résignée, persévérante. Puis les Zenon, les Cléanthe, les Chrysippe deviennent euxmêmes les modèles de la sagesse qu'ils ont enseignée par leur vie autant que par leurs discours. Le lointain efface les détails de leur physionomie réelle, l'admiration de leurs disciples les transfigure. Le stoïcisme devient une religion, de véritables congrégations morales se forment. On se réunit dans des cènes, on se raconte la vie des maîtres, on évoque ces grandes figures dont on s'efforce de reproduire en soi la vivante image. Les Epicuriens rendaient un culte à leur maître : ils se réunissaient pour célébrer sa mémoire; ils relisaient l'histoire de sa vie avec dévotion; ils apprenaient par cœur le catéchisme de ses pensées maîtresses ; ils portaient son image sur des bagues, sur des scapulaires, et Lucrèce traduisait le sentiment de tous les disciples quand il s'écriait : c Est Deus... »

Le christianisme a la vie des ^aints^ toute une suilc de

poèmes charmants, enfantés par Timagination populaire U Toutes les vertus se sont mises à vivre dans ces héros de la conscience, dont chacun dans la perfection de tous a sa vie, ses aventures, son caractère original. La morale ne s'exprime plus par des définitions, par des formules abstraites; elle se réalise dans les légendes de la vie des saints : sa beauté devient une beauté visible, qui ne convainc plus seulement rintelligence, qui s'insinue doucement dans le cœur. Contre les entraînements de la sensibilité, c'est trop peu de la ré* flexion, seul l'amour est fort contre Tamour. C'est pour cela, c'est afin d'être aimé, c'est afin d'être fort dans les âmes, que Dieu s'est fait aimable en se faisant homme, qu'il a fait apparaître le divin dans un corps, dans la vie la plus belle, la plus séduisante, la plus irrésistible. L'œuvre du chrétien, c'est de vivre dans l'intimité de Jésus, c'est de se pénétrer de son âme douce et puissante, de penser comme il pensait, de faire ce qu'il faisait, c'est d'être le compagnon, le disciple, l'imitateur du divin Mattre. Symbohsé dans la vie de Jésus, le bien prend la séduction d'une beauté sensible. Tout se colore et s'anime; les préceptes sont des récits charmants. La tempérance, le courage, la justice, la charité, le respect des parents, la douceur envers tous, la piété envers Dieu, ne sont plus des maximes générales, ce sont des paroles exquises, des actes émouvants. Quel poème! Dieu, l'être tout-puissant, que l^esprit ne peut comprendre, l'infini, l'abîme, devant lequel le cœur et la pensée sont pris d'épouvante. Dieu, acceptant tout de la vie, les infirmités, les cris et la soumis* sion de l'enfance ; toutes les tristesses, toutes les douleurs de l'homme, pour donner du courage à tous ceux qui souffrent, pour opposer un acte de vertu à toutes les tentations ; pauvre et refusant l'empire du monde, les yeux au ciel, pour donner l'exemple à ceux qui surtout en ont besoin; descendant au der-

i. £. RendLTij Eiudes cthistoire religieuse^ p. 307, sq«

nier degré de rhumiliation, voulant le supplice des esclaves; souffrant mort et marlyre avec des gémissements pour ne pas être surhumain, pour donner droit aux larmes, pour ne pas être Torgueil, mais la résignation soutenue par l'espérance. Gomment se forment ces légendes? Quel est Tauteur de ces œuvres flottantes qui peu à peu se fixent et s'arrêtent? Nul ne le sait, personne et tous. L'imagination est contagieuse, elle unit tous les esprits en un seul esprit qui travaille dans la même inspiration. Comment douter de ce qu'on désire, de ce qu'on aime, de ce que beaucoup ont vu, de ce qu'on aurait pu voir, de ce qu'on a vu soi-même? La foi court et s'allume dans les âmes sympathiques. La légende se répand, se propage, et en passant par toutes ces âmes elle prend quelque chose à chacune d'elles. Il y a dans les plus humbles une vague inquiétude du meilleur, une poésie, une beauté ; c'est cette poésie, c'est cette beauté, qui se dégage et se condense dans les légendes. Un homme a frappé les autres hommes par ses efforts sur lui-même, par sa vie étrange, par ses mortifications. Il est mort, c'est assez pour qu'il se prête à tous les caprices de la fantaisie. L'imagination populaire s'empare de lui. Il ressuscite dans les esprits, il y prend une vie nouvelle. Sans que personne croie ajouter à ce qui fut, la légende grandit, se forme d'images en accord, se développe comme un corps vivant. Elle se transmet, parfois se modifie selon les peuples, toujours répond aux instincts profonds de la race qui la crée. Le besoin de réaliser l'idéal moral, de le représenter dans des images fait les saints. Et ce besoin reste vivace dans les âmes les plus raffinées. Quoi que nous fassions, nous ne devenons jamais pur esprit. Toujours l'imagination reste l'intermédiaire par lequel s'unissent l'esprit et le corps, le centre où ils se touchent et se confondent. Ceux qui ne croient plus au merveilleux, ceux que les saints parfois rudes et grossiers du peuple ne peuvent plus satisfaire, ne sont-ils pas entraînés à symboliser

les idées morales dans la vie de ceux qu'ils admirent? Les libres penseurs de Tantiquité ont eu les Zenon, les Gléanthe, les Epicure ; les libres penseurs de notre temps sont en train d'écrire leur vie des saints. Et tous n'avons-nous pas nos saints, ceux que nous avons aimés, qui ne sont plus, que nous ne voulons pas laisser mourir, que nous faisons les témoins de notre vie, à qui nous en appelons sans cesse, et aussi ceux que nous aimons, ceux dont Teclime nous est précieuse et nous impose des devoirs dont elle est la récompense.

Qu'elle agisse en un même esprit ou qu'elle élabore lentement son œuvre dans l'esprit d'un peuple, d'une- race, rimagination suit toujours les mêmes lois. Que l'inspiration soit individuelle ou collective, son œuvre est une œuvre vivante qui se fait d'elle-même. La légende natt, se développe et s'organise spontanément. Une histoire réelle est confiée au souvenir de tous; sans qu'on y songe, par un besoin d'harmonie, qui n'est que la loi de la vie intérieure, les traits discordants sont effacés, oubliés ; en même temps, toutes les images qui conviennent au caractère simplifié, à la nature idéale du personnage transfiguré, sont évoquées, combinées dans la légende. L'idéal n'est pas une idée abstraite, à laquelle la réflexion cherche des signes expressifs de sangfroid. L'idée est un germe vivant, elle court d'esprits en esprits, puise dans ces sols féconds les éléments qui lui permettent de grandir, de vivre et d'épanouir ses fleurs charmantes.

Comme l'idéal moral, l'idéal religieux devient une poésie ^ La métaphysique est une œuvre de réflexion qui reste inintelligible a la plupart. La foule ne raisonne pas sur des principes abstraits, elle ne distingue pas le réel du possible, ni le possible de l'imaginaire; pour elle, ses idées, ses émotions

f. E. Renan, Etudes <f histoire religieuse, p. 70, 71; Préface, p. xv, xvi.

i20 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L*AET

sont la plus réelle des réalités. Le sentiment religieux se représente dans une poésie qui varie comme le sentiment qui la crée. Ce n'est que peu à peu, par le spectacle des choses, par la vie, par l'expérience, par la douleur que Tème prend une conscience plus nette de ce qui est et d'elle-même, des désordres du monde et de ses besoins de justice, de réparation, d'harmonie. Dans l'antiquité, il n'est rien qui ne puisse devenir Dieu. L'enfance répand sur les choses le merveilleux qui est en elle. Les imaginations naïves et fortes se troublent^ s'hallucinent les unes les autres. La nature mobile de la mer, l'écume des vagues, les nuages qui courent, le soleil obscurci, la lune mystérieuse, douce et froide, qui monte à l'horizon et sur la terre endormie s'éveille silencieusement ; une terreur, une joie, une impression vague et mal définie, la poésie qui sort de toutes choses par les sentiments qui s'y mêlent; tout ce qui étonne, tout ce qui épouvante, tout ce qui rassure, tout ce qui devient émotion devient Dieu. La nuit se peuple de fantômes, que dissipe le premier rayon du matin, âmes en peine, loups-garous, lavandières. Les dieux de l'antiquité naissent ainsi des aspects des choses, des sentiments qui sortent de tout ce qui est, des terreurs, des admirations, des émotions confuses qui créent la légende par une action spontanée, comme un vivant, dont la réflexion ne saurait déterminer ni les éléments ni le principe d'unité qui les pénètre et les ordonne.

Peu à peu, en se donnant des corps multiples, qui ne l'expriment jamais tout entière, l'âme prend une conscience plus claire d'elle-même, de ce qui seul pourrait la satisfaire. La soufl'rance avertit la foule que le monde n'est pas ce qu'il devrait être. D'instinct, elle a fait les héros de la moralité luttant, souffrant comme elle, le plus souvent vaincus ici-bas après avoir épuisé toutes les douleurs. Elle ne peut s'arrêter à cette suprême injustice qui la laisse en face d'un problème douloureux. Le sentiment de tous, comme la pensée philo-

sophique, aspire à un monde intelligible qui satisfasse le cœur et la raison, à un monde de réparation, où Tesprit puisse se réfugier loin des contradictions qui le blessent. Si la religion commence par la crainte, elle ne se continue, elle ne s'achève que par Tespérance. L'âme courbée peu à peu se relève, et en se redressant elle redresse le monde. Mais la foule ne s'analyse pas, elle ne cherche pas des symboles à un dogme, elle ne raisonne pas, elle crée. Elle ne s'empare de ses idées et de ses sentiments qu'au moment oiï elle les voit, où elle les touche, réalisés dans un corps d'images. Nul ne sait comment se font les grands poèmes religieux. Un même sentiment vivait dans des millions d'âmes, des légendes se sont formées, ont traversé toutes ces âmes, se nourrissant de leur poésie, s'embellissant de leur beauté. Tous ces hommes d'imagination vive et contagieuse, de cœur ardent, ont travaillé ensemble à une même œuvre qu'ils-ont faite tous à la fois dans une même inspiration. Le philosophe dirait : en tout homme vit le divin, l'intelligence qui comprend l'universel, l'amour qui par la charité nous agrandit jusqu'à nous unir à tout ce qui est. Gomme la légende, plus étroite peut-être, plus exclusivement humaine à coup sûr, est aussi plus claire! plus' ouverte à tous ! Dieu fait homme naît, souifre et meurt, pour nous montrer dans une longue suite d'actes et d'images ce que doit être la vie divine en l'homme. Il unit le ciel et la terre; il comprend l'univers et l'homme dans l'harmonie d'une même pensée créatrice ; il donne une raison même au mal, même à la douleur, à l'injustice et au péché.

Ainsi, par un travail dont la gloire revient à tous, l'idéal devient la poésie charmante des esprits simples, qui ont besoin de toucher les idées, les plus pures en apparence de toute forme sensible. L'œuvre la plus élevée de l'imagination spontanée fournit à Tart une matière qui est déjà la plus expressive des poésies. Quoi de plus propre à tenter le génie

de Tartiste que cette conception du divin réalisé dans un corps humain? Les sculpteurs de la Grèce ont reproduit, sans se lasser jamais, leurs dieux plastiques. Le christianisme a été le principe d'un art nouveau. La suprême beauté, qui est la beauté morale, toute Tintelligence, toute la vérité, toute la beauté, visibles sur un visage humain, quelle tentation ! Trouver dans la forme humaine de quoi rendre visible à tous Dieu lui-même I Et montrer cet esprit souverain dans tous les actes de la vie, le montrer enfant aux bras de sa mère, doux, familier, redoutable, jugé, insulté, condamné, mis en croix, mourant; et dans tous ces actes, sous toutes ces formes, faire apparaître le divin, ce qu'il y a de supérieur à la souffrance, le courage, la résignation qui l'accepte, toute la grandeur de l'esprit qui en souffre, qui en gémit, qui n'en est pas atteint. Tout l'esprit dans un corps I Dieu dans l'homme ! quel chef-d'œuvre, créé par le génie de tous, proposé au génie de quelques-uns !

Le désir de tout rendre intelligible pour tout comprendre, qui domine la science, cherche à s'exprimer tout entier dans une œuvre qui ne laisse rien en dehors d'elle. Gomme l'intelligence tente de soumettre le réel et le possible à la raison et de former un système d'idées, qui s'accorde à la fois et avec les besoins de la pensée et avec tout ce dont l'expérience impose l'aveu ; ainsi la fantaisie tente de créer un monde poétique, un monde de légendes en accord, qui pacifie l'esprit et le cœur. Dans l'individu, le désir égoïste fait oublier ou supprime tout ce qui le contredit, appelle et concentre les images qui l'expriment : selon la même loi se crée spontanément, dans des milliers d'âmes en sympathie, comprises dans une même contagion de croyance et de foi, le poème des sentiments universels, le poème des grands mythes religieux, des grandes formes symboliques, qui de moins en moins manifestent les désirs inférieurs et limités, de plus en plus s'efforcent de traduire avec plus ou moins d'ampleur la

loi même de la vie, l'àme tout entière dans l'amour profond qui la coasUlue.

L'étude de l'intelligence nous a montré comment l'esprit se donne l'existence et au monde par le progrès d'un génie spontané, dont la loi est l'effort vers Tharmonie. L'imagination créatrice, c'est le génie intérieur, libre de toute contrainte, disposant à son gré d'une matière spirituelle, se représentant et ses lois dans une nature qui ne se distingue pas de lui. Les images reproduisent le monde, mais elles ne vivent que par l'esprit : elles obéissent à tous ses mouvements, elles en suivent la direction et les lois. Qu'on le veuille ou non, la vie est une perpétuelle poésie. Cette poésie transforme toutes choses par les images dont elle les entoure et qui semblent en rayonner; elle ne nous laisse voir le monde qu'à travers le voile transparent et coloré de nos joies, de nos tristesses, de nos souvenirs; elle donne du prix aux actes les plus humbles ; elle nous permet de jouir de ce qui n'est plus, de ce qui n'est pas encore, de ce qui ne sera jamais; d'opposer à l'heure présente tous les souvenirs, toutes les espérances. Gomme la science cherche à résumer tout ce qui est dans quelques principes intelligibles, à faire ainsi de la nature même l'expression de l'esprit ; ainsi la loi d'harmonie, qui domine toutes les créations de la fantaisie, semble vouloir s'exprimer tout entière dans l'unité d'un poème grandiose qui embrasserait, concilierait, organiserait le monde et l'homme, toutes les images. Cette poésie n'a rien d'étrange, de mystérieux, de surnaturel; elle est la loi même de la vie intérieure. Le génie poétique dans la science est tout occupé à reproduire ce qui est; il s'affranchit dans l'imagination, quand il trouve une matière spirituelle, quand, au lieu de

i^4 ESSAI SUR LE GÉNIE DANS L'aRT

chercher et de deviner par quels procédés la nature travaille, il se fait nature à son tour, non par un effort, par une violence sur soi, mais en se laissant aller à la spontanéité, qui est son être même, comme sans doute l'Être universel, dont la science analyse les œuvres.

L'imagination nous montre le commerce incessant de la nature et de la pensée, le perpétuel mouvement qui de l'un mène à Fautre. Il semble qu'elle franchisse Tablme qui sépare l'étendu de l'inétendu, qu'elle résolve, sans même que nous y prenions garde, l'insoluble problème des rapports de l'esprit et du corps. L'esprit se fait corps, le corps se fait esprit. L'image est encore la sensation, et déjà elle s'en distingue : matière par son origine, esprit par sa vie tout intérieure, elle unit le monde et la pensée. L'esprit inétendu semble s'étendre pour reproduire les choses, se multiplie, se divise comme elles ; le monde perd l'étendue réelle pour se concentrer dans la pensée. Le sentiment, le désir, l'idée même n'est plus quelque chose d'abstrait ; le sentiment, le désir et l'idée se créent un corps qu'ils animent et qui les manifeste.

Suffit-il pour expliquer l'invention de remarquer que l'esprit est composé d'éléments en rapport? Suivant les empiriques, si l'on s'étonne des œuvres de la pensée, c'est qu'on n'étudie pas d'assez près le merveilleux mécanisme qui les produit et les compose. Les images ne sont pas isolées, toutes se tiennent, il n'en est pas une qui ne puisse en suggérer mille autres, auxquelles elle est rattachée par des liens subtile. Par la loi de contiguïté y les idées de toutes les choses, que Texpérience a présentées ensemble ou successivement, se suggèrent Tune Tautre ; par la loi de similarité^ les actions, sensations, pensées, émotions présentes, tendent à rappeler les états d'esprit qui leur sont semblables. Ces deux lois concourent pour associer et combiner tous les états de conscience. Une habitude, une émotion originale donna

Fimpulsion; le mouvement suit. En face d'une tempête, la femme du marin songe à ceux qui sont en mer, le paysan calcule les dommages quifattend, le savant pense aux lois nécessaires qui régissent ces forces révoltées. Des éléments qui dans Texpérience se sont présentés ensemble ou simultanément et qui se relient selon des ressemblances plus ou moins distinctes, une habitude, une émotion, une idée mattresse, qui met en jeu le mécanisme, voilà tout ce que supposent les œuvres de Timagination créatrice.

D'après les lois mêmes de Tassociation, une image est en rapport avec une multitude d'images qu'elle peut éveiller, et chacune de celles-ci tient à son tour à la foule de celles dont un hasard l'a rapprochée dans le temps, dont une analogie plus ou moins lointaine peut la rapprocher dans l'esprit. Les combinaisons se multiplient à l'infini. Est-ce cette agitation stérile de mouvements sans direction que nous montre l'observation de l'esprit et de ses œuvres? En fait, c'est mon idée, c'est mon émotion, c'est la fin que Je poursuis, qui détermine et la nature des images et l'ordre dans lequel elles apparaissent. Selon le problème que je me pose, une idée peut s'associer tour à tour aux idées les plus différentes *. Les éléments ne sont pas suggérés au hasard; sous une im* pulsion commune, ils s'élancent et se combinent, comme parcourus par un même esprit qui les embrasse et les coor-

1. E. de Hartmann, Philosophie de l' Inconscient, p. 313, 314 de la traduction française. « Si je considère, par exemple, un triangle rectangle, sans avoir un intérêt particulier à l'étude de la question, toutes les idées possibles peuvent s'associer dans mon esprit à la pensée de ce triangle. Mais si l'on me demande de démontrer une proposition relative au triangle rectangle, que je rougirais de ne pas savoir, j'ai un intérêt à rattacher à l'idée de ce triangle les idées qui servent à la démonstration demandée. Un intérêt de ce genre décide justement de la variété des associations d'idées dans la diversité des cas. L'intérêt ressenti (?) par l'âme est donc la cause unique du phénomène. » — « Même lorsque le cours de nos idées semble entièrement livré au hasard, lorsque nous nous laissons aller aux rêveries involontaires de la fantaisie, l'action décisive de nos préférences, l'influence de nos sentiments secrets ou de nos prédispositions, se fait sentir tout différemment à une heure qu'à une autre, et l'association des idées s'en ressent toujours. »

186 ESSâl SUR LE GÉNIE DANS L'ART

donne. Les lois de Tassociation ne sont que les lois du réveil des souvenirs : ce qui se tient dans la perception se tient dans la mémoire. L'association reproduit les états intérieurs et leurs rapports, elle ne crée pas. Si on Tisole de la spontanéité organique, qui en la dirigeant la féconde, elle n'est plus qu'une répétition stérile. On invoquera la loi de similarité, qui crée Tordre, en découvrant des analogies inattendues, rapproche des images en apparence sans rapport. La loi de similarité n'est pas une loi d'association passive, elle dépasse la mémoire. Elle suppose autre chose que le réveil des perceptions passées; elle suppose la vie intérieure des idées et des images, leur tendance à former un organisme psychique^ dont les éléments soient en action réciproque. Encore l'invention poétique exige-t-elle plus que cette découverte des rapports réels, plus que cette divination des analogies lointaines; elle exige une activité vraiment spontanée de l'esprit, qui pose avec des idées nouvelles, avec des émotions originales, toutes les images qui les expriment. Les lois de l'association travaillent pour la vie et sont subordonnées à ses lois.

L'image est déjà quelque chose de vivant. Elle enveloppe tout un détail d'éléments qu'elle organise, elle manifeste sa puissance par le mouvement qu'elle engendre. Elle est à l'esprit ce que la cellule est au corps. La vie physique, c'est la création perpétuelle de la forme vivante. Le corps n'accepte que ce qu'il s'assimile, que ce qu'il confond dans son être, que ce qu'il emporte dans le grand courant de sa vie mobile et continue. La vie spirituelle, c'est la création de la forme spirituelle. A chaque instant, un certain nombre des éléments de la vie intérieure est compris dans Tunité d'une même conscience; mais aucun de ces instants ne ressemble tout à fait à ceux qui le précèdent ouïe suivent. La vie est un drame multiple dont les actes se tiennent sans se répéter. Quand le centre de direction se déplace, les forces et leurs rapports

se modiflent. Sans perdre ^a forme générale, en gardant les traits caractéristiques qui le distinguent de tout au(re, Torganisme psychique se varie à Finfioi. La science est cornmunicable, elle tend à nous confondre, elle unit dans tous les esprits les mêmes idées maîtresses aux mêmes idées secondaires. Dans rimagination les idées maîtresses et les éléments que groupe chacune d'elles varient selon les individus. La science cherche les éléments simples dans des combinaisons complexes données, elle va vers Tharmouie par l'analyse. L'imagination continue la fécondité de la nature, elle combine les éléments dans des formes originales qu'elle multiplie.

Gomme toute action vitale, son œuvre est spontanée. Sans doute la volonté et la réflexion peuvent intervenir. Souvent elles fixent dans l'esprit l'idée à exprimer, elles Ty font vivre ; mais souvent aussi elles luttent en vain contre le désir qui s'impose, et toujours c'est dans l'inspiration, par une action spontanée, dont nous ne sommes pas les maîtres, que tout à coup se précipitent et se groupent les images. Bien des choses se font en nous, sans que la volonté directement intervienne et sans que la conscience en soit informée. Nous avons beau nous observer, nous n'assistons pas au travail que supposent les créations de la fantaisie. Ce n'est pas nous qui décomposons les images en leurs éléments, qui faisons un choix entre ces éléments pour les combiner en images nouvelles. Il y a là un double travail d'analyse et de synthèse, qui s'accomplit de lui-même, en dehors de la conscience, avec une rapidité prodigieuse, et qui suffirait ii occuper indéfiniment l'activité réfléchie. La conscience ne connaît pas toutes les images, moins encore leurs éléments; comment donc ferait-elle un choix entre ces matériaux qu'elle ignore? Elle peut bien rejeter le tableau qui surgit en elle, elle ne peut le créer. La conscience n'éclaire pas l'esprit tout entier, c'est une lumière mobile qui se déplace et ne nous montre jamais que des frag-

ments de tout ce qu'embrasse notre complexe individualité. II semble qu'un artiste inconnu, d'une agilité merveilleuse, travaille pour nous, embrasse d'un regard la diversité infinie des images et de leurs éléments, et s'empare d'un seul coup de tout ce qui peut servir à son œuvre.

Le mystère des créations de la fantaisie, c'est le mystère de la vie. La vie n'est pas seulement inconscience et sponta* néité. Elle est harmonie. Elle ne se maintient que par le perpétuel concours des éléments qui constituent l'être vivant. L'esprit ne sait pas tout ce qu'il est; mais, par cela seul qu'il vit, il tend sans cesse à organiser, à concentrer dans l'unité de sa conscience actuelle tout ce qu'il peut des images qui sommeillent en lui. L'idée, le sentiment, qui domine l'esprit, qui pour un instant est l'esprit même, devient le centre autour duquel se groupe cet organisme idéal. Les images ne sont pas figées dans une forme immobile, elles sont composées d'éléments, dont chacun peut entrer dans des combinaisons nouvelles. Le mouvement se communique et se propage ; il gagne les profondeurs que n'éclaire pas la conscience; de grands courants se forment qui, sur leur parcours, entratnent tout ce qui peut les grossir : de toutes parts les éléments accourent, se combinent; les images se composent et d'elles-mêmes se groupent et s'ordonnent dans l'unité des scènes vivantes qui expriment le sentiment intérieur. Ainsi imaginer, c'est vivre; vivre, c'est créer. Le sentiment, qui s'impose à la conscience, se représente dans un corps d'images par un travail analogue à celui par lequel la nature construit un corps vivant.

L'œuvre de l'imagination est une œuvre vive : de là ses caractères. Tout ce qui n'est pas nécessaire à l'être vivant lui est nuisible; tout ce qui dans l'organisme ne conspire pas à la vie commune la divise et l'affaiblit. En composant les corps d'images dans lesquels il se voit lui-même, l'esprit spontanément rejette tous les éléments qui ne peuvent être

OUGANISATION DES IMAGES 129

assimilés, combinés, ne groupe que les images en rapport entre elles et avec Tidée maîtresse qui les suscite et les organise. Il ne reproduit pas ce qui est; les spectacles intérieurs qu'il crée sont pénétrés de ses lois. Tandis que dans le monde rien n'est complet, achevé, rien n'apparaît qui ne soit aussitôt nié, contredit, menacé, la fantaisie crée une réalité nouvelle, plus caractéristique, plus expressive, dont tous les éléments conspirent. Avant tout, elle simplifie, élimine ce qui est inutile, ne tient compte que de ce qui l'intéresse. Du même coup, elle concentre, puisqu'elle supprime les contradictions, les banalités, les détails inutiles, ramasse et ordonne tout l'expressif. Simplifier la réalité, en la dégageant de l'insignifiant, concentrer tous les traits qui la caractérisent, après avoir supprimé tout ce qui l'atténue ou l'efface, n'est-ce pas idéaliser? L'esprit transforme la réalité en s'exprimant par elle; il la spiritualise, il la simplifie, il la concentre en l'animant. L'idéal n'est pas hors de nous; il ne faut pas, pour l'atteindre, sortir de soi, s'élever jusqu'au monde inaccessible des idées éternelles ; l'idéal, c'est l'esprit même. Il n'y a pas un type immuable pour chaque genre, une idée immobile, vers laquelle doive se tourner en une sorte d'extase l'œil de l'âme. L'idéal est variable comme les esprits, il monte, il descend comme eux; il exprime toujours la même loi de simplicité, d'unité, de concentration; mais il est mobile, indéfiniment varié comme la vie. Nous ne pouvons imaginer sans idéaliser. Il y a, si j'ose dire, autant d'idéals qu'il y a d'objets et pour chaque objet d'esprits qui le contemplent.

Ainsi l'imagination créatrice, c'est encore le génie qui dirige la pensée scientifique et l'entraîne vers la vérité en s'efforçant vers la vie. Mais c'est ce génie disposant à son gré d'une matière qui ne se distingue pas de lui, ne travaillant plus à reproduire ce qui est, mais à se produire lui-même dans une réalité qui exprime ses lois fidèlement. Avec cette liberté du

Gabriel Séâilles. — Génie dans r&rt.

génie, Tart commence : art tout individuel encore, enfermé dans l'esprit dont il ne peut sortir sans renoncera lui-même, mais où déjà s'entrevoient les procédés et les conditions de Tart véritable, d'où déjà se dégage cette vérité : Tidéal n'est que le mouvement naturel de la pensée vers la vie toute barmonieuse.

Page 1