LES QUALITÉS NÉCESSAIRES D'UN BON ÉTALON DE LA VALEUR
On entend très souvent prétendre qu’une seule qualité est nécessaire à un bon étalon de la valeur : la stabilité. « Un véritable étalon de la mesure, tant pour le poids que pour la longueur et que pour la valeur, doit avoir comme seule et absolue qualité la constance de l’invariabilité, de manière à ce qu'il permette de mesurer quelque soit le lieu où l’époque, quelque soit ce qu'il s’agit de mesurer! ». Cela est très vrai et la grande qualité d’un étalon est sa stabilité absolue, à la fois dans le temps et dans l’espace. Mais est-ce là tout ? Il ne nous le semble pas. Il nous paraît qu'à côté de cette stabilité, on doit faire place à une autre qualité nécessaire, primée sans doute par la précédente, mais qui n’en conserve pas moins une importance considérable : l’universalité. Universalité dans le temps, universalité dans l’espace.
Examinons successivement ces différents caractères : il est hors de conteste que l’or (ni d’ailleurs aucun métal précieux, ni aucune marchandise quelconque) ne;jouit pas de
1. Petitot-Cartellier, De la Recherche d’un Etalon stable de la Valeur, p. 121.
INTRODUCTION il
cette constance, de cette valeur invariable qui devrait être l’apanage d’un bon étalon. Nous voulons parler de la stabilité dans le temps, car la stabilité de la valeur de l’or dans l’espace existe, au moins jusqu’à un certain degré. Sans doute, serait-il exagéré de vouloir affirmer qu’une quantité déterminée d’or possède le même pouvoir d’achat sur tous les points du globe à un moment donné. Tout au plus, pourrait-on prétendre qu’il possèderait partout un pouvoir d'achat identique s’il n’était contrarié par le coût, parfois relativement élevé et différent, des transports (non seulement les transports d’or, mais encore et surtout les transports de marchandises), par les différents « standards of life » que l’on trouve dans les pays éloignés les uns des autres, par les barrières artificielles élevées un peu partout et aussi par suite de l’inégale répartition de l’or ?. Toutefois,
2. Cette affirmation ne constitue pas pour notre part une acceptation de la théorie quantitative de la monnaie sous sa forme intégrale. Nous croyons au contraire à l’extrême importance des facteurs psychologiques sur le marché des changes, sur le mouvement des prix et, partant, sur la valeur de l'or. Ces facteurs psychologiques ne sauraient cependant constituer à eux seuls toutes les causes de variations et il importe de faire une certaine place aux éléments quantitatifs. C’est la théorie soutenue depuis la guerre par une grande partie de la doctrine française. Que ses représentants admettent ou non la théorie quantitative sous ses formes modernes, dans son intégralité ou non, ils n’en conviennent pas moins de l’influence des facteurs quantitatifs à côté des facteurs qualitatifs. V. en particulier les ouvrages de M. Aftalion (Monnaie, Prix et Change ; Monnaie et Industrie ; L’Or et sa distribution
mondiale).
Nous lisons, par exemple, dans l’ouvrage de M. Rueïf (Théorie des phénomènes monétaires) (pp. 49-50). les lignes suivantes : « Elle (l’équation des
échanges) tranche définitivement, semble-t-il, la question si controversée de la théorie quantitative. Celle-ci affirme, en effet, qu’il y a toujours proportionnalité entre les variation du niveau général des prix et celle du montant des signes monétaires en circulation. Or, l’équation des échanges : MV+MV'—KkPQ
nous montre que cette proportionnalité ne serait assurée que si, d’une part, M’, nombre des unités monétaires en circulation sous forme de crédits de . banque, variait exactement comme M montant du stock de monnaie proprement dite et si, d’autre part, en même temps que M et M’ seul variait le niveau général des prix, les autres facteurs de l’équation des échanges, V, V’ et Q restant inchangés ».
11 nous semble cependant que l’équation des échanges et la théorie quantitative de la monnaie (sous ses formes les plus modernes), si elles ne sont pas
il est bien certain qu’il existe à notre époque une interdépendance très étroite entre les différents marchés du monde civilisé : ce sont par exemple, les grands marchés du blé de Chicago et de Winnipeg qui régissent les cours de tous les marchés mondiaux ; pour le coton, ce sont la Nouvelle- Orléans, Galveston, Liverpool, le Hâvre; pour la soie, Shanghaï, Tokio et Lyon. Nous pourrions multiplier les exemples et prendre, à tour de rôle, toutes les matières premières importantes et nous montrerions le parallélisme des variations de cours qu’enregistrent les marchés. Les marchés monétaires eux-mêmes ne subissent-ils pas cette influence ? Nous lisons tous les jours des informations de ce type : la baisse (ou la hausse) enregistrée à Wall Street a eu une influence défavorable (ou favorable) sur la tenue du Stock Exchange de Londres et de la Bourse de Paris ?. En résumé, s’il nous est impossible de constater une parfaite équivalence de la valeur de l’or dans le monde, au même instant, nous pouvons semble-t-il néanmoins con-
exactes, tendent du moins à devenir une réalité en temps normal. Toutefois, cette période absolument normale nécessaire au bon équilibre de la théorie quantitative, n’est pas à considérer pour l'instant. On peut même se demander si elle reviendra jamais. Personnellement, nous ne le croyons pas. Il existe, à l’heure actuelle, un trop grand enchevètrement économique, une trop grande internationalisation des marchés de capitaux et de matières premières pour qu’à un momnt donné telle ou telle cause de perturbations n’apparaisse pas ici ou là. On peut se demander également si une telle période a jamais existé : peut-être, lorsque les marchés étaient uniquement des marchés plus ou moins locaux, ne subissant que peu, ou même pas du tout, l’influence des autres marchés ; lorsque la monnaie métallique constituait l’unique moyen de paiement et était cependant suffisante pour régler les opérations du marché à l'exclusion de tout troc. Peut-être y eût-il alors parallélisme parfait entre, d’une part, la masse des moyens de règlement et, d’autre part, les prix.
Mais cette période, complètement hypothétique d’ailleurs, est aujourd’hui révolue. Les théories quantitatives de la monnaie relèvent plutôt d’un monde où les crises économiques, politiques, sociales et psychologiques seraient ignorées, un monde peuplé d'individus exemplaires et parfaitement raisonnables, semblables à l’homo œconomicus imaginé par les économistes.
3. En ce qui concerne l’interdépendance des marchés financiers, V. Jean Marchal, Les Grands Marchés Financiers, ainsi que les statistiques citées et la bibliographie.
clure ainsi : la valeur de l’or dans le monde, à un moment donné, tend à être identique partout. Les causes qui empêchent cette identité parfaite sont nombreuses et tiennent, les unes à des conditions naturelles et normales, telles les frais de transport #, les autres à des faits artificiels, tels que la volonté des gouvernants. Cependant, en période d’activité moyenne et normale, les anomalies existant dans le pouvoir d’achat de l’or dans les différents points du globe tendent elles-mêmes à se stabiliser et, en fait, y parviennent le plus souvent. Ainsi, désignons par N le pouvoir d’achat de 1 kilogr. d’or à New-York par exemple, par N+x ce même pouvoir à Vladivostok et par N+y à Paris : l’on constatera que x et y varient peu, ou plutôt qu'ils varient en proportion de N et que leur valeur respective tend à se fixer à un certain pourcentage de la valeur de N, toujours en période normale bien entendu 5.
Passons maintenant à la stabilité dans le temps. Nous avons dit que l’or ne pouvait y prétendre. La question que l’on doit poser à présent est celle-ci : peut-il exister un étalon de la valeur possédant une stabilité absolue ? « Un
4. Les frais de transport de l’or, qui trouvent leur expression dans les gold points d’entrée et de sortie, ne sont pas, à notre époque considérables ; ils sont même le plus souvent minimes par rapport à la valeur de l’or transporté. « En temps de paix, écrit Hawtrey (Currency and Credit, p. 73), il (le taux du transport) ne dépasse pas 1 % pour le plus long voyage et est, dans la plupart des cas de 1/2 % et même moins ». > :
Notons cependant qu’un envoi d’or de plus de £ 2 millions, expédié de Capetown à Southampton le 12 août 1932, eut à payer, étant donné son importance anormale, une prime d’assurance de 3 shillings 4 pence par £ 100 (ce qui représente environ de 1 1/2 % à 1 3/4 %), alors que la prime d’assurance normale est d’environ de 2 shillings par 100 £. C’est la plus forte prime d’assurance payée depuis la guerre. (Le navire transbordeur était le paquebot Edinburgh Castle de l’Union Line, parti de Capetown le 12 août 1932 et arrivé à Southampton le 29 août 1932).
5. Il est à remarquer que, si le prix de l’or tend à devenir égal sur tous les marchés, cette tendance se manifeste d’une façon moins rapide et moins sensible que pour les autres marchandises. V. à ce propos Arnauné, La Monnaie, le Crédit et le Change, p. 259.
étalon ne doit pas avoir de cours, ne doit pas être sujet à . crédit. Il doit être stable par lui-même et ne pouvoir être influencé par une production plus grande ou plus raréfiée $ » A notre avis, cette perfection n’est pas possible 7. Entendons nous : cette stabilité absolue serait parfaitement logique si l’on pouvait adopter une mesure de la valeur abstraite, qui ne soit basée sur aucune matière matérielle et tangible. L'on pourrait parler alors d’un étalon vraiment stable de la valeur, comparable en tous points au mètre ou au kilogramme. Nous avons discuté la question au chapitre précédent et nous avons conclu, avec Bourguin et M. Gonnard notamment, qu’un pareil étalon était impossible à établir et même à concevoir. Il peut y avoir des étalons stables dans les sciences exactes, là où il n’y a que des quantités matérielles à évaluer. Mais dès qu'entre en jeux l’activité humaine, dans l’état actuel de nos connaissances, toute mesure exacte semble prohibée. Existe-t-il un étalon de la douleur ou de la joie ? Non pas. Ce sont là des choses qu’on ne peut évaluer que subjectivement, qu’il est impossible de rapporter à celles des autres pour obtenir une échelle commune des grandeurs. Toute une école philosophique a essayé de créer la psycho-physiologie ; mais le résultat n’est pas venu couronner ses efforts et cette école n’a plus guère de disciples de nos jours. Ce qu’on a tenté de faire dans cette voie se répèterait, sans nul doute, si l’on essayait de la faire dans le domaine de la valeur. Sans doute existe-t-il une valeur objective ; mais qu'est-elle au fond, sinon l’agglomération de jugements subjectifs de valeur, leur résutante ? On ne peut qu’essayer d'améliorer l’étalon moné-
6. Petitot-Cartellier, De la Recherche d’un Etalon stable de la valeur, p. 149.
7. «Il est clair que la valeur de l’or n’est pas stable, écrit Ludwig v. Mises
(Geldwertstabilisierung und Konjonkturpolitik, p. 23) : il n'existe pas de valeur stable ; il ne peut pas y en avoir ».
taire, et c’est dans ce but que se sont fondés des écoles dont nous parlerons dans la suite : le bi-métallisme, l'étalon marchandise, la monnaie dirigée, le Gold Index Number, l’Exchange Standard, la double monnaie 8.
Reste une qualité nécessaire à un bon étalon dont nous n'avons pas encore parlé jusqu'ici : l’universalité, on pourrait presque dire la catholicité, au sens étymologique du mot, de l’étalon. Et cette qualité, l’on est bien forcé de convenir que l’or la possède au suprême degré.
Tout d’abord, l’or est universel dans l’espace, c'est-àdire qu’il ne présente aucune espèce de différence quelque soit le lieu de sa production : qu’il provienne des mines du Klondyke, du Transvaal et d'Australie, il se présente toujours sous la même forme, sous le même aspect, il possèdera les mêmes qualités.
Ensuite l’or (et ce que nous disons de l’or s’applique à tout métal précieux tel que l’argent ou le platine), l’or est universel dans le temps aussi bien que dans l’espace. Celui qui a été extrait lors de la conquête romaine dans la Gallia Aurifera de nos ancêtres est resté absolument le même et peut se comparer en tous points à celui que vient de retirer de la mine, l’ouvrier Sud-Africain du plus moderne Rand de ce Dominion.
Et cette universalité, seuls les métaux la possèdent. Nous verrons plus tard que c’est là une des raisons qui doivent faire écarter le système d'émission fondé sur les Index Numbers, car, pour les établir, on tombe forcément dans l’arbitraire et les conditions de vie, les matières premières nécessaires à chaque peuple varient à l'infini, tandis que